La détresse des éleveurs français est en train de secouer le modèle agricole dit conventionnel – le plus répandu en France. A la marge, les éleveurs bio ne sont pas touchés par la baisse des revenus. La filière s'attend à de nouvelles conversions.
Le monde de l'élevage conventionnel souffre, puis doute. « Il est certain qu'en temps de crise, les gens vont se poser la question », raconte Stéphanie Pageot, présidente de la Fnab (Fédération nationale d'agriculture biologique). La crise de l'élevage qui a débuté au printemps 2015 ne fait pas exception. Les doutes du monde de l'élevage prennent aussi racine dans la libéralisation du marché du lait et dans la sécheresse de ce début d'été. En bio, les professionnels ne se désolidarisent pas de leurs homologues conventionnels et voient arriver de nouvelles recrues. « Là, on sent que ça redémarre », poursuit Stéphanie Pageot. En élevage allaitant, le mouvement se déploie depuis début 2015. Myriam Loloum, coordinatrice filière pour Unebio, opérateur économique au service des éleveurs et de la filière viande bio, analyse : « la « vague » de conversion, on la voit aujourd'hui dans l'élevage allaitant». Certes, le marché du bio est un marché encore modeste par rapport au conventionnel. Mais il est en plein développement. En 2015, les dossiers d'enregistrements en bio se multiplient : 3000 animaux supplémentaires en Auvergne, le même nombre en Lorraine, 1500 en Champagne-Ardenne… « Dans deux ans, ces animaux arrivent sur le marché du bio », affirme la spécialiste. En filière laitière, Christophe Baron, président de Bio-lait (premier collecteur de lait bio en France), ne pense pas à une « une vague de conversion ». Du moins pas de l'ampleur de celle observée après la crise du lait en 2009. Mais il admet clairement qu' « il y a un redémarrage ». En 2014, la collecte a déjà augmenté de 5%.
« Pousser les éleveurs vers l'export est illusoire »
L'élevage bio est plus résistant que le conventionnel face à la crise actuelle. L'indépendance vis-à-vis des protéines végétales est déterminante. « Nous ne produisons pas du lait avec du soja importé du Brésil », soutient Christophe Baron. Argument récurrent, mais qui différencie fortement l'élevage bio du conventionnel. Les filières d'élevage bio puisent leurs forces dans la distance qu'elles mettent avec le marché mondial. « Nous misons sur les circuits de distribution locaux », décrit Stéphanie Pageot. Les débouchés locaux sont robustes face à une demande croissante (1). « En restauration collective, les collectivités ne misent pas seulement sur le bio, mais aussi sur le local. De plus en plus, ils valorisent la production française », illustre-t-elle. Mettre en contact éleveurs français et cantines est possible, mais demande des moyens humains et financiers conséquents (2). Une fois cette mission réussie, les éleveurs ne sont pas mis « en compétition » avec des éleveurs d'autres pays européens et/ou tiers. « Pousser les éleveurs vers l'export est illusoire. Nous ne serons jamais compétitifs face à des pays où les normes sont moins exigeantes », insiste l'élue qui veut aussi croire en un commerce équitable nord-nord.
« Les prix en bio se maintiennent »
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
En outre, les prix sont plus rémunérateurs en bio. « Ils permettent de couvrir les coûts de production », affirme Myriam Loloum. En viande bovine, le prix moyen des animaux bio est 15 à 20% supérieur à celui des animaux conventionnels. En viande porcine, la Fnab précise, le 23 juillet, que le prix moyen du kilo est de 3,5 euros contre 1,38 euro en conventionnel (3). En lait, le prix du conventionnel s'est « effondré », explique Christophe Baron. Ainsi en bio, il est dans une fourchette de 420 à 450 euros les 1000 litres, contre 300 euros les 1000 litres en conventionnel. Les prix en bio sont aussi plus stables. « Les prix du lait bio ne fluctuent pas autant que les prix du lait conventionnel », assure Christophe Baron. Et malgré la crise, la tendance reste vraie. « Les prix en bio se maintiennent », rapporte Stéphanie Pageot.
« Ce n'est pas rien de se convertir»
« Les conversions tous azimuts, ça nous préoccupe », explique Myriam Loloum. Pour passer au bio, il faut se préparer techniquement et économiquement. « Il faut être sûr que les gens n'aillent pas droit dans le mur. Ce n'est pas rien de se convertir », surenchérit Stéphanie Pageot. D'un point de vue technique, les conseillers bio doivent préparer les éleveurs à gérer des pâturages, des prairies avec protéagineux, des races qui « prennent vite ». D'un point de vue économique, Myriam Loloum insiste : « Le marché du bio n'est pas le même que celui du conventionnel ». Concrètement, un éleveur conventionnel de broutards ne trouvera pas de débouchés en bio. « En bio, les femelles sont bien valorisées. Mais les mâles maigres (broutards, ndlr) n'ont pas de débouchés. Ils sont vendus en conventionnels », développe-t-elle. Les coûts de production sont plus élevés en bio. Si les animaux ne sont pas valorisés en bio, l'éleveur ne s'y retrouvera pas en se convertissant. La clé du succès de la conversion ? La préparation technique et économique. Les candidats peuvent compter sur l'engagement des professionnels. « Il faudra aussi du courage politique pour imaginer une transition de long terme », ajoute Stéphanie Pageot.
(1) voir l'événement publié dans Agra Presse, le 15 juin 2015, « Le bio marque des points »
(2) voir le reportage publié dans Agra Presse, le 6 avril 2015, « Début d'idylle entre paysans et cantiniers de l'Anjou bleu »
(3) Les éleveurs de porcs conventionnels demandent actuellement un prix de 1,40 euros le kilo