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Interview de Luc Guyau « Les agriculteurs, comme les Français, ne souhaitent pas perdre leur avantage acquis »

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Pour Luc Guyau, président de l’APCA, il y a urgence à être courageux dans le cadre du bilan de santé de la Pac pour anticiper l’après-2013. « À l’époque (en 2003 : ndlr), on a réformé notre politique agricole a minima. On n’est pas loin de prendre la même direction aujourd’hui », prévient-t-il. « Si le bilan de santé sert juste à dire : on a fait des choses pour le mouton, le lait de montagne, les fruits et légumes… Je réponds : attention danger ! ». Cette volonté de réforme, le président des chambres d’agriculture entend aussi l’appliquer dans le cadre de la RGPP. Cette révision des politiques publiques doit « donner du modernisme à l’État. Le danger qu’il y a pour nous est de ne pas aller aussi vite que l’administration », explique Luc Guyau qui entend aussi sauver l’Aficar (Agence d’information et de communication agricole et rurale) avec la profession agricole.

Le contenu du bilan de santé présenté par la Commission européenne vous a-t-il surpris ?

Non. Il se place dans la logique de la Commission européenne. Mais, attention à ne pas recommencer la même bêtise par rapport aux options prises par la France après la réforme de la Pac de 2003. À l’époque, on a réformé notre politique agricole a minima. On n’est pas loin de prendre la même direction aujourd’hui. La France veut obtenir le maximum de souplesse dans le cadre de l’article 69. Par ailleurs, le débat sur l’élevage et l’herbe reste entier dans la profession. À l’APCA, nous sommes favorables à une extension de la prime à l’herbe (prime herbagère) et au maintien d’une certaine forme de recouplage voire même une possibilité de le faire de manière progressive. Après, il faudra prendre des décisions nationales courageuses.

Ces 10 % de redistribution sont-ils suffisants pour réorienter une politique ?

Je suis convaincu que le curseur doit se placer entre 15 à 20 % de prélèvement au total pour optimiser notre marge de manœuvre. C’est l’optimum pour agir sans casser les outils et donner des signes d’« harmonisation » de notre politique agricole. Aux chambres d’agriculture, nous souhaitons à la fois que la France ait recours à l’article 68 (anciennement 69) et à l’harmonisation (ou régionalisation encore appelée lissage…) comme cela est proposé par la Commission européenne. Sous le terme « harmonisation », j’entends la possibilité dans le cadre du premier pilier de réajuster les niveaux d’aides. Sans oublier la modulation dont le taux se situe entre 0 et 8 %. Faisons le calcul. Considérons : 11 à 12 % pour l’article 68, 2, 3 ou même 4 % pour la modulation même si on souhaite un niveau zéro, et 4 à 5 % pour l’harmonisation. Au total, on est bien dans l’intervalle souhaité.

Michel Barnier a beaucoup vendu sa boîte à outils au niveau européen, est-ce suffisant pour une prise de conscience au niveau national des choix à faire ?

Tactiquement, le ministre Michel Barnier a bien fait les choses au niveau européen. Il était important d’obtenir des avancées sur l’article 69 et de permettre à la France de revenir sur la régionalisation. Le deuxième temps national, n’est pas encore finalisé. Politiquement, la profession doit prendre des orientations fortes. Si le bilan de santé sert juste à dire : on a fait des choses pour le mouton, le lait de montagne, les fruits et légumes…, je réponds : attention danger !

Si, en France, on ne fait pas assez d’« harmonisation » dans le cadre de ce bilan de santé, l’agriculture française ne sera pas préparée à l’après-2013. Cette échéance sera forcément teintée par l’application de la réforme de 2003 dans les autres membres de l’UE. Des pays comme l’Allemagne ont déjà fait un pas important. Ce n’est pas le cas de la France. Si on ne fait pas cet effort aujourd’hui, la chute pour l’agriculture et les agriculteurs français sera vertigineuse. J’estime aussi qu’on peut aller plus loin sur la notion de plafonnement.

