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Les cinq enjeux de l’été pour la filière laitière

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Entre le prix du lait qui baisse encore en juillet, les manifestations d’éleveurs qui en découlent, les discussions autour de la loi Sapin II renforçant le pouvoir des producteurs, les décisions de régulation du marché laitier à Bruxelles ou encore de futurs changements de statuts au sein de l’interprofession, la filière laitière est face à des enjeux cruciaux ces prochains mois. L’été risque d’être agité, surtout quelques semaines avant le salon des productions animales de la rentrée à Rennes, le Space. Avec la piètre récolte de céréales qui s’annonce et l’impact des cours du lait sur le marché de la viande, bon nombre d'acteurs constatent que « voilà bien longtemps que l’agriculture n’avait autant souffert ».

1. Un prix du lait stable ou baissier

Quelque « 257 €, 270 €, 275 €/1 000 l pour les laiteries les plus généreuses », annonçaient les Jeunes agriculteurs (JA) et les FDSEA de la Sarthe et de la Mayenne dans un appel à mobilisation du 7 juillet. Deux jours plus tôt, la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) évoquait 260 €/1 000 l en juillet, « véritable hold-up » pour les producteurs. « Les prix sont beaucoup plus bas qu’il y a six mois, expliquait Étienne Fourmont, responsable lait à la section Jeunes agriculteurs de la Sarthe, le 12 juillet. Notre coût de production tourne autour de 380 € les 1 000 litres, alors que les laiteries nous ont annoncé 255, 260 € la tonne pour Lactalis, Sodiaal autour de 265 €, Bel 270 €, soit plus de 100 € au-dessous de notre coût de production », le 12 juillet. Véronique Le Floc’h, présidente de l’Organisation des producteurs de lait (OPL), affiche les mêmes tarifs. « Le risque, c’est d’avoir ce prix-là jusqu’à la fin de l’année », analyse Thierry Roquefeuil, président de la FNPL. Il rappelle que les stocks de poudre de lait mis à l’intervention vont bientôt revenir sur le marché. « J’imagine que l’on a quand même atteint un point bas. Par contre, avant que cela ne remonte, il va y avoir un moment ! », pronostique Jehan Moreau, directeur de la Fédération nationale des industries laitières (Fnil). De son côté, Bernard Lannes, président de la Coordination rurale, est sans appel : « Bien sûr que cela va continuer à descendre ». Il imagine un prix du lait autour de 210, 220 €/1 000 l dans les semaines à venir. André Bonnard, vice-président de la FNPL, se veut plus positif : « Les cours remontent sur la poudre grasse, mais ils n’influencent pas encore les autres poudres. Il nous faut un prix qui dise aux opérateurs que les cours vont changer. Il nous faut un signal. De plus, la position de la France est très particulière car le marché intérieur tient les cours ».

2. Une mobilisation syndicale toujours possible

« C’est sûr, il va y avoir des mobilisations dans les semaines à venir », affirmait Étienne Fourmont, le 12 juillet, au lendemain d’une action devant l’entreprise Yoplait au Mans. La veille, il restait quelque peu interrogatif quant à la mobilisation des éleveurs. Mais plus d’une centaine d’entre eux se sont déplacés. « Il devrait y avoir une action supplémentaire dans une quinzaine de jours, dans la Mayenne », continue-t-il. Pour lui, « il faut relancer la machine. Ce n’est pas facile ». La FDSEA de la Manche, interrogée le 11 juillet par Agra Presse, ne prévoyait pour le moment pas d’action. De même dans l’Ille-et-Vilaine. À la maison mère des JA, il est difficile d’obtenir de l’information. « Nous, on laisse mûrir. Mais le Space arrive… On va bouger. Pour l’instant, les agriculteurs ont du travail », estime Bernard Lannes. « Cela ne m’étonnerait pas que cela bouge ! », affirme Josian Palach, secrétaire national à la Confédération paysanne. Véronique Le Floc’h reconnaît de son côté qu’il est difficile de continuer le syndicalisme quand la ferme réclame des bras. « “Tu pars encore !?”, me dit mon mari ! Il en a ras le bol », rapporte-t-elle. « Beaucoup de gens décrochent. Ils sont démotivés car le travail, lui, ne s’arrête pas », évoque-t-elle. Jehan Moreau, directeur de la Fnil, se pose les mêmes questions : « Est-ce qu’il n’y a pas une forme de lassitude ? Il y a tout de même une réalité crue de la situation de marché. Ne va-t-il pas y avoir un relativisme qui fait que cela va calmer le jeu ? » Il rappelle également que les éleveurs français ont des prix plutôt élevés par rapport à d’autres pays européens. André Bonnard estime de son côté que son syndicat « n’est pas dans ce temps-là [de la manifestation, ndlr]. On est dans le temps européen ».

