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Table ronde AGRA /RÉUSSIR Le statut d’entreprise agricole fera émerger un nouveau profil d’agriculteur

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Quel sera le profil de l’agriculteur dans le nouveau contexte de l’entreprise agricole ? Tel était le thème de la table ronde organisée par Agra Presse et Réussir, à laquelle participaient Bertrand Hervieu, ancien conseiller technique de ministres de l’Agriculture, président de l’Inra de 1999 à 2003, et actuellement secrétaire général du Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes ; Philippe Boullet, directeur développement au sein du Conseil national des centres d’économie rurale ; et Frédéric Armand-Delille qui, après avoir occupé des fonctions dans le monde des affaires (banque, projet agro-forestier en Amazonie, cadre commercial en agro-alimentaire), a repris depuis deux ans une exploitation agricole en Seine-Maritime. De ce débat se dégage une idée force. Deux types d’agriculture émergeront : une agriculture orientée vers les grandes productions de matières premières, une autre, orientée vers des niches commerciales et l’articulation avec d’autres métiers. La seconde ne sera pas moins moderne que la première, explique Bertrand Hervieu.

La loi d’orientation agricole encourage la formation d’exploitations organisées autour de la démarche d’entreprise. Que signifie d’avoir un agriculteur non plus exploitant agricole mais chef d’entreprise agricole ?

Bertrand Hervieu : C’est un grand changement. La loi d’orientation est une vraie loi d’orientation, c’est-à-dire qu’elle manifeste un changement de représentation du métier et de l’unité économique de production agricole.

Les mots ont leur efficacité. Quand on est passé de la ferme à l’exploitation agricole, il y a eu un vrai changement, il y a eu une séparation notamment entre la famille et l’exploitation. Le passage de l’exploitation agricole à l’entreprise est un appel à la banalisation économique de l’unité de production agricole. Je pense que cela va avoir des répercussions sur la perception que les agriculteurs vont avoir de leur métier et également sur le regard de la société vis-à-vis d’eux.

Dès lors qu’ils se considèrent comme des entrepreneurs pareils aux autres, leur régime de soutien, leur façon de se rapporter à l’Etat vont de plus en plus se calquer sur les autres secteurs. C’est un appel à la banalisation, on peut le regarder comme étant finalement le parachèvement du grand projet de l’après-Seconde guerre mondiale, à savoir la conquête de la parité. Le monde agricole est maintenant considéré comme tout le monde, et il n’a plus à défendre une spécificité, il est de plain pied avec le reste de la société.

Quelles répercussions sur l’organisation structurelle du secteur agricole ?

Bertrand Hervieu : Ce passage de l’exploitation agricole à l’entreprise s’inscrit dans un phénomène qui est la fin annoncée des soutiens à l’agriculture, en tout cas dans leur ampleur. Dans ce contexte, je pense que l’on va avoir une extraordinaire bipolarisation du secteur agricole dans son ensemble. C’est-à-dire d’un côté des entreprises qui vont être sur les grands marchés des « commodities »  les matières premières agricoles font partie des , terminologie américaine pour désigner les matières premières en général.à l’échelle mondiale. Elles vont beaucoup s’agrandir dans les dix ans à venir : en tout cas le pensent-elles dans leur stratégie pour garder leur place et leur compétitivité. J’en vois 130 000, 150 000 qui vont produire 80 % de la production mise en marché. Ces entreprises seront centrées sur le cœur du métier de production agricole et du débat agricole mondial, c’est-à-dire la grande production de matière première sur des marchés de plus en plus globalisés.

De l’autre côté, 300 000 ou 400 000 entreprises autant rurales, commerciales, tertiaires qu’agricoles dont le revenu du couple ou du groupe familial va se construire à partir d’un salariat à l’extérieur, de prestations, ou d’une palette de métiers variables dans le temps… Une construction assez originale qui fait que ce secteur sera aussi proche du monde commercial que de celui des services, de l’enseignement, du tourisme, ou de l’environnement…

Vous parlez d’une palette de métiers. Plus précisément, quelles seront les activités de ces 300 000 ou 400 000 entreprises ?

Bertrand Hervieu : Ils vont faire des travaux à l’entreprise, de la petite transformation, de la vente directe… On peut y mettre le quasi jardinage de l’agriculture biologique, le maraîchage de proximité, et puis le salariat… Par exemple, la loi a intégré le cheval dans l’activité agricole, si bien que l’élevage équin devient une activité agricole possible à titre secondaire. On va voir se développer aussi de l’activité agricole à titre secondaire qui va s’adosser à un revenu salarial ou de rente…

Ce n’est pas seulement de la diversification à l’intérieur de l’activité agricole, c’est l’articulation d’une activité agricole à d’autres activités qui peuvent être complètement extérieures au monde agricole. Ce sont des constructions de parcours professionnels dont le pivot est l’agriculture, ou au contraire dont le pivot est ailleurs mais qui intègre l’agriculture.

