Faute de parvenir à stopper la dissémination du virus H5N8 en limitant les abattages aux fermes contaminées, le ministère de l’Agriculture recourt à des moyens plus radicaux : l’abattage préventif des palmipèdes et une nouvelle période de vide sanitaire. Même si la cause principale de la persistance du virus dans cette zone, à cheval sur le Gers, les Landes et les Hautes-Pyrénées, n’est pas connue, beaucoup de regards se tournent vers les transports et les intervenants extérieurs. Un groupe de travail a été mis en place par le ministère sur les « pratiques à risques » dans la filière. Le chercheur Jean-Luc Guérin estime que des marges de manœuvre importantes existent dans le transport pour améliorer la biosécurité.
Le ministère de l’Agriculture a annoncé le 4 janvier l’abattage de « tous les palmipèdes en parcours extérieurs » d’une zone incluant une partie des départements du Gers, des Landes et des Hautes-Pyrénées. Soit environ 800 000 palmipèdes sur le 1,2 million que compte cette zone, selon l’interprofession foie gras. Les palmipèdes élevés en bâtiments (ex : reproducteurs) ne sont pas concernés, de même que les élevages autarciques, assurant l’intégralité du cycle de production. L’opération doit se terminer le 20 janvier et sera suivie par un nettoyage et une désinfection des bâtiments et des parcours.
Les abattages seront suivis d’une période de vide sanitaire, estimée à trois mois par l’interprofession, mais qui pourrait varier, notamment en fonction des conditions météorologiques. Les premières discussions concernant ce nouveau plan d’éradication avaient débuté autour du 20 décembre. Les autorités et les professionnels espèrent que le virus n’atteindra pas la zone très dense de production de la Chalosse, au sud des Landes et à l’ouest de la région contaminée. C’est d’ailleurs par les zones proches de cette région que débuteront les abattages, qui pourraient s’arrêter en cours si le virus semble contenu, précise le cabinet du ministère.
L’opération est plus drastique encore que celle conduite l’année dernière : les autorités vont abattre presque tous les animaux de la zone réglementée, y compris ceux issus de fermes non contaminées ; tandis que l’année dernière, les autorités avaient attendu que les animaux de la zone finissent d’être élevés et commercialisés, avant de mettre en place le vide sanitaire.
Un coût de 80 millions d’euros
L’interprofession estime que l’ensemble de l’opération pourrait coûter 80 millions d’euros à la filière : une grande partie liée au manque à gagner causé par le vide sanitaire, 15 millions d’euros liés aux animaux abattus et au coût d’abattage, et une dernière partie liée aux canetons qui ne peuvent plus être envoyés dans la zone concernée depuis plusieurs semaines.
Les abattages seront financés par l’État, et les pertes liées à l’arrêt de production pourraient être indemnisées ; le ministère explique que les conditions d’indemnisation seront arrêtées à l’issue de l’opération, et en fonction de sa durée et des moyens déployés.
Lors du précédent vide sanitaire, l’État avait annoncé le déblocage de 130 millions d’euros pour indemniser le manque à gagner, pour une zone beaucoup large. Le président du FMSE (Fonds de mutualisation sanitaire et rurale) Joel Limouzin a également annoncé que le fonds professionnel participerait aux indemnisations, précisant que des discussions devaient être conduites sur les montants, et avertissant que la cotisation professionnelle n’avait que deux ans d’existence en aviculture.
Pour le ministère, il faut renforcer la biosécurité
Ce recours à un abattage préventif des animaux signe-t-il l’échec des nouvelles mesures de biosécurité mises en place cet été (sas, obligation de désinfection régulière) ? Au contraire, estime Bruno Ferreira, chef du bureau des actions sanitaires à la DGAL, « cet épisode montre tout l’intérêt des mesures de biosécurité. Cela montre qu’il faut renforcer les mesures, à tous les maillons ». Il estime en revanche qu’il faut veiller notamment à la bonne application des mesures de biosécurité actuellement en vigueur, notamment chez les équipes de vaccinateurs et de ramasseurs.
Le chercheur en virologie Jean-Luc Guérin est du même avis (voir interview dans ce numéro). Pour lui, les nouvelles règles de biosécurité ont permis de ralentir la dissémination, et cet épisode ne signe pas l’échec du plan de biosécurité, d’autant que celui-ci n’est pas encore complètement en place. Il souligne qu’un plan d’investissement sur 5 ans avait été annoncé cet été, qui doit compléter toutes les mesures déjà mises en place. Ces investissements doivent permettre par exemple de rendre certaines salles de gavages nettoyables, de protéger des fosses à lisier de l’avifaune sauvage, ou de réaménager des cannetonières.
Il faut noter par ailleurs que certains élevages ne sont pas en mesure de confiner leurs animaux, ne disposant pas d’assez de place en bâtiments, et bénéficient de dérogations à l’obligation de confiner, (sous certaines conditions, dont l’aval d’un vétérinaire) en vigueur depuis le passage de la France en risque élevé pour la grippe aviaire.
