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Coopération Les coopératives peuvent-elles durablement s’allier à des privés ?

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Alors que Terra Lacta négocie un partenariat avec Bongrain, la FNCL grince des dents, anticipant une perte de contrôle de la coopérative sur les productions à forte valeur ajoutée. À l’étranger, des coopératives ont déjà fait ce choix de perdre la majorité dans certaines activités de transformation pour financer leur développement. C’est de ce genre de schéma que se réclame Terra Lacta. Mais il convient aussi de rappeler que dans de nombreux cas, les alliances coop/privé s’apparentent ni plus ni moins à une vente déguisée des actifs de la coopérative à un acteur privé. L’avenir dira si c’est ce qui se prépare pour Terra Lacta avec Bongrain.

À la FNCL, la décision de Terra Lacta de s’allier à Bongrain plutôt qu’à Eurial fait grincer des dents. Dominique Chargé, président de la FNCL, qualifie ce choix de « légitime » mais regrette dans le même temps que la solution coopérative n’ait pas été privilégiée. « Bongrain présentait un intérêt immédiat pour Terra Lacta. Mais une association avec Eurial aurait été cohérente pour la production et la filière lait de chèvre. Au final, Bongrain va se renforcer et le choix de Terra Lacta n’est pas celui de la structuration du territoire. Il n’y a pas de certitude que l’accord permette d’améliorer la capacité à investir de Terra Lacta », commente Dominique Chargé. Comment contredire ouvertement la décision des coopérateurs, maîtres chez eux, sans renier leur droit à présider eux-mêmes à leur destinée ? Mais c’est bien cela, justement, la crainte de Coop de France et de la FNCL : que les coopérateurs de Terra Lacta perdent, au final, leur capacité de décision sur la transformation de leur lait. Qu’ils deviennent pour finir de simples vendeurs de lait.

Les cessions sont régies par un régime spécifique dans la coopération

De fait, les alliances coopérative/privé sont souvent une vente cachée. Si une coopérative vend des actifs constitutifs (un silo pour une coopérative de collecte et vente de céréales par exemple), cette décision doit être prise en assemblée générale et l’éventuelle plus-value (après apurement des dettes) est rétrocédée à d’autres coopératives via un fonds de dévolution. Par ailleurs, une coopérative ne peut être vendue en entier La seule possibilité d’y mettre fin est de la dissoudre. Dans ce cas, « si la liquidation fait apparaître un excédent de l’actif net sur le capital social, cet excédent est dévolu à d’autres coopératives, à des unions de coopératives ou à des œuvres d’intérêt général agricole » (règlement des coopératives agricoles). Il est donc beaucoup plus simple et rémunérateur pour les coopérateurs de mettre sur pied un partenariat avec un acteur privé que de lui vendre directement des actifs. Ce dernier peut alors rémunérer les coopérateurs sous forme de prime versée en plus du prix du lait, par exemple, en sus du contrat d’approvisionnement privilégié qui est établi. Mais ce dispositif ressemble peu ou prou à une vente cachée et se solde souvent par une dilution de la participation de la coopérative, voire par un retrait pur et simple.

Terra Lacta plaide le pragmatisme

Une chose est sûre, Terra Lacta, qui digère mal l’intégration de Toury, a besoin d’une solution rapide. Et l’échec de la fusion annoncée avec Eurial l’an passé augurait assez mal d’une solution en partenariat avec la coopérative voisine.
« La décision de se rapprocher du groupe Bongrain est un choix qui répond à un intérêt commun approuvé par 90% des producteurs adhérents de la coopérative. Ils ont décidé de s’associer au partenaire qui était le plus à même d’offrir des possibilités de développement et de croissance pour Terra Lacta », nous a fait savoir son président Alain Lebret. Cette décision répond, selon lui, « à un véritable choix qui est d’offrir aux productions des coopérateurs de réelles opportunités de mettre en marché leur production ». La coopérative a analysé les offres qui lui ont été faites, deux ont émergé, celles d’Eurial, autre coopérative et celle de Bongrain, groupe privé. « Au final, les adhérents ont retenu la proposition de Bongrain, qui paraissait plus intéressante, offrant une réelle possibilité d’accéder aux marchés internationaux plutôt que d’être cantonnés à la grande distribution en France».
Les réticences affichées par Coop de France et la FNCL devant cette alliance avec une société privée surprennent quelque peu Alain Lebret. « Ces deux organisations devraient un peu atterrir. Le choix fait par Terra Lacta n’est pas une innovation en la matière. D’autres coopératives ont déjà fait le choix de s’adosser à des sociétés privées. Cette décision ne veut pas non plus dire que nous renions la coopération, à laquelle nous demeurons très attachés. La question était de savoir comment résister au mieux dans un monde de plus en plus dérégulé. C’est une question de pragmatisme que de savoir choisir la meilleure opportunité. Le débat sur l’alliance avec une structure privée ne serait-il pas un combat d’arrière-garde ? »

Quel équilibre dans les alliances coop/privé ?