3. Une Loi Sapin II qui renforce le pouvoir des producteurs

Un autre élément clef pour la filière laitière réside dans la loi Sapin II, en cours de discussions dans les assemblées. Les sénateurs ont d’ailleurs renforcé, le 8 juillet, ce texte relatif, entre autres, à l’organisation de la production (OP) laitière. L’article 30 interdit la cession pour sept ans à titre onéreux des contrats laitiers entre producteurs, « afin de ne pas nuire à la compétitivité de la filière, à l’installation des jeunes et à l’investissement », explique le ministère dans un communiqué. Cette mesure, déjà présente dans la proposition de loi des sénateurs Les Républicains déposée en mars dernier, a été reprise par le gouvernement, et renforcée successivement par les députés et les sénateurs. Par ailleurs, ce même article impose que la conclusion de contrats laitiers soit subordonnée à celle d’un accord-cadre entre les OP et l’acheteur ; cet accord-cadre doit comprendre la quantité totale et la qualité du lait à livrer, les modalités de cession des contrats et de répartition des quantités à livrer entre les producteurs, les règles organisant les relations entre l’acheteur et l’OP, les modalités de la négociation annuelle entre acheteur et OP, et peut comprendre les modalités de gestion des écarts entre quantité à livrer et quantité livrée. Les acheteurs doivent également transmettre les éléments figurant sur les factures individuelles des producteurs liés à l’OP. « Ce qui change, c’est le pouvoir donné aux organisations de producteurs et le renforcement de la gestion collective qui n’avait pas lieu jusqu’ici dans les territoires, à l’exception des coopératives, explique le sénateur Daniel Gremillet (LR), rapporteur du texte au Sénat. C’est une ère nouvelle pour la production laitière, il y a un chantier qui s’ouvre sur les nouvelles compétences de chacun ». Le texte est soumis à une procédure accélérée, si bien qu’il ne fera pas l’objet d’une seconde lecture des deux chambres, mais d’un examen en commission mixte paritaire, prochainement. Pour la Fnil, qui tiendra une conférence de presse au sujet des « vives inquiétudes des industries laitières face au projet de loi » le 9 juillet, « il y a des trucs inapplicables » dans cette loi, comme « celui d’obtenir un prix prévisionnel moyen ou l’idée de tenir compte du coût de production du lait dans le prix payé au producteur ». Selon Jehan Moreau « un contrat commercial doit être constamment négocié entre les parties ». Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières, est plus tranchant : « La loi Sapin II se contente de dire qu’il y a un problème. C’est le paradigme de la Loi de modernisation de l’économie qui est mauvais. […] C’est le fond de cette loi qu’il faudrait changer ». Thierry Roquefeuil observe de son côté qu’« au Sénat, cela s’est super-bien passé ». Pour Josian Palach, « il n’y a pas eu assez de travail au sein de l’interprofession pour arriver au contrat tri-partite » que demande la loi Sapin II.

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4. Une interprofession en cours de renouvellement

