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D. Lefebvre (Crédit agricole) « Le traitement d’une difficulté conjoncturelle par l’endettement a ses limites »

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Attention à la tentation de résoudre un problème conjoncturel par de l’endettement à moyen ou long terme, avertit le président de la Fédération nationale du Crédit agricole (FNCA) Dominique Lefebvre. Face aux conséquences de la sécheresse, il faut d’abord penser solvabilité des exploitations, explique-t-il, considérant que c’est dans ces conditions qu’il est possible d’éviter des syndromes du type « subprime ». Et, surtout, il considère qu’il est aujourd’hui indispensable, pour ne pas être victime des aléas climatiques ou du marché, d’étudier et d’appliquer des solutions comme l’assurance.

Quelle est l’évaluation des effets de la sécheresse par le Crédit agricole ?
Le mauvais temps, en agriculture, c’est le temps qui dure. Bien qu’un changement semble intervenir actuellement, les stigmates de la sécheresse demeureront. Le rendement fourrager et la récolte céréalière vont être affectés. La repousse des prairies est non seulement hypothétique mais très improbable. Il faut s’attendre à un déficit de production très important. Pacifica, notre filiale d’assurance, estime les dégâts en culture d’hiver à au moins 20% tandis que les orges de printemps seraient encore plus pénalisés, jusqu’à 50% à certains endroits. La situation est exceptionnelle, mais restons prudents cependant : le juge de paix, c’est la récolte.

Quelles conséquences pour la gestion des exploitations ?
En élevage, tout ce qui nécessite des fourrages est très pénalisé. Cela a été pour nous la première urgence à traiter. Les conséquences sont déjà importantes : le nombre d’abattages a fortement augmenté ainsi que les besoins en nourriture.
Pour les cultures, les conséquences seront éventuellement pondérées par deux éléments : le facteur prix et les couvertures. Il n’est pas facile de savoir ce que seront ces prix mais il pourrait y avoir compensation, sauf si la production des pays de la mer Noire s’avère exceptionnelle et que les cours se détendent durablement. Cette situation touchera aussi les éleveurs.
Le deuxième facteur, ce sont les couvertures, prises ou non, par les producteurs de céréales. Certains ont vendu 30 ou 40 quintaux par hectare en pensant qu’il ne s’agissait que de la moitié de leur récolte. Et puis, en fait il s’avère que cela en concernera peut-être 80% ! Vous voyez que l’effet est dès lors totalement différent. Les situations seront très contrastées et leurs conséquences ne peuvent encore être évaluées de manière précise. Certains s’en tireront et d’autres seront en situation de déficit prononcé.
En termes de trésorerie, pour les céréaliers, les flux sont normaux, mais les difficultés pourront apparaître en fin d’année. Je m’attends à des situations parfois très difficiles à ce moment-là.

Quelle est la position du banquier face à cette situation ?
Notre première réaction a été d’annoncer la mise en place d’une enveloppe de 700 millions d’euros de prêts court terme à taux privilégié pour les éleveurs touchés par la sécheresse. Cela permet de financer immédiatement des achats de fourrages, à un taux de 1,5% pour les JA et de 2% pour les autres, dans l’attente des aides européennes dont une partie du versement sera avancée à mi-octobre. Ceci dans une période où le coût de l’argent est bien plus élevé que lors des plans précédents : un crédit normal tournerait autour de 4% ou 5%. C’est un effort important pour les caisses régionales qui prennent en charge la différence de taux. Mais elles sont toujours aux côtés des agriculteurs dans les périodes difficiles. Je rappelle que nous avions déjà mis en place des dispositions spécifiques pour les éleveurs de viande bovine compte tenu des difficultés du secteur.