La profession agricole est-elle mûre pour changer ?

Pas complètement. Comme l’ensemble des Français, les agriculteurs ne souhaitent pas que l’on touche aux avantages acquis. Aux chambres d’agriculture, dans notre rôle et notre mission, on a la chance d’avoir plus de distance par rapport au syndicalisme. Mais, sérieusement, on ne peut pas tenir pendant trois ans le discours sur des prix des céréales élevés tout comme le niveau des aides agricoles !

N’estimez-vous pas qu’on donne trop d’importance en France à cette présidence de l’Union européenne qui débute au 1 er juillet ?

Je ne crois pas qu’une présidence de six mois puisse faire une révolution. Par contre, sa mission est de mettre en chantier et d’initier des réformes. Si le président Sarkozy arrive à faire prendre conscience à l’ensemble de ses collègues que l’agriculture et l’alimentation sont un élément essentiel de l’avenir de l’Europe, l’objectif sera atteint. Il faut dire que le modèle agricole européen a un rôle stratégique au niveau mondial. Nous sommes un maillon essentiel de cet équilibre mondial. C’est ce que je demande au président Sarkozy pour cette présidence.

Quel commentaire portez-vous sur la saga politique et législative des OGM ? Un député UMP est-il forcément pro-OGM ?

Non. Je vous renvoie la question. Est-ce qu’un adhérent à la FNSEA est forcément pro-OGM ? Pas naturellement. Le problème sur ce dossier est que l’on fait de la politique autour des peurs. En même temps, ce ne sont pas les OGM actuels qui vont résoudre le problème des pays en développement. C’est évident. Par contre, ne pas s’intéresser aux OGM du futur afin de pouvoir résoudre une partie des contraintes de la production dans certains pays serait criminel. Politiquement, force est de constater que tous les partis politiques ont fait de l’obstruction. Quant au cafouillage au sein de l’UMP, permettez-moi de ne pas faire de commentaire mais je n’en pense pas moins. Cela sème un peu plus le trouble dans les esprits. À l’APCA on n’est pas des « forcenés » sur les OGM. Mais il faut faire de la recherche. Ce ne sont pas les OGM qui sont mauvais en soi mais l’utilisation qu’on en fait.

Ne pensez-vous pas que le dossier des biocarburants risque de subir le même sort politique que les OGM ?

Je ne le pense pas, même si l’excès d’engagement américain sur ce dossier sème le trouble. Tout comme la problématique nouvelle de fluctuations des prix agricoles. Cela fait bien dans le tableau de dire : je ne fais plus de l’énergie mais je combats la faim dans le monde. Par contre, l’Europe dans les choix qui ont été faits n’a pas à être mis au banc des accusés. Et, arrêtons de faire croire que l’on peut passer à la deuxième génération de biocarburants sans passer par la première. Les biocarburants au niveau énergétique sont un moyen parmi d’autres. Ils doivent s’intégrer dans un paquet global. Je le dis souvent : le monde a besoin de toutes ses agricultures. Le danger serait de faire croire que l’on peut répondre aux besoins alimentaires qu’avec des produits fermiers ou à l’opposé qu’avec de grandes exploitations agro-industrielles. Ne tombons pas dans ce piège avec les biocarburants.

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Que penser de l’évolution des négociations à l’OMC ?

S’il y a un projet d’accord posé sur la table au 1 er juillet lors de la présidence française, je ne dormirai pas tranquille. J’espère qu’il sera bloqué avant la présidence française. Il ne faut pas se raconter d’histoire. À la FAO, tout le monde fait de beaux discours responsables. Dans le même temps, avec un accord à l’OMC, on va dire : le libéralisme va sauver l’agriculture. Le libéralisme débridé, cela ne marche pas. Il nous faut des politiques intégrées régionales. On en a la preuve tous les jours.

Comment avez-vous anticipé dans les chambres d’agriculture la RGPP (révision générale des politiques publiques) ?