La loi Sapin II révèle les désaccords entre producteurs et transformateurs laitiers. Pourtant, un accord semble avoir été trouvé pour que le dialogue au sein de l’interprofession reprenne. « Lors de notre dernier conseil d’administration, début juillet, nous avons travaillé à une feuille de route dont quelques éléments restent encore en discussion », explique Thierry Roquefeuil. « L’interprofession de 2017 ne sera pas celle de 2014 », continue-t-il. Et effectivement, André Bonnard le confirme : « Un accord pour réviser la gouvernance a été trouvé ». Les statuts devraient être revus en septembre avec l’entrée de la distribution et de la Coordination rurale. « La distribution entrera avec une montée en puissance dans la prise de décision dans les trois ans à venir », met en avant Thierry Roquefeuil. Il évoque des réunions « plus structurées avec des ordres du jour », mais « toujours une interprofession au service des producteurs ». Josian Palach observe que la création d’un quatrième collège n’est pas prévue pour l’instant. Alors la distribution oui, « mais pour parler de quoi ? », s’interroge-t-il. « Le changement est à faire pour tout le monde », observe Thierry Roquefeuil. « Nous mettrons tous les moyens au service des organisations de producteurs pour qu’elles puissent aller chercher de l’information, mais les décisions ne se passeront plus au Cniel », précise-t-il. Fini le temps d’un prix du lait acté au sein de la maison du lait. Pour Dominique Chargé, « il n’y a jamais eu de rupture de dialogue à l’interprofession ». Il parle d’une « avancée très constructive » des échanges au sein du Cniel, allant « vers une convergence » d’idées.

5. L’annonce d’un plan d’aide au secteur laitier par Bruxelles

En parallèle, Bruxelles est attendu sur un mécanisme incitatif de régulation des volumes de lait produit par pays, enveloppe budgétaire à la clef. En tout cas, c’est ce que réclame Stéphane Le Foll, comme il l’a encore rappelé dans un communiqué du 12 juillet. Le montant de cette enveloppe reste pour l’heure inconnu et une réunion doit se tenir le 18 juillet. Le commissaire européen devra présenter ce nouveau plan d’aide aux ministres de l’Agriculture de l’UE. « Pour la mise en œuvre de ce dispositif en France, je compte sur l’action de l’interprofession pour assurer une régulation adaptée au contexte national », écrivait Stéphane Le Foll, dans son communiqué, à l’issue d’une réunion entre les acteurs de la filière laitière. Certains acteurs amont s’interrogent déjà sur la manière dont sera réparti « le gâteau » entre les producteurs français. Une bonne manière d’évaluer le retour au dialogue dans la maison du lait ! Josian Palach s’inquiète plutôt de « l’absence de dispositif de la part de Bruxelles pour empêcher les autres pays de faire progresser toujours plus leur production ». Au-delà de ces cinq grands enjeux, les conditons de production de l'été vont également compter. Thierry Roquefeuil évoque la météo. « Dans certaines régions, on s’embourbe pour faire les foins ! La qualité des fourrages n’est pas là », explique-t-il. « Il ne faudrait pas qu’il y ait une canicule » cet été, selon lui. Dominique Chargé a les mêmes craintes sur le climat et parle de « l’impact fourrager sur les exploitations pour l’hiver prochain ». Bernard Lannes aborde plutôt la question de la Pac et du versement des aides. Il redoute « des hypothèques » chez les éleveurs, notamment auprès des coopératives, les rendant encore plus dépendants.

Plus d’une centaine d’éleveurs de la Mayenne et de la Sarthe devant Yoplait

Plus d’une centaine de manifestants se sont mobilisés le 11 juillet au soir devant le site de Yoplait (Coopérative Sodiaal), tracteurs et bennes à l’appui, selon Étienne Fremont, responsable lait chez la section Jeunes agriculteurs de la Sarthe. Avec les tarifs annoncés par les laiteries pour juillet, « il va se passer des choses, c’est inévitable », observait-il le jour même. « Que des coopératives rentrent dans la même logique que certains grands groupes privés n’est pas tolérable ! Certes, Sodiaal n’est pas le plus mauvais élève, mais en tant que coopérative n’est-elle pas censée soutenir davantage ses éleveurs et donner le ton aux autres entreprises ? », observe l’appel à mobilisation en date du 7 juillet. Durant trois heures, les représentants de Sodiaal ont échangé avec les éleveurs qui ont fini par pulvériser de la paille sur les grilles de l’usine et y mettre le feu, provoquant l’intervention des pompiers. Ils ont également achevé leur mobilisation vers minuit par des projections d’œufs à travers les grilles sur les représentants de la coopérative. Le 13 juillet, moins d’une centaine de producteurs laitiers de Dordogne allumaient un feu sur un rond-point au croisement de la N21 et de l’autoroute A89 afin d’alerter l’opinion, à la demande de la FDSEA et des JA.