Compagnie Léa Nature, fondée et dirigée par Charles Kloboukoff, vient de faire l’acquisition de l’apiculteur Famille Mary. Outre le développement des synergies avec ce spécialiste des produits de la ruche, le groupe compte poursuivre ses projets de croissance externe, qui devrait lui permettre d’atteindre le milliard d’euros de chiffre d’affaires à l’horizon 2025. Les ventes qui n’ont pas trop souffert de la crise de la Covid-19, devraient atteindre 500 millions d’euros cette année. Charles Kloboukoff fait le point des sujets d’actualité pour Agra Alimentation et précise le projet de création d’une fondation d’actionnaires, dont les bases devraient être dévoilées l’an prochain. Un projet qui s’inscrit parfaitement dans la continuité de la philosophie de ce groupe familial devenu en quelques années une ETI à laquelle se sont adossées plusieurs PME de la bio.
Compagnie Léa Nature vient d’annoncer l’acquisition de l’apiculteur Famille Mary. Quelles synergies comptez-vous développer ?
Le e-commerce est une vente de complément pour nous, puisque nos produits sont déjà largement distribués dans le commerce, alors que pour Famille Mary c’est un vrai axe stratégique. 90 % de son chiffre d’affaires actuel reposent sur de la vente à distance, avec d’un côté une activité historique de vente par correspondance papier et, de l’autre côté, un développement plus récent dans le digital, que l’on souhaite accélérer. Nous voulons recruter de nouveaux consommateurs sur le e-commerce, en créant des passerelles avec les différents sites du groupe et en investissant plus massivement dans le recrutement.
Concernant les produits, Famille Mary a un vrai savoir-faire dans les produits de la ruche, notamment à travers sa marque bio Abellie, des produits de soins haut de gamme, fabriqués chez des façonniers. Nous avons de notre côté un vrai savoir-faire de fabricant de cosmétique. Nous pourrions développer cette marque sur d’autres segments et mixer nos productions, en utilisant notre outil de fabrication de produits cosmétiques pour les produits de grosse série, très adapté et très compétitif, tout en gardant les façonniers actuels de Famille Mary. Conformément à nos habitudes, l’idée lors d’une acquisition n’est pas de bouleverser l’existant, mais plutôt de le faire évoluer.
Avec ce rachat, Léa Nature se retrouve donc propriétaire d’un spa, une activité que vous pensez conserver ?
Le spa est une activité locale assez emblématique de Famille Mary et il n’est pas interdit de penser que nous pourrions dupliquer le concept ailleurs, à La Rochelle (lieu du siège social de Léa Nature, ndlr) ou dans une autre grande ville.
Compagnie Léa Nature compte renforcer ses métiers et élargir sa distribution en Europe de l’Ouest. Par quoi pourraient passer ces développements, la recherche d’une marque ? d’un savoir-faire ?
Nous nous sommes installés ces trois dernières années en Belgique et en Espagne, mais d’autres pays frontaliers nous intéressent. Pour l’international, il est important d’avoir des structures de taille assez significative, de l’ordre de 15 millions d’euros de chiffre d’affaires, afin d’être suffisamment autonome pour fonctionner. Le facteur éloignement est à prendre en compte et le management local doit être déjà bien organisé. Ensuite, effectivement, nous cherchons soit une marque leader sur un segment particulier, soit un outil de production et quand c’est possible les deux à la fois. Et par rapport à nos activités existantes, nous recherchons de la complémentarité ou des activités de transformation qui sont liées à des filières agricoles locales plus adaptées au pays en question, qu’à la France. Et si c’est une entreprise familiale, c’est encore mieux, parce que c’est plutôt dans les gènes du groupe. Dans nos trois dernières acquisitions, les familles continuent de nous accompagner. Nous cherchons aussi une plateforme de distribution, une logistique qui nous permette de distribuer une partie de notre catalogue dans le pays, les plus adaptés à la consommation locale. Et nous souhaitons nous développer dans un périmètre proche de l’Europe de l’ouest, de manière à rester dans un principe de circuit court et de distribution relativement locale. Compagnie Léa Nature n’a pas vocation, notamment sur l’alimentaire, à se lancer dans le grand export. La bio ne doit pas tomber dans les dérives de la mondialisation de l’agro-industrie classique, où les flux de produits se croisent d’un bout à l’autre de la planète avec des bilans carbone incohérents. En tant qu’entreprise certifiée Engagement Climat, nous essayons d’avoir le maximum de proximité dans notre développement international.
La famille dirigeante de Famille Mary est venue trouver Compagnie Léa Nature pour étudier ce rapprochement. D’autres entreprises pourraient-elles venir vous trouver dans cette même optique ?
C’est vrai qu’il n’est pas impossible, comme cela a été le cas pour le dirigeant de Famille Mary qui s’était mis dans la perceptive de céder l’entreprise après 25 ans d’héritage pour passer à autre chose, que des entreprises nous approchent spontanément parce qu’elles se reconnaissent dans notre parcours et dans ceux des entreprises qui nous ont déjà rejointes. C’est vrai pour des dirigeants/fondateurs dont le but n’est pas de réaliser la plus grosse plus-value de cession possible, mais qui ont une autre vision de la transmission de leur entreprise tout en réalisant une belle plus-value avec la possibilité de réinvestir dans la holding Compagnie Léa Nature.
Au-delà de ses engagements RSE et d’un certain nombre de prises de position à travers son statut d’entreprise à mission, le groupe offre la particularité d’une organisation décentralisée, avec un village de PME qui permet aux entreprises de conserver leur propre stratégie, tout en s’adossant financièrement à l’ETI qu’est devenue Compagnie Léa Nature. Le groupe a les reins un peu plus solides désormais, et il est capable de faire jouer un certain nombre de synergies, à la fois sur les fonctions supports, la logistique, les achats et le commercial. L’entreprise peut servir de support à des sociétés qui veulent continuer à se développer de manière un peu indépendante. Le groupe ne pratique pas l’intégration à outrance, nous ne changeons pas les marques, assez peu les hommes et surtout nous essayons de garder l’ADN propre à chaque entreprise et de les aider à le développer.
