En vingt ans, la France s’est hissée au premier rang des nations bio d’Europe. Une lente construction de marché, qui a bénéficié d’aides revalorisées en 2015 suite à la réforme de la Pac, de l’intérêt de l’agroalimentaire et de la distribution, mais également des crises dans le secteur agricole.
« Nous sommes désormais dans la cour des grands », s’est réjouie Laure Verdeau, directrice de l’Agence bio, à l’occasion des vingt ans de son organisation le 14 octobre. En vingt ans, a-t-elle illustré, la SAU bio française est passée de 300 000 à plus de 2,5 millions d’hectares, soit 9,5 % de la SAU nationale. Faisant de la France, depuis juillet, le premier pays bio de l’Union européenne en termes de surface. Mais l’hexagone s’illustre aussi depuis quelques années sur le podium européen de la consommation bio, avec un chiffre d’affaires passant de 7 à 12,7 milliards d’euros entre 2015 et 2020.
Dans le même temps, le regard des représentants agricoles a lui aussi beaucoup évolué. « Au début, dans les organes où je siégeais, à la FNSEA ou dans les chambres, ce n’était pas toujours facile », reconnaît Etienne Gangneron, vice-président de la FNSEA en charge du bio, et ancien président de l’agence bio entre 2013 et 2015. Les succès du bio durant les vingt dernières années ne devraient en revanche selon lui rien au hasard puisque « le développement de la bio a été construit pour le consommateur français », rappelle-t-il.
Le tournant de 2013
Avec le label AB apparu en 1985, la France a été précurseur du bio en Europe. « Le règlement européen de 1991, en uniformisant la bio en Europe, a facilité en France le passage d’un marché d’export vers le marché intérieur », souligne Michel Reynaud, président d’Ecocert et de l’Ifoam. Pourtant, à la fin des années 1990 avec moins de 0,5 % de ses terres en agriculture biologique, la France est encore le quatorzième pays en termes de bio sur les quinze membres que compte l’Union Européenne à cette époque.
Comme le montre l’évolution de surfaces (voir notre graphique), un premier effort budgétaire portant les aides à la conversion de 15 à 60 millions de francs en 1997 propulse rapidement les surfaces bio à 580 000 ha environ vers 2003. La croissance ne reprend ensuite qu’en 2009, avec le bilan de santé de la Pac, qui les fera passer la SAU bio à 1,1 million d’hectares. Une dynamique encore accélérée à partir de 2013 par la réforme de la Pac. « C’est cette programmation qui a modifié les règles du jeu », appuie Etienne Gangneron, de la FNSEA.
Avec près de 5 % des aides du Feader dédiées à la conversion et au maintien, quand la moyenne des États membres est à 6,4 %, la France ne fournit pas alors un effort budgétaire annuel particulièrement élevé. Les montants des aides surfaciques sont toutefois significativement révisés à la hausse, passant de 100 à 130 €/ha/an pour les prairies permanentes, de 200 à 300 €/ha/an en cultures annuelles, et de 300 à 900 €/ha pour les PPAM2. Mais comme le rappelle une étude d’Ifoam Europe de 2017, la France fait surtout le même choix structurant que certaines autres régions en Espagne ou en Italie, en allongeant la durée des aides au maintien de 3 à 5 ans.
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Surproduction ou surconsommation
Toutes les filières ne se sont pas mises au bio au même rythme. Si l’élevage s’est lancé très vite, les grandes cultures sont restées longtemps en retrait. « Avec le premier salon Tech & bio organisé par les chambres en 2007, on a senti un vrai changement, avec une réponse technique aux attentes des producteurs », se souvient Michel Reynaud chez Ecocert. La hausse significative des surfaces en grandes cultures ne serait cependant observée que « depuis trois ou quatre ans », analyse Etienne Gagneron au sein de la FNSEA. Une dynamique récente qui serait liée, pour Christine Valentin (APCA), à la « grosse demande de la part des filières animales, qui ont ouvert de nouveaux marchés ».
« Il ne faut pas oublier que les conversions chez les PME font aussi partie de cette évolution », souligne Didier Perreol, président du Synabio et fondateur d’Ekibio. Car à la suite de la révision de la Pac de 2013, et avec le soutien du fonds avenir bio de l’Agence bio, le secteur de la transformation s’est, lui, pris au jeu de l’AB. Le nombre d’entreprises dans la transformation, la distribution ou encore l’import-export est ainsi passé de moins de 10 000 en 2012 à près de 26 000 en 2020. « Pour de nombreuses PME en milieu rural, la conversion est aussi un moyen de survivre face aux gros groupes agroalimentaires », rappelle Didier Perreol.
Crises sanitaires et économiques
Des crises d’origines diverses auraient par ailleurs joué un rôle central dans la convergence entre agriculteurs et consommateurs. Comme la chute des cours de certains produits agricoles à la fin des années 2000, qui a poussé de nombreux producteurs à la conversion. « En lait, nous avons été tellement mis à mal en 2009 qu’il fallait prendre un virage, et certains ont fait le choix du bio », se souvient Christiane Valentin, première vice-présidente de l’APCA et présidente de la chambre de la Lozère. Parallèlement, après ces scandales comme la vache folle ou les dioxines, « le consommateur avait besoin d’être rassuré », rappelle Laure Verdeau à l’agence bio.
Après les secousses observées récemment sur les marchés du lait, ou des œufs bio, tous ces mécanismes sont aujourd’hui remis en cause. Avec deux analyses distinctes : si pour la Fnab et l’Agence bio, les embouteillages sur les marchés sont liés à une sous-consommation, ils seraient à l’inverse liés à une surproduction pour d’autres acteurs comme la FNSEA. Les premiers proposent donc d’accélérer en priorité la mise en œuvre d’Egalim dans les cantines, et de mieux rémunérer les services environnementaux de l’agriculture biologique pour faciliter l’accessibilité de produits. Les seconds proposent de leur côté de mieux réguler la production, en conditionnant les aides à la conversion à de la contractualisation.