Ne sommes-nous pas bientôt dans la période de remboursement du précédent Plan Sarkozy ?
Les premières échéances de ces prêts, qui comportaient déjà une mesure de différé, devraient intervenir pour la plupart de décembre 2011 à avril 2012. Cela va arriver. C’est une question qui est devant nous. Nous ne sommes pas de ceux qui diront que la solution réside dans un surendettement qui pourrait être effacé comme par miracle par une bonne récolte. Les mesures prises il y a un an et demi vont se traduire par une charge. Les exploitations doivent par ailleurs conserver une capacité d’investissement et un endettement supportable. Nous savons tous que le traitement d’une difficulté conjoncturelle par de l’endettement à moyen ou long terme a ses limites. Les agriculteurs méritent mieux que de faux espoirs.

Vous craignez le surendettement de l’agriculture française ?
Je défends surtout l’approche fondée sur la solvabilité des exploitations. C’est une approche qui nous a permis de ne pas tomber dans les travers des subprimes américains. La responsabilité du banquier est aussi de vérifier la solvabilité de son client.

Et à plus long terme, que faire ?
D’abord, il faut réaliser, au cas par cas, un bon diagnostic. Comment, en somme, traiter au mieux chaque dossier dans le respect de l’orthodoxie que j’évoquais ? Ensuite, certains outils comme les dispositifs d’assurance permettent de se couvrir contre des variations importantes. Ils sont actuellement en période d’affinage. Il est certain que les anciens mécanismes de régulation et d’intervention doivent être remplacés. Se laisser porter par la seule loi du marché fait prendre des risques énormes notamment pour les investisseurs récents. Les nouvelles solutions d’assurance sont une réponse à développer.
L‘assurance est très sous-utilisée par les agriculteurs. En vigne surtout ou même en grandes cultures. 60 000 à 70 000 contrats, cela représente moins d’un quart de la profession, et c’est sans doute insuffisant. Les agriculteurs doivent examiner sérieusement cette question et faire des simulations. Nous sommes capables aujourd’hui de proposer des produits très paramétrables, en termes de franchise ou de catégorie de risques. Ces nouvelles caractéristiques sont à même de répondre aux besoins de chaque exploitation.
Et puis, n’oublions pas que les pouvoirs publics soutiennent une partie du coût des primes d’assurance.

Les assureurs ne doivent-ils pas eux aussi faire un effort d’adaptation de leurs produits ou de leurs marges ?
Je viens de vous répondre sur l’adaptation des produits. Je ne pense pas qu’il y ait des marges exagérées en la matière. En outre, la campagne 2011sera catastrophique sur ces produits de couverture des récoltes et pourrait bien se traduire par un déficit. Ce qui est sûr, c’est qu’après des années comme celle-ci, chacun aura comme objectif d’étudier de quelle manière il peut mieux se protéger contre de tels aléas.

Cette situation si difficile cette année vous amène-t-elle repartir à la charge auprès des pouvoirs publics pour que soit mise en place une réassurance publique ?
Ce serait une bonne chose que les pouvoirs publics s’engagent dans un dispositif de ce type. Ces systèmes d’assurance sont des outils d’avenir. Quelle que soit la manière dont l’Etat les soutienne, cette incitation irait dans le bon sens. Pour qu’un dispositif assurantiel soit puissant, il faut qu’il ait une base large et pas seulement limitée à une population à risque. Le fait que l’Etat en assume une part correspond à la prise en charge d’un risque systémique que les assureurs seuls ne pourront assumer.

Pourquoi ne pas rendre l’assurance obligatoire ?
Si on veut rendre l’assurance obligatoire, la moindre des choses c’est que l’Etat y participe d’une manière ou d’une autre. Ce n’est pas à l’Etat de tout payer mais on ne peut pas demander à la profession de tout payer elle-même non plus.

Ne devriez-vous pas mettre au point des produits spécifiques adaptés à certains besoins, comme celui des fourrages par exemple.
Oui, et Pacifica a d’ailleurs développé un produit spécifique pour le transport et le stockage des fourrages dans le cadre des décisions prises il y a dix jours contre les conséquences de la sécheresse. Nous travaillons par ailleurs sur l’assurance fourrages en espérant être en mesure de la mettre en place en 2012.