C’est quelque chose de très moderne. Des gens qui se bricolent une palette professionnelle pour construire leur revenu et qui ne sont pas sur un seul métier, une seule activité, dans un seul milieu pour quarante-cinq ans… Il faut que l’on arrive à intégrer dans le monde de l’agriculture cette idée de la mobilité des projets professionnels dans une vie.

Frédéric Armand-Delille, vous qui êtes agriculteur, vous reconnaissez-vous dans cette alternative ?

Frédéric Armand-Delille : L’idée de l’exploitation avec plusieurs métiers est presque une nécessité du marché qui, effectivement, demandera une vraie révolution dans les mentalités. Car on entend encore trop souvent dire dans les organismes agricoles : allez-vous être agriculteur à titre exclusif ? Et c’est à cette seule condition que le CDOA (1) vous donne l’autorisation de reprendre des terres. Aujourd’hui, un chef d’entreprise agricole doit se poser les vraies questions : que puis-je faire avec les atouts que j’ai en main, les surfaces, la formation, le marché immédiat autour de moi, mes compétences, mes goûts, les souhaits de mon épouse ? Que puis-je faire en plus ? Ai-je du temps disponible ? … Je crois qu’un agriculteur doit être pluriactif sauf s ‘il croit encore à la pérennité des soutiens et des subventions.

Reste à savoir comment les agriculteurs français sans aucun soutien vont pouvoir faire face à la compétition australienne, argentine, brésilienne… Le coût d’un hectare de blé au Brésil et en Argentine est de 20 dollars, c’est-à-dire 16 euros. Quand je fais appel à un entrepreneur pour implanter du blé, cela me coûte 70 euros/ha, soit 80 dollars. Donc en fait l’agriculteur européen doit faire face à une compétition extrêmement dure, en particulier si on ouvre complètement les marchés…

Bertrand Hervieu : Concernant les processus d’agrandissement, vous avez évoqué le CDOA sur le fait que pour être un agriculteur, il faut en gros en être… Le paradoxe, c’est que finalement en être, c’est en être né. Et finalement, les agriculteurs qui ont conduit un débat, un combat sur la reconnaissance, sur l’égalité, sur la parité, combat typiquement républicain, se retrouvent dans la gestion d’une filiation et d’une origine. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes…

Sur le plan des compétences, y aura-t-il des profils différents selon les catégories ?

Philippe Boullet : Effectivement deux marchés sont envisageables : un premier constitué de niches et un second orienté sur les « commodities ». Un exploitant devra probablement se positionner sur ces deux types de marchés. La grande nouveauté et la première des compétences sera de savoir gérer le fait que ces deux types de marché auront des règles de rentabilité différentes, et même de plus en plus éloignées. La clé de la rentabilité sur les niches est la fidélisation d’une clientèle dans la durée. Sur le second marché, la clé se situera dans de profonds changements dans l’organisation de la production.

On voit actuellement des expérimentations en ce sens. Par exemple, des agriculteurs ont fait le choix de l’assolement en commun avec comme objectif d’être plus compétitifs sur le secteur « grandes cultures » de leurs exploitations en optimisant matériel et main d’œuvre sur des surfaces plus grandes. Ils abaissent très sensiblement leurs coûts de production, mais ils restent au-dessus du prix sans les aides, donc ce n’est pas une innovation encore suffisante.

Surtout, la nouvelle politique agricole, avec le découplage des aides, va inciter à être plus réactif par rapport au marché, à faire évoluer son activité, à avoir une certaine mobilité pour tirer de nouvelles valeurs ajoutées… Avec l’assolement en commun, qu’ont-ils vraiment gagné comme marge de manœuvre ? Ces agriculteurs ont plutôt simplifié leur assolement, et se sont interdits parfois des productions à plus grande valeur ajoutée mais consommatrices de main d’œuvre…

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C’est quoi la vraie capacité d’adaptation ?

Philippe Boullet : La loi d’orientation agricole accorde une véritable valeur à l’activité agricole en consacrant la notion de fonds agricole. Ce qui permet de disjoindre la capitalisation foncière, notamment, commandée par une vision patrimoniale à long terme, et la capitalisation d’entreprise fondée sur la compétence et la performance économique. Dans le prolongement, la vraie souplesse à trouver est de se dire que, finalement, le projet industriel doit se raisonner de manière dynamique et non pas simplement en politique de moyens.

Une Cuma ou un assolement en commun n’est pas qu’un groupement de moyens. Il faut que ce soit un projet économique, qui permette de se dire : « Il nous faut trouver des hectares pour utiliser le parc matériel disponible et le rentabiliser rapidement « plutôt que : « Avoir le matériel suffisant pour être capable de passer en toute circonstance sur nos hectares «. Dans cette optique, l’assolement en commun ou la CUMA doit être une manière de développer un projet économique à plusieurs sur la fonction de production.

