Tandis que le Conseil supérieur « à haut niveau », réuni par Stéphane Le Foll le 29 septembre, mène « une réflexion pour améliorer les mécanismes de gestion des aléas » en agriculture, Groupama prenait tout le monde de court le 25 octobre en annonçant la sortie de sa nouvelle offre d’assurance. « Objectif Stabilité » est un contrat d’assurance chiffre d’affaires qui vient couvrir le risque lié au rendement, et – c’est là l’innovation – le risque prix, dans un contexte de volatilité des cours sans cesse dénoncé par la profession agricole. Pacifica, branche assurance du Crédit Agricole, n’est pas en reste : l’assureur proposera aux agriculteurs de souscrire à une offre comparable dans la deuxième quinzaine de novembre.
« Le projet était à l’étude, comme d’autres, depuis un certain temps mais les conditions n’étaient pas réunies pour sa commercialisation », confiait Stéphane Gin à Agra Presse le 25 octobre au sujet du lancement du nouveau contrat d’assurance chiffre d’affaires de Groupama. Aujourd’hui, c’est « le bon moment », estime le directeur de l’assurance agricole chez Groupama, car il est temps, « pour la future Pac, de proposer les outils qui répondent aux besoins des agriculteurs. La Pac a privé les agriculteurs d’outils de régulation, il nous faut donc réinventer des mécanismes de gestion des risques d’autant plus que ces derniers sont de plus en plus nombreux ». Stéphane Gin avoue s’être interrogé : « Étions-nous légitimes à proposer une réponse à la volatilité des cours des matières premières ? ». La réponse s’est imposée d’elle-même. Oui, si dans le même temps, les assureurs protègent des risques liés aux rendements. Ainsi, le contrat « Objectif Stabilité », proposé pour 2017 pour les céréaliers s’articule autour de deux axes : une assurance rendement, sur le modèle de l’assurance multirisque climatique dite « contrat socle » et une assurance prix.
Un chiffre d’affaires garanti
Concrètement, l’agriculteur qui souhaite souscrire établit un contrat avec son conseiller dans lequel il mentionne :
– le rendement attendu : moyenne historique des rendements obtenus les cinq dernières années qui peut, si l’agriculteur le désire, être augmentée, dans une limite de 15 % maximum.
– le prix attendu : il correspond au prix que projette le marché à terme Euronext pour l’échéance de la récolte, au jour de la souscription.
Le produit des deux donne un chiffre d’affaires attendu. L’agriculteur fixe alors avec son conseiller le niveau de chiffre d’affaires qu’il souhaite garantir, inférieur au chiffre d’affaires attendu. Plus le chiffre d’affaires garanti sera élevé, plus le contrat d’assurance sera onéreux.
Si, à la récolte, le chiffre d’affaires réel constaté est inférieur au chiffre d’affaires garanti, l’agriculteur percevra une indemnisation de Groupama, qui permettra d’atteindre le niveau de chiffre d’affaires garanti.
L’offre de Pacifica, qui sera disponible à compter de mi-novembre, repose peu ou prou sur le même modèle.
Pour qui ?
L’offre Groupama est « en préparation depuis trois ans », confie Stéphane Gin. « Aujourd’hui, il est nécessaire de faire un test grandeur nature ». Ainsi, 2017 sera une phase pilote, menée sur 36 départements en Picardie, Basse-Normandie, Poitou-Charentes, Aquitaine, Centre, Pays-de-la Loire, Limousin et Ile-de-France. L’offre sera limitée pour cette année aux producteurs de colza, blé tendre et maïs grain. La majorité d’entre eux pourront souscrire directement auprès de leur caisse Groupama, d’autres pourront passer par leurs coopératives, avec lesquelles Groupama noue actuellement des partenariats.
Chez Pacifica, après une première phase de test menée sur l’année 2016 auprès de neuf agriculteurs, un second pilote aura lieu en 2017 (phase de souscription en novembre 2016), auprès cette fois de « 200 à 250 agriculteurs » situés sur 11 départements, selon Bruno Lepoivre, adjoint au directeur du marché des agriculteurs et de la prévention. Pacifica a déjà organisé dans cette optique sept réunions d’information auprès des agriculteurs.
À terme, lorsque leurs offres auront fait leurs preuves, les assureurs comptent les généraliser à tout le territoire. Cependant, tous les céréaliers n’auront pas forcément intérêt à y souscrire. Ceux qui contractualisent avec leur coopérative, se garantissant ainsi un prix, n’auront pas besoin de l’assurance chiffre d’affaires. Ils pourront se contenter de souscrire à une simple assurance multirisque climatique rappellent les deux assureurs.
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Interrogés sur le prix des contrats, les assureurs tiennent le même discours : il varie largement en fonction des besoins des agriculteurs et des options retenues (niveau du chiffre d’affaires garanti). Certains voudront uniquement couvrir leurs frais engagés tandis que d’autres auront besoin d’une assurance plus protectrice, explique Patrick Degiovanni, directeur général adjoint de Pacifica. Bruno Lepoivre estime cependant que le prix jugé « acceptable » par les agriculteurs est souvent « l’équivalent d’un passage de phyto, soit environ 50 euros par hectare ».
