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Reportage L’énorme chantier de l’organisation économique des producteurs de lait

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L’union fait la force, dit le proverbe. A deux semaines du lancement de la contractualisation dans la filière laitière, la FNPL multiplie les réunions d’information sur le terrain pour inciter les éleveurs à se regrouper au sein d’associations régionales de producteurs de lait livrant à une même entreprise. Ces structures sont a-syndicales. « A nous de nous prendre en main pour être rapidement en capacité de négocier de manière collective », souligne la lettre qui a été envoyée à l’ensemble des producteurs de lait d’Ille-et-Vilaine livrant à Lactalis. A la salle polyvalente de Melesse, à quelques kilomètres de Rennes, 70 producteurs de lait se sont retrouvés, en soirée, le 8 mars, pour écouter les membres fondateurs de l’Association des producteurs de lait bretons Lactalis (APLBL). Un public attentif mais qui reste à mobiliser.

Les bulletins d’adhésion à l’Association des producteurs de lait bretons Lactalis (APLBL) sont sur la table, à la disposition des 70 participants à la réunion de présentation de cette toute jeune organisation. Nous sommes à Melesse, à quelques kilomètres de Rennes, dans la salle polyvalente, le 8 mars. En cette Journée de la femme, les productrices de lait se font rares, ce soir. L’assistance est composée pour une écrasante majorité d’éleveurs. Après près de deux heures et demie de réunion, les bulletins d’adhésion auront peine à trouver preneurs. Si les participants ont été attentifs, ils semblent sous le coup de ce qui les attend dans quelques semaines ou dans quelques mois. « Le système de gestion des quotas laitiers nous a complètement anesthésiés ». Cette confidence d’un producteur de lait et ancien syndicaliste en dit long. Prendre son destin de producteur de lait en main n’est pas chose facile. Depuis 1984, les quotas laitiers définissent le cadre et les règles qui s’appliquent à cette activité. Preuve en est, ces fournisseurs de la transformation laitière n’établissent pas eux-mêmes leur facture mais attendent la « paye de lait » émise par leur client. Pratique peu commune dans les autres secteurs de l’économie.

Une relation nouvelle
Avec la fin programmée du régime des quotas en 2015, la relation existante entre un producteur et son entreprise de collecte va être amenée à évoluer. A plus court terme, c’est la contractualisation rendue obligatoire par la loi de modernisation de l’agriculture, au 1er avril, qui va modifier la donne. Jusqu’ici, 100 % des producteurs de lait avaient un contrat, sauf qu’il n’était pas toujours écrit mais se fondait sur l’usage. D’ici une quinzaine de jours, tous les producteurs de lait en France recevront une proposition de contrat de leur laiterie. Pour ne pas subir ces évènements, un groupe de producteurs de Lactalis a initié une forme d’organisation collective des éleveurs à l’échelle de la Bretagne. Les statuts de l’association viennent d’être déposés. Il s’agit d’une organisation de producteurs non commerciale. Reste à la faire vivre.

De nouvelles têtes
Les 70 producteurs de laits qui ont répondu présent à l’invitation des membres fondateurs de cette APLBL semblent un peu perdus dans la grande salle polyvalente de Melesse. 70 producteurs, c’est peu. De précédentes réunions du même type ont déjà accueilli jusqu’à 200, voire 300 personnes. Les syndicalistes de la FDSEA 35 à l’origine de cette initiative ne connaissent pas la plupart des producteurs ayant souscrit à l’appel. Les participants ont émargé à l’entrée, histoire pour les organisateurs de les relancer. Ils ne font pas partie du réseau FNSEA. Le bouche-à-oreille a donc fonctionné même si le journal Ouest France n’a pas relayé l’information. Seules deux des cinq réunions organisées dans le département pour les producteurs Lactalis ont été annoncées dans l’édition du jour. Celles du 14 et du 15 mars, qui sont dans des zones « Aplistes », paraît-il. « Oubliée » par Ouest France, la réunion du 8 mars, à Melesse, qui ne risquait pas de voir d’affronter « Aplistes » et « majoritaires ». Le coin est « tranquille »...