Quel profil aura l’agriculteur qui s’en sortira le mieux ?

Frédéric Armand-Delille : L’agriculteur de demain devra véritablement intégrer toutes les dimensions, qu’elles soient économiques, sociales, environnementales, techniques… L’agriculteur doit être formé. Il doit être un technicien et dans sa formation ou dans les regroupements possibles, il sera indispensable d’acquérir une expertise en matière de marché, commercialisation, marketing et aussi financière dans le cadre de projet d’investissement en partenariat avec les banques.

Bertrand Hervieu : Il y a un paradoxe à surmonter qui est que la nouvelle génération d’agriculteurs va se recruter dans le monde agricole, et même plus que jamais, car les processus d’agrandissement et de transmission sont de plus en plus compliqués. Sur le premier pôle, il est clair que les jeunes qui vont rentrer dans ce métier des grandes productions agricoles seront issus du monde agricole.

On va d’abord leur demander de vérifier que les choses pourraient être autres que ce qu’elles sont. Donc d’avoir voyagé et d’être capable de porter un regard intéressé sur d’autres réalités. C’est-à-dire de ne pas être seulement dans un processus de continuité. C’est compliqué car ils sont justement dans une continuité, et dans cette continuité on leur demande d’innover, pas seulement techniquement, mais aussi socialement. Qui sont les innovateurs sociaux ? Ce sont des gens qui ont le temps et le privilège d’avoir une formation générale, une culture générale, d’avoir voyagé, d’avoir pris le temps de se former, et tout cela ce sont d’immenses privilèges.

On leur demande aussi d’allier cette capacité d’innovation sociale à une capacité d’innovation technique, ou de maîtrise technique au moins, sur un petit créneau. Il va se passer en agriculture ce qui se passe partout, c’est-à-dire que des gens très bien formés, solides personnellement, maîtrisant bien l’anglais, l’informatique, trois ou quatre techniques, et conscients que le monde peut être autre que ce qu’il est, seront à l’aise dans la vie tandis que les autres le seront moins.

Philippe Boullet : Je pense qu’ils vont tous fonctionner de la même manière. Ils ne seront certes pas tous sur les mêmes marchés et les tailles des entreprises ne seront pas toutes identiques. Mais finalement, ils devront tous déterminer sur quelle activité de leur entreprise ils sont le plus pointus. Ils ne feront pas les mêmes choix et donc les mêmes métiers.

Bertrand Hervieu : Les jeunes qui rentrent aujourd’hui dans le métier savent, non seulement qu’ils vont devoir en changer deux ou trois fois dans leur vie professionnelle, mais en plus devoir construire leur propre statut, leur propre mode d’insertion dans la société. Cette manière nouvelle d’entrer en agriculture ou d’utiliser l’agriculture pour se construire un parcours professionnel touche également et complètement de nombreux autres métiers.

Le métier du futur chef d’entreprise recouvrira de multiples fonctions. Un seul homme ne pourra pas assumer tous les métiers ?

Bertrand Hervieu : C’est et ce sera un métier complexe. Ce qui suppose, comme c’était déjà le cas auparavant, d’avoir des hommes et des femmes qui sachent chercher le conseil en sachant formuler la bonne question pour le trouver. On ne peut pas poser la question du profil de l’agriculteur de demain sans aborder l’aspect du conseil au sens large, sans penser la question de l’encadrement intellectuel, économique, technique de l’agriculture.

Frédéric Armand-Delille : Il y a vingt ans, je n’aurais jamais confié à un tiers l’implantation de mes cultures. Depuis, j’ai mûri et je me suis rendu compte qu’il fallait accepter de prendre des risques, de les partager, d’accepter l’erreur de l’autre, et que ce n’était pas forcément moi qui ferai tout, toujours bien. Il y là un vrai paradoxe à surmonter, pour nous agriculteurs qui sommes des gens très indépendants, assez isolés, et qui avons souvent l’impression que le monde nous est hostile…

Philippe Boullet : L’agriculteur va s’investir sur différentes fonctions au sein de son entreprise. Il peut en déléguer certaines en sous-traitance totale, il peut vouloir s’en approprier d’autres, c’est-à-dire acquérir les compétences nécessaires pour les mener lui-même… Il peut aussi vouloir maîtriser l’essentiel, cela signifie sélectionner les indicateurs, les points de repère, éventuellement quelques éléments de la fonction qu’il assume lui-même pour savoir, anticiper, piloter… Cela signifie que l’exploitant va être plus relié aux autres.

(2) CDOA : Commission départementale d’Orientation Agricole