C’est une profession inquiète qui s’est réunie en assemblée générale le 5 octobre à Paris. L’industrie des viandes (Sniv SNCP) s’inquiète des distorsions de concurrence, avec l’Allemagne notamment, et de la difficulté à restructurer les élevages porcins, pour ne citer que deux de ses préoccupations les plus pressantes. Plus globalement, l’industrie de la viande est affectée par ce qu’on doit bien appeler le démantèlement de la régulation européenne. Et la très grande volatilité des matières premières qui s’ensuit est une caractéristique tout à fait nouvelle du marché à laquelle il va bien falloir s’adapter, l’hypothèse d’une régulation mondiale ne semblant pas devoir se concrétiser prochainement. Alors que tous ses repères sont ébranlés et que l’avenir de la consommation de viande en Europe semble promis à la morosité, l’industrie des viandes française n’entend pas pour autant se laisser abattre. Outre ses propositions « pour une nouvelle compétitivité des filières viandes françaises », elle a eu la bonne idée de donner la parole à des industriels européens du secteur, qui ont confié certaines de leurs réflexions à Agra alimentation.
Dans le débat sur la forte progression de la production porcine en Allemagne (+ 23 % entre 2000 et 2009), la question sur le bas coût de la main d’œuvre en Allemagne fait rage en France. La filière viande a d’ailleurs lancé une pétition « Stop au dumping social allemand » sur le sujet. Mais les industriels européens invités par le Sniv SNCP évoquent d’autres raisons de la compétitivité allemande, que les Français ont du mal à entendre, focalisés sur cette question du coût de la main d’œuvre et sur la nécessaire restructuration de la filière porcine. Ce sont des sujets d’inquiétude légitimes mais on peut aussi envisager d’autres pistes de réflexion.
Patrick Ballering, directeur commercial de Vion, peut parler à la fois comme industriel allemand et comme concurrent, puisque l’Allemagne est l’un des marchés clé où s’est implanté Vion. « Bien sûr, nous profitons du coût de la main d’œuvre en Allemagne, acquiesce-t-il. Mais nous sommes également présents aux Pays-Bas, notre marché historique, et au Royaume-Uni. La question est plus compliquée. On ne peut pas résumer la distorsion de concurrence au coût de la main d’œuvre. Chaque pays a ses spécificités, ses avantages et ses inconvénients, et on ne peut pas généraliser à partir d’un seul facteur. »
L’Allemagne prépare la fin de l’avantage « coût de la main d’œuvre »
Pour lui comme pour Christian Leding, responsable des ventes dans l’Union européenne chez Westfleisch, l’avantage concurrentiel lié au coût de la main d’œuvre tend à s’estomper peu à peu. « Il y a quelques années, un travailleur en provenance d’Europe de l’Est coûtait 8 ou 9 euros par heure. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Nous sommes désormais à 12 euros de l’heure, voire plus. Et encore ce chiffre ne concerne-t-il qu’une part des travailleurs », explique Patrick Ballering, qui précise que le coût du travail aux Pays-Bas se situe entre 18 et 20 euros (pour 20 euros en France). L’affirmation laisse certains acteurs français dubitatifs… Mais Christian Leding va plus loin. « Le niveau de vie en Europe de l’Est rattrape celui d’Europe de l’Ouest, commente-t-il. Les métiers de la viande, l’abattage notamment, ne sont pas attractifs pour les jeunes. Pour recruter, la seule solution, c’est d’augmenter les salaires. » Autre option retenue par le groupe coopératif allemand pour pallier la désaffection des jeunes et le renchérissement du coût du travail, l’automatisation. « Depuis cinq ans, nous avons beaucoup investi dans la