Les syndicalistes au vestiaire
La crise laitière et la grève du lait ont laissé des traces en Bretagne. Et certaines poches « aplistes » perdurent dans le paysage laitier breton. Ces organisations régionales de producteurs que la FNPL tente de créer sont a-syndicales. Pas question de répartir les sièges du bureau de l’association en fonction du poids syndical de telle ou telle organisation. Ce soir à Melesse, les intervenants et les rares participants qui ont demandé la parole ne se présentent pas sous leur étiquette syndicale. Pourtant les membres fondateurs en ont une. Si un observateur averti peut reconnaître un positionnement de l’Apli dans la bouche d’un des participants, il ne se présente pas comme tel. Ils ont tous laissés leur casquette de syndicaliste à l’entrée de la salle polyvalente. Sans exception.

Le plus grand nombre
L’objectif de ces réunions est évidemment de faire adhérer le plus grand nombre des 2 000 producteurs laitiers d’Ille et Vilaine livrant à Lactalis. A l’échelle de la Bretagne, ils sont 4 000 producteurs Lactalis. L’enjeu est de rétablir le rapport de force des producteurs face à leur laiterie en ne se faisant pas imposer un contrat. L’objectif est aussi de garantir l’équité des producteurs livrant à la même entreprise. D’où la nécessité d’être en capacité de créer une organisation de producteurs qui sera mandatée par ses adhérents pour négocier collectivement. C’est pourquoi les futurs adhérents devront donner un mandat de négociation à leur OP. Juridiquement, il convient de faciliter le passage d’une relation contractuelle individualisée (ce que prévoit la loi) vers un contrat cadre négocié collectivement. C’est un travail qui est en train d’être mené.

Une concurrence entre OP
« Si on est 20 % des éleveurs à signer pour cette association, on ne représente rien ! », prévient l’un des fondateurs. Si la première difficulté est de convaincre les éleveurs laitiers d’adhérer pour 20 euros, la seconde est de remporter la partie face aux OP déjà existantes. La première d’entre elles qui existe depuis 50 ans, est la délégation des producteurs de Lactalis. Celle-ci a adressé une fin de non-recevoir aux demandes des fondateurs de l’APLBL qui plaident pour le collectif. Même si les fondateurs de la nouvelle OP estiment « qu’ils ne sont pas là pour tout casser », cette situation leur pose un problème. En marge de la réunion, ils avouent que Lactalis a tout intérêt à avoir en face d’elle plusieurs organisations de producteurs. Le groupe laitier, qui défend son relationnel avec ses producteurs, applique le vieil adage : « Diviser pour régner ».

Sentiment d’appartenance
La difficulté de structurer une grande OP régionale Lactalis réside également dans l’état d’esprit qui anime ces producteurs vis-à-vis de leur collecteur. Il y a un fort sentiment d’appartenance et de fierté par rapport à ce grand groupe présent à l’international. Par ailleurs, les réactions des participants laissent penser qu’ils ont le sentiment d’avoir du temps devant eux avant que le besoin de se regrouper se fasse sentir. C’est vrai que la présentation faite ce 8 mars insiste sur la date de fin du régime des quotas... en 2015. Une perspective encore lointaine. Parmi les raisons d’adhérer à APLBL, la contractualisation qui devient effective le 1er avril et ses risques pour les producteurs n’interviennent qu’en troisième position. En premier : le « désengagement progressif de nos politiques ». Vient ensuite le « rétablissement du rapport de force dans la filière ».
« Vous avez un sacré pouvoir entre les mains ! », a lancé à l’assemblée, l’un des membres fondateurs de l’ APLBL. Pas certain que les 70 participants en aient réellement pris conscience, ce 8 mars.

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