Atterrissage en douceur ou au contraire inondation des marchés laitiers avec des chutes de prix à la clé ? Faire tranquillement confiance aux forces du marché ou bien prendre des mesures préventives de régulation des marchés ? A deux mois de l'abolition des quotas laitiers, les spéculations vont bon train entre responsables politiques et professionnels du secteur. Et le moins que l'on puisse dire est que leurs prédictions sont loin d'être convergentes.
Les quotas laitiers seront abandonnés définitivement dès le mois d'avril 2015. Pour certains, comme les petits producteurs de lait, le scénario catastrophe serait imminent. Ils s'attendent ni plus ni moins à un raz de marée de lait déversé sur les marchés européens dans lequel les producteurs les moins performants seront noyés corps et biens. Pour d'autres, comme le nouveau commissaire européen à l'agriculture, Phil Hogan, mais aussi les ministres des Etats membres, il n' y a pas lieu de s'alarmer outre mesure vu que des dispositions de réajustement sont déjà prévues dans le cadre de la nouvelle PAC (2014-2020). Même la notion de crise n'est pas comprise de la même manière de part et d'autre. Ainsi, quand on lui pose la question de savoir comment la Commission européenne définit une crise sur le marché des produits laitiers et quels sont les indicateurs ou les seuils qu'elle utilise pour définir une crise, le commissaire Phil Hogan donne une réponse à tout le moins alambiquée : « Des déséquilibres entre l'offre et la demande dans le secteur des produits laitiers peuvent être repérés en utilisant une combinaison d'indicateurs fondés sur les prix et les volumes. Cependant, il n'y a pas de seuils quantitatifs pour déterminer d'une manière absolue une situation de crise compte tenu de la multiplicité des facteurs exogènes qui peuvent influer sur le marché du lait ».
LES AUTORITÉS PUBLIQUES ONT UN RÔLE À JOUER
Pour les producteurs en revanche, nous serions à l'aube d'une crise laitière sans précédent. Si l'on en croit les chiffres de l' European Milk Board (EMB), en 2014, la production de lait aurait augmenté de 7,5 millions de tonnes pour atteindre 148 millions. La fin des quotas signifierait pour cette association européenne « une production sans limite et une explosion de celle-ci dans les pays où le coût est plus faible et où les moyens de production sont plus performants ». Pour les prix, ce serait la chute irrémédiable. Pour l'EMB, afin que les producteurs puissent rentrer dans leurs frais, le litre de lait devrait coûter 37 centimes d'euro. Hors, actuellement, ce prix avoisinerait les 31 centimes d' euro. Et un raz de marée de lait au printemps 2015 se traduirait, selon l'Association, par un plongeon de ce prix jusqu'à 25 centimes d'euro voire 20 centimes d'euros, soit le prix d'il y a 35 ans… De plus, le consommateur ne profite pas non plus de ces baisses. Ainsi, selon Marc Tarabella, eurodéputé socialiste belge, très impliqué dans le sujet, les prix aux producteurs auraient baissé de 6 % tandis que les prix à la consommation augmentaient de 17 % entre 2000 et 2007. Certes, reconnaît-il, l'embargo russe a accentué la pression sur les cours du marché mais cette seule raison est loin d'être suffisante. Il estime que depuis 2008 et les premières spéculations de masse sur les denrées alimentaires, « le marché est devenu carrément toxique pour les producteurs ». A ses yeux, « les pays et représentants les plus conservateurs ont prôné le libéralisme à outrance, ont mis tout leur poids pour l'abandon des quotas, mais sans jamais vouloir préparer la période post-quota ». Pour l'eurodéputé belge, les autorités publiques doivent avoir un rôle de contrôle. Il ne pense pas que le marché se régule seul contrairement, dit-il, « à ce qu'une partie de l'échiquier politique et les grands groupes industriels tentent de nous faire croire depuis des années ». Pour lui, même si certains gouvernements ou certains décideurs ont du mal à l'admettre, nous serions « à l'aube d'une crise laitière sans précédent. Arrêter un système sans même avoir mis en place son alternative est une aberration »
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LES COOPÉRATIVES MISENT SUR LA CONTRACTUALISATION
Pour le Cogeca (syndicat des coopératives agricoles de l'UE), les producteurs laitiers européens ont besoin d'outils pour améliorer leurs revenus. Le « Paquet Lait » (1) qui vise à renforcer les relations contractuelles entre agriculteurs et transformateurs et à améliorer le positionnement des agriculteurs au sein de la chaîne d'approvisionnement alimentaire, devrait être pleinement mis en œuvre dans l'ensemble de l'UE. Selon les dirigeants des coopératives, tous les États membres ont appliqué ou vont appliquer prochainement les exigences minimales pour les organisations de producteurs conformément au « paquet Lait » afin d'accroître le pouvoir de négociation des producteurs laitiers. Dans presque la moitié d'entre eux, les contrats ont été introduits sur une base obligatoire, en particulier dans les pays où les coopératives laitières ont une plus faible part du marché. Aux yeux du Cogeca, « les contrats sont importants et doivent produire des résultats, notamment avec l'élimination des quotas laitiers et en période de graves déséquilibres du marché ». En outre, un fonctionnement équitable et responsable de la chaîne d'approvisionnement laitière est indispensable. De même, plaide le syndicat agricole, « nous avons également besoin de plus d'ouverture et de transparence au sein de la chaîne d'approvisionnement, ce que l'Observatoire du marché laitier européen récemment créé, qui fournit des informations actualisées concernant le marché, pourra contribuer à obtenir ».
(1) Le « Paquet Lait » vise à garantir l'avenir à long terme du secteur laitier après la suppression des quotas en mars 2015. Il est entré en vigueur le 3 octobre 2012. Il s'applique jusqu'au 30 juin 2020.