Pour la DPA, vous avez développé des produits spécifiques ?
Oui. Je veux d’abord dire une chose : à chaque fois qu’un exploitant peut profiter d’une année un peu plus favorable pour constituer une épargne de précaution, c’est une très bonne décision. La DPA a beaucoup de sens, à ce titre. Le seul inconvénient réside dans l’obligation de s’assurer sur l’ensemble de la production assurable de l’exploitation. Cela a créé un frein à l’utilisation de la DPA défiscalisée. Pour notre part, nous proposons pour la DPA un produit d’épargne à taux progressif sur une dizaine d’années.

Vous plaidez pour la dissociation de la DPA et de l’assurance ?
Oui. Ces deux outils sont de nature différente. L’un est une assurance, l’autre une épargne de précaution.

A long terme, qu’impliquent, en matière de financement, la dérégulation de la politique agricole et la volatilité des prix ? La position du banquier évolue-t-elle ?
Oui, sans aucun doute, il y a un changement d’approche. La protection de l’exploitation et du chiffre d’affaires prend de l’importance, d’autant que les niveaux de marge sont assez faibles. Techniquement, l’acte de production est en général assez bien maitrisé. Le risque d’une erreur technique est plus faible qu’il y a vingt ans. En revanche, l’impact de la mise en marché de la production peut être bien plus considérable. Ce phénomène doit être intégré dans la conduite de l’exploitation et dans son financement. Les volatilités s’exacerbent. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faille conditionner le crédit à la souscription d’une assurance.

Légalement vous pourriez le faire ?
Oui. Mais vous imaginez bien qu’il s’agirait d’une innovation qui… ne passerait pas inaperçue ! En tout cas, cette nouvelle situation doit être prise en compte. En 1976, lors de la dernière grande sécheresse, la question de l’irrigation de telle ou telle surface s’est posée, mais pas celle de l’assurance. Aujourd’hui, elle se pose. Il n’est plus possible d’évaluer le risque en se disant qu’il y aura une année catastrophique tous les trente ans, au pire. Cette attitude et cette stratégie dépassent largement le problème du financement.

Les produits de financement doivent-ils évoluer alors ?
Le mode de financement est lié au mode de couverture, et la réponse peut être double. Le financement classique nécessite une assurance. S’il n’y a pas de recours à l’assurance, des outils de financement plus modulables, dont les remboursements peuvent être plus élevés les bonnes années et plus faibles les mauvaises, doivent être utilisés. La tendance est plutôt d’utiliser l’assurance, en démontrant l’utilité qu’elle apporte aux exploitants.

La volatilité actuelle vous conduit-elle à souhaiter une restructuration accrue de l’agriculture, pour aboutir à moins d’exploitations mais plus solides ?
Deux remarques d’abord. La restructuration est à l’œuvre depuis longtemps et touche maintenant des régions qu’elle avait épargnées. En second lieu, tant que ceci est compatible avec une efficacité économique supérieure, c’est acceptable. Mais d’autres solutions existent, comme les partages de coûts par la mise en commun d’outils. La taille n’est pas un gage d’efficacité en soi. L’efficacité économique résulte d’un ensemble de facteurs cohérents, et de l’observation de ce qui crée les écarts. Je trouve dommage que cette approche soit privilégiée lorsque les cours sont bas, mais un peu oubliée lorsqu’ils sont élevés.

Vis-à-vis du jeune qui s’installe et compte tenu du nouveau contexte, le banquier compte-t-il être plus rigoureux, plus sélectif ou plus dur dans les choix d’investissements.
Non. Aujourd’hui comme hier, le banquier se fonde sur la solvabilité du projet sans a priori négatif. Simplement, la viabilité d’une exploitation ne s’apprécie plus de la même manière qu’il y a trois ans. Dans ma région par exemple, nous sommes obligés d’intégrer le bilan de santé de la PAC qui implique une baisse des aides de 80 euros à l’hectare. Par ailleurs les agriculteurs ont besoin de lisibilité sur les outils de politique agricole et les instruments de gestion. Ceci doit permettre au jeune qui s’installe de savoir ce qu’il est en droit d’en attendre.

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