Avant que la RGPP se mette en route, on a considéré qu’il fallait restructurer le réseau des chambres d’agriculture. Nos 115 établissements publics ont en effet la volonté de travailler ensemble mais pas l’obligation. Ce chantier avance mais pas assez vite. Si on n’avait pas mené cette réflexion en amont, on risquerait, très vite, de n’être plus en phase avec nos interlocuteurs habituels. La règle est que notre existence dépend surtout des interlocuteurs que l’on a en face. Tu peux être bon dans ton domaine, si tu n’as pas d’interlocuteurs, tu ne sers à rien. Psychologiquement, on est prêt à affronter ces évolutions. La RGPP donne du modernisme à l’État. Le danger qu’il y a pour nous est de ne pas aller aussi vite que l’administration. C’est l’objet de notre université au début 2009.

Justement. Comment comptez-vous répondre à la volonté du ministère de l’Agriculture de donner plus de poids à l’échelon régional ?

Il est vrai que nous devons nous battre pour être présents face à nos interlocuteurs régionaux. Dans le même temps, il nous faut garder la proximité avec les agriculteurs. C’est une nouvelle façon de fonctionner. Le point le plus difficile est que, dans le réseau, il n’y a pas une chambre régionale équivalente à l’autre. Nous avons l’obligation de réussir.

Il nous faut aussi sécuriser le financement des chambres régionales. Le système est basé sur une cotisation volontaire avec des pourcentages de financement propres très variables d’une chambre d’agriculture à l’autre. Dans ce contexte, on réfléchit aux services qui peuvent être mis en commun. Il faut faire cette mutualisation. À l’APCA, on a mis en place un comité des régions qui se réunit tous les trois mois. Les régions commencent ainsi à exister.

À titre personnel, vous avez été l’un de ceux qui ont poussé à la mise en place d’un fonds de communication en 1996, est-il possible de sauver l’Aficar ?

Il faut se rappeler qu’il a fallu 4 ans pour avoir la loi, 4 années pour avoir les textes. J’espère qu’il ne faudra pas 4 ans pour tuer l’Aficar. Si on veut que cette agence soit utile, il faut que la profession agricole mette la main à la poche. Il n’est pas opportun dans le contexte actuel de créer une nouvelle taxe. Il y a suffisamment de taxes aujourd’hui pour qu’un prélèvement supplémentaire mineur permette de faire une communication générique horizontale. Il faut déjà maintenir le fonds de l’État et y ajouter un fonds professionnel. J’ai proposé un prélèvement sur le budget des interprofessions. On peut avancer le chiffre 2 % sur un total de 320 millions d’euros. Ce n’est pas rien. J’ai aussi proposé un autre type de prélèvements dans le cadre du Casdar (développement agricole) mais il faut un ajustement législatif. Il y a aussi des financements volontaires qui peuvent abonder le fond. L’enjeu est d’arriver à 10 millions d’euros.

Cette proposition a-t-elle une chance d’aboutir ?

On en a parlé au Caf (Conseil de l’agriculture française) et au dernier conseil d’administration de l’Aficar. La balle est dans le camp de la profession agricole. Si on réussit, on crée le fonds parallèle. Si on échoue, on peut formuler un avis de décès de l’Aficar. On a les éléments pour réussir. Le syndicalisme a aussi de grande responsabilité dans cette décision.

La chaîne de télévision « Terre d’Infos » peut-elle s’insérer dans un projet Aficar ?

Il peut y avoir, si les gens le souhaitent, un apport indirect en « nature » si je puis dire. Je ne me considère pas comme propriétaire de « Terre d’Infos ». Si l’idée est d’apporter notre expérience dans un paquet de communication globale, cela ne me pose pas de problème.

« Terre d’infos » sera-t-elle au Sial (Salon international de l’alimentation) en octobre ?

Dans l’état actuel, il nous est possible de faire quelque chose a minima mais cela ne nous satisfait pas. Je me laisse du temps pour décider.