Groupama a accepté de donner un exemple type, qui ne constitue pas une référence tant les cas peuvent varier, précise l’assureur. Ainsi, pour un agriculteur X situé dans le bassin parisien, qui estimerait un rendement à 10 tonnes de blé/hectare, un prix à 175 € la tonne et qui voudrait se garantir un chiffre d’affaires de 1 400 €/ha, la prime d’assurance pourrait tourner « autour de 75 à 80 euros » par hectare.
Les agriculteurs devraient pouvoir être éligibles, en partie, à la subvention publique accordée pour la souscription au contrat socle. Car l’assurance chiffre d’affaires, si elle est plus large que l’assurance multirisque climatique, couvre également le risque lié au rendement. Reste à savoir comment faire pour subventionner à hauteur de 65 % uniquement la partie assurance rendement.
Assurance ou marché à terme ?
La question du recours à l’assurance ou au marché à terme pour garantir un prix peut légitimement se poser. Au 27 octobre, une option « put », sur le marché à terme du blé tendre, échéance septembre 2017, dont le « strike » s’élève à 140€/tonne (c’est-à-dire garantissant un prix de 140 €/tonne en septembre 2017) coûtait 0,78 €. Ainsi, un agriculteur qui récolterait 10 tonnes par hectare (rendement anticipé dans l’exemple vu plus haut), pourrait espérer un chiffre d’affaires de 1 400 €/ha en investissant… 7,80 €/ha. Un calcul à relativiser cependant : une telle opération ne garantit en aucun cas le rendement qui pourrait finalement s’avérer largement inférieur à 10 t/ha.
Interrogés par Agra Presse, les assureurs ont du mal à indiquer, dans le coût global de l’assurance, quelle part revient à chacune des deux garanties (rendement et prix). Pacifica assure cependant ne pas faire plus de marge sur la partie assurance prix que sur la partie assurance rendement. Par ailleurs, maîtriser les spécificités du marché à terme n’est pas chose aisée. « Les agriculteurs qui pratiquent en direct le marché à terme sont très peu nombreux », explique Pacifica. Et même « les agriculteurs avertis pourront vérifier ; une offre d’assurance chiffre d’affaires revient moins cher » qu’une assurance climatique plus les garanties par le biais du marché à terme, assure Bruno Lepoivre.
Et même si ça n’était pas le cas, le recours à l’assurance serait finalement peut-être le prix de la simplicité.
Les agriculteurs devraient pouvoir être éligibles, en partie, à la subvention publique accordée pour la souscription au contrat socle.
Priorité au contrat socle pour Pacifica
« La priorité du Crédit Agricole demeure le développement de l’assurance récolte et prairies », déclare-t-on chez Pacifica. Et ce malgré la création de la nouvelle offre de contrat d’assurance chiffre d’affaires. Pacifica affirme d’ailleurs avoir enregistré une hausse de 61 % des surfaces assurées entre 2015 et 2016. « Nous travaillons avec le ministère et la profession agricole pour mieux équiper la ferme France », indique Patrick Degiovanni, directeur général adjoint de Pacifica. Pour l’assureur, l’assurance multirisque climatique reste la priorité pour 2017. Il compte poursuivre sa « politique d’ajustement des contrats aux risques réels des agriculteurs ». Quant à l’assurance chiffre d’affaires, si elle est nécessaire à certains agriculteurs, sa diffusion n’a pas vocation à être aussi large que le contrat socle multirisque climatique. À la différence des risques liés aux aléas climatiques, dans le cas d’une baisse de prix, « tout le monde est touché ou personne. Le risque prix est un risque systémique. Il nécessite donc des instruments de couverture efficients, qui n’existent que pour quelques cultures », explique Patrick Degiovanni. De fait, un produit d'assurance chiffre d'affaires rencontrerait bien des obstacles avant d'être mis en place dans les filières d'élevage. A moins que des marchés à terme ne soient créés pour ces produits.
Un lancement dans un contexte peu favorable, juge-t-on à l’AGPB
L’assurance chiffre d’affaires de Groupama est accueillie avec circonspection du côté de l’AGPB (producteurs de blé), qui pointe son coût élevé face à des trésoreries tendues dans les exploitations. Cette nouvelle offre « pose quelques interrogations, vu le contexte économique difficile » après de mauvaises récoltes, estime Martine Julien, chargée d’études économiques. « La protection est beaucoup plus chère par rapport à l’assurance multirisques climatiques », avance-t-elle, parlant d’un facteur trois à cinq. Dans le bouquet de solutions disponibles, l’AGPB préfère l’épargne de précaution ou la DPA (Déduction pour aléas), avec lesquelles l’agriculteur est « plus sûr de retrouver l'argent investi ». Plusieurs coopératives proposent, depuis quatre-cinq ans, une assurance chiffre d’affaires « sans rencontrer un engouement énorme » chez leurs adhérents, relève Martine Julien : « Les plus engagés vont jusqu’à 10 % de leurs surfaces en blé », d’après elle. Autre limite, les cultures concernées bénéficient d’une couverture du risque de prix via les marchés à terme.