Les transports pointés du doigt
Pour le Modef des Landes, le recours à l’éradication et la persistance du virus signent l’échec d’un modèle de développement basé sur la segmentation des tâches (élevage et gavage), et l’augmentation des transports qui en résulte. Le syndicat demande « d’engager une réflexion de fond sur l’avenir de la filière et notamment son industrialisation », en vue notamment de « réduire les transports » et limiter « la concentration des animaux en filière longue pendant la période hivernale ». « Si on ne tient pas compte de ce qui s’est passé, on est condamné à le revivre », explique le président du Modef des Landes, Christophe Mesplède. La Confédération paysanne a également pointé du doigt les élevages qui « abusent des transports sur des centaines, voire des milliers de kilomètres ».
Le Modef demande qu’une réflexion soit conduite sur les transports. Dans un communiqué paru le 5 janvier, le syndicat estime que « le risque lié à la multiplication des transports – qui apparaissent comme vecteur principal de propagation (sic) – n’a pas été suffisamment pris au sérieux ». Le syndicat estime par ailleurs que la conduite en bande unique, obligatoire depuis cet été, « n’est pas la panacée » et « génère d’autres fragilités en accroissant le flux de personnel sur les exploitations ».
Un groupe de travail sur les « pratiques à risque »
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Ces critiques ont visiblement trouvé un écho au ministère de l’Agriculture. Un groupe de travail va être constitué par la DGAL pour faire évoluer « certaines pratiques à risque » parmi lesquelles le transport d’animaux vivants, rapporte Bruno Ferreira (DGAL). Questionné sur la position du Modef, Joël Limouzin (FNSEA) répond qu’il ne « souhaite pas polémiquer. L’urgence est à l’éradication ». Il explique qu’il « n’est pas fermé » à l’idée qu’il y ait « moins de circulation », à condition que l’on « maintienne la valeur ajoutée ».
Pour le virologue Jean-Luc Guérin, le secteur de transports doit continuer de travailler sur le respect des règles de biosécurité : « Un très gros travail a été fait sur les transports. Mais dire que tous les professionnels du transport ont joué le jeu, non. Il y avait des trous. Il y a une marge de progrès important en transport. En revanche, on ne peut pas aller beaucoup plus loin en élevage, une fois que tous les investissements auront été faits ».
Beaucoup de regards se tournent vers les transporteurs et les intervenants extérieurs aux élevages. Si une partie de la filière a choisi de segmenter les tâches et de multiplier les intervenants, elle va devoir en tirer les conséquences et appliquer la rigueur qu’elle s’impose à elle-même à l’ensemble de ces intervenants.
Grippe aviaire H5N8 : un cas confirmé dans un élevage des Deux-Sèvres
Le 2 janvier, un foyer de grippe H5N8 a été confirmé dans les Deux-Sèvres, à La Chapelle Baton, dans une exploitation de 4 650 dindons, rapporte le ministère de l’Agriculture sur son site internet. Le 31 décembre, un foyer avait été confirmé dans le même département, à Fors, dans une basse-cour de 21 poules. C’est le premier cas de H5N8 en élevage professionnel dans le département, mitoyen des Pays de la Loire, qui est historiquement la deuxième Région avicole de France. Les cas en élevage étaient jusqu’ici situés dans le Sud-Ouest. Depuis une semaine, la France est le pays de l’UE le plus touché par le virus, qui touche l’Europe depuis début novembre : 23 foyers en élevage depuis le 26 décembre, contre 10 en Pologne et 6 en Allemagne.
Grippe aviaire : Xavier Beulin évoque la piste d’une vaccination des volatiles
Le président de la FNSEA Xavier Beulin est revenu, lors de ses vœux, le 5 janvier, sur le nouvel épisode de grippe aviaire qui frappe le sud-ouest de la France, mettant en avant « la faune sauvage » et non les éleveurs comme origine de l’épisode. « Malgré les dispositions extrêmement rigoureuses prises en 2016, nous n’arrivons pas à passer ces difficultés », constate-t-il. Et de proposer des pistes de travail : collaborer avec les pays du nord de l’Europe, ou « réfléchir à une vaccination préventive » des volatiles. Convenant qu’il n’est pas un spécialiste de la question, il a mis en avant la présence en France « d’un grand laboratoire, Ceva Santé animale ». Une société spécialisée dans les vaccins dont le groupe Avril est actionnaire depuis 2014.
La Conf' et le Modef dénoncent « l’industrialisation » du foie gras
Cet épisode de grippe aviaire ranime des oppositions sur le modèle de développement de la filière foie gras. La Confédération paysanne et le Modef dénoncent son « industrialisation », vue comme le phénomène à l’origine de la crise ou facteur de son développement. Dans un communiqué le 5 janvier, la Conf' explique que c’est « l’industrialisation de la production qui provoque et amplifie les crises sanitaires ». Et de pointer une « filière ultra-segmentée où se multiplient les énormes structures qui usent et abusent des transports sur des centaines, voire des milliers de kilomètres ». Le Modef veut également défendre les modèles autarciques « montrés du doigt comme des “cradots” », comme l’explique Christophe Mesplède élu dans les Landes, et remettre en cause l’organisation de la filière longue. « Nous sommes en quête permanente de baisse de coûts depuis 10-15 ans, alors que l’on devrait gérer comme le comté ou le roquefort. Il n’y a pas de concurrence et nous battions des records de stocks avant la crise ».