Pensez-vous que la crise de la Covid-19 pourrait créer des opportunités de rachat pour Compagnie Léa Nature ?
Probablement oui, sachant toutefois qu’il faut considérer que le marché de la bio reste plutôt en croissance malgré la crise. Mais il est certain qu’un certain nombre de spécialistes historiques souffrent de l’arrivée massive de nouveaux concurrents venus du marché conventionnel avec des moyens publicitaires et promotionnels importants. Il est en effet possible que le secteur continue à se consolider et que nous puissions éventuellement nous rapprocher d’entreprises en difficulté qui partageraient un certain nombre de valeurs avec nous. Mais ça, nous le verrons peut-être plutôt dans le courant de l’année 2021.
Quel est l’impact de la Covid-19 sur l’activité du groupe cette année ?
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L’impact est assez contrasté. Mais nous avons la chance d’être dans un secteur d’activité porteur, avec la majorité de notre activité dans l’alimentaire à hauteur de 65 % des ventes et le reste à la fois hygiène/beauté, maison et santé/diététique.
Dans l’alimentaire, l’impact a été différent suivant les familles de produits, avec une sur-demande autour des produits d’épicerie basiques, tels que le riz, les pâtes, la farine, les conserves, notamment pendant le confinement. À l’inverse, la consommation sur les produits préparés, les salades/traiteurs a baissé. Au global, compte tenu du ralentissement sur les segments hygiène/beauté, maison et santé/diététique, nous allons peut-être perdre quelques points de croissance. Là où nous anticipions une hausse d’environ 14 % de nos ventes sur l’année, nous allons plutôt finir autour de 9 % à 10 % de croissance, tout dépendra des dernières semaines de l’année. Mais malgré cela, il n’y a pas d’impact majeur sur nos activités. Le chiffre d’affaires, hors Famille Mary, devrait être proche de 500 millions d’euros cette année. Et nous visons toujours 1 milliard d’euros à l’horizon 2025, avec la croissance externe.
Où en sont vos projets de création d’une fondation d’actionnaires et quel sera son rôle ?
La réflexion famille que nous menons depuis plusieurs années et que nous avons intensifiée ces dix-huit derniers mois, porte sur un projet de transmission de l’entreprise, à terme, à un fonds de dotation. Ce fonds de dotation en cours de création, qui est une sorte de fondation simplifiée, permettra de pérenniser les valeurs et les engagements de l’entreprise, mais aussi de définir une charte de bonne conduite et des exigences pour que l’entreprise continue d’exercer son activité économique, mais dans un cadre qui se rapproche finalement de celui de l’entreprise à mission. C’est-à-dire de maintenir l’entreprise et les emplois en France de manière durable, de continuer à développer l’approvisionnement local et de la mettre à l’abri d’un rachat par une multinationale ou d’autres acteurs spéculatifs.
En plus de notre Fondation ou du 1 % pour la Planète, cela permettra aussi à l’entreprise, à travers ce fonds de dotation qui percevra des dons ou des dividendes, d’avoir d’autres actions philanthropiques dans des domaines variés.
L’essentiel des dividendes seront réinvestis dans l’entreprise ?
Déjà actuellement, nous limitons la distribution à 25 % du résultat, le reste, soit au moins 75 %, est réinvesti dans l’entreprise. Nous n’avons pas d’actionnaires gourmands et le fait qu’à terme la fondation soit majoritaire permettra encore d’augmenter cette part. L’immense majorité du résultat de l’entreprise sera donc capitalisée.
Concrètement, qui détiendra l’entreprise et qui sera aux commandes ?
La famille, actuellement majoritaire avec 83 % du capital, fera don de manière progressive d’une part du capital au fonds de dotation jusqu’au jour où il se retrouvera majoritaire, c’est-à-dire quand j’aurai cessé d’exercer de manière opérationnelle dans l’entreprise. La gouvernance déléguera ses pouvoirs à une holding, qui aura la charge de superviser la bonne gestion de l’entreprise, de veiller à faire appliquer la charte de bonne conduite et de nommer l’équipe dirigeante.
L’entreprise ne nous appartient pas et l’idée est assez noble qu’elle puisse servir à l’intérêt général. Elle a une vocation sociétale aussi importante que son activité économique. C’est comme ça que nous projetons le rôle de l’entreprise à l’avenir. Tout ça se fera évidemment dans le temps.
Les statuts sont en cours de rédaction et devraient être finalisés d’ici le printemps prochain. Nos enfants, qui sont d’accord sur le principe de cette fondation d’actionnaires, sont parties prenantes dans la rédaction de la charte de bonne conduite, de la gestion et du fonctionnement du futur conseil d’administration du fonds de dotation. Nous sommes à la dernière page de l’écriture de ce nouveau chapitre.
Le groupe a également la volonté d’ouvrir le capital à ses salariés. Comment ce projet s’inscrit-il par rapport à la fondation ?
Nous allons en effet ouvrir le capital aux salariés l’année prochaine à travers un nouveau plan d’épargne entreprise. Déjà 3 % du capital sont entre les mains des cadres et des anciens dirigeants des sociétés que le groupe a rachetées. Les salariés détiennent quant à eux 4,2 %. Dans le futur, la plus grosse part du capital de Compagnie Léa Nature sera donc entre les mains de la fondation, puis de la famille et des salariés, et devant les financiers.