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Si les alliances coop/privé sont finalement assez fréquentes (voir encadré), la question de l’équilibre du partenariat reste, elle, entière. Unicoolait, après s’être associé à 49/51 avec Lactalis, a finalement cédé sa participation dans le site de transformation Nicolait (Sarrebourg, 57) au géant de Laval en échange de garanties de collecte et de primes. Autre exemple où le privé prendra vraisemblablement le pas sur la coopération : Yoplait. Sodiaal est certes actionnaire à 50 % dans la société de marques, qui perçoit des royalties… Mais dans la société opérationnelle, à l’heure où Yoplait affiche son ambition de se développer en propre, la coopérative n’est actionnaire qu’à 49 %. Et cette participation se diluera s’il faut investir, car Sodiaal ne pourra pas suivre General Mills. Sans parler du fait que Sodiaal aura finalement affiché son incapacité à gérer Yoplait seul, le redressement de la marque à la petite fleur étant l’œuvre de PAI Partners. Autre exemple, à l’inverse celui-ci, la joint venture entre Agrial et Senoble, qui devrait, logiquement, déboucher sur une prise de contrôle par Agrial. Une fois n’est pas coutume, c’est, là, le privé qui a choisi une coopérative pour partenaire, notamment pour financer la deuxième usine en Espagne réclamée par Mercadona, dans un contexte de baisse des résultats liée à la guerre des prix sur les MDD en ultrafrais (Chez Andros, Novandie a pour sa part annoncé une fermeture d’usine et des suppressions de postes).
Est-ce à dire que des alliances équilibrées entre coopératives et acteurs privés ne sont pas possibles ? Plusieurs coopératives, comme Agrial et Lur Berri, sont actionnaires de Pinguin Lutosa. Une façon de sécuriser les débouchés sans prétendre pour autant à un pouvoir de décision partagé. De même, Cecab a finalement fait le choix de céder son activité surgelée au géant belge en échange d’une participation. Autre exemple, celui de Lur Berri et Alfesca (Labeyrie). Lur Berri a longtemps été le partenaire fournisseur d’Alfesca, avant, crise financière et difficulté de l’actionnaire islandais aidant, d’entrer au capital du transformateur et finalement d’en prendre le contrôle avec l’appui de LBO France. Mais Lur Berri a eu beaucoup de chance dans son histoire avec Alfesca. Si la crise n’était pas passée par là, la coopérative n’aurait sans doute jamais eu les moyens de s’offrir une telle pépite.

La question du rapport de force

Dans le secteur laitier, les alliances coopérative/privé se font finalement rarement à l’avantage des premières. Sodiaal, associé à Bongrain dans le fromage et General Mills dans l’ultrafrais, ne pilote finalement ni l’un ni l’autre. Il a, en revanche, sous sa responsabilité l’emmental depuis la reprise au forceps d’Entremont, ou encore le lait de consommation, plongé dans une crise liée notamment aux surcapacités industrielles dans ce domaine. Et à qui pense Terra Lacta pour son activité lait de consommation, dont Bongrain ne veut bien sûr pas, à Orlait, détenu en majorité par… Sodiaal. Unicoolait, on l’a vu, a passé la main à Lactalis. L’Union laitière normande s’est finalement reconfigurée dans Agrial, qui revient sur la transformation laitière avec Senoble. Mais le marché des MDD ultrafrais est très bataillé et sa rentabilité n’est pas assurée. La restructuration de Novandie suffira-t-elle à assainir le secteur ? Autre secteur, autre exemple d’une coopération à qui il arrive de baisser les bras : Socopa a laissé tout pouvoir de décision à Bigard.
À la question de savoir si une telle alliance n’est pas dangereuse face à un groupe aussi puissant que Bongrain, Alain Lebret fait observer que la coopérative représente une collecte de 1 milliard de litres de lait dont 130 millions de lait de chèvre. Selon lui, il ne faut pas raisonner cette alliance comme un rapport de force, mais plus y voir un « bon partenariat qui permet à tout le monde le meilleur développement ». L’exemple de Terra Lacta sera suivi par d’autres, pronostique le dirigeant de Terra Lacta. « Il y a des coopératives qui sont à la recherche de partenaires et ne souhaitent pas attendre trop longtemps. Elles pourront les trouver, soit en France, soit à l’étranger. »

Les coopératives européennes en avance

Les coopératives françaises sont dans l’obligation de bouger. Sur ce point, tout le monde s’accorde, mais pas au même rythme. La FNCL plaide avant tout pour des rapprochements entre coopératives. « On est d’autant plus solide pour ouvrir son capital qu’on est solide sur son territoire, déclare Dominique Chargé. Les alliances entre coopératives sont nécessaires sur les territoires en déprise. Il faut qu’on aide les gens à travailler ensemble, à préparer leur alliance. La FNCL peut apporter de la méthode, avec l’étude de la capacité à travailler ensemble sur les plans commercial et industriel. »
Alain Lebret voit déjà plus loin que les partenariats franco-français. « La grande différence avec les structures de l’Europe du Nord, est que nous avons beaucoup trop attendu. Nous avons dix ans de retard. Nous avons insuffisamment anticipé la fin des quotas en 2015 et nos partenaires européens ont un coup d’avance sur nous ». Fonterra, qui possède déjà des fonds propres importants, va encore ouvrir ses possibilités de financement à des capitaux extérieurs. Chez nos voisins européens aussi, des exemples d’association coop/privé existent. En témoigne la récente décision de Glanbia. La coopérative va désor-mais être actionnaire à 60 % de Glanbia Ingredients Ireland (elle pourra acquérir les 40 % restants dans six ans) et accepte de passer sous la barre des 51 % dans le capital de Glanbia, pour passer à 41,4 %. Avec ce montage, les coopérateurs gardent la main sur la transformation mais perdent le contrôle de certains marchés à fort potentiel. Ils en restent toutefois actionnaires. En Irlande, les coopératives ont depuis longtemps adopté ce genre de montage, qui leur a permis de faire appel à des capitaux frais pour diversifier leur activité. Kerry Coop n’est ainsi actionnaire de Kerry Group qu’à hauteur de 17 %.
« Ils se donnent une indépendance financière que nous n’avons pas et ont donc une force de frappe qui est en conséquence. Cette problématique d’un capital social conséquent se pose à l’ensemble de la filière française et il convient de s’y pencher de toute urgence », déclare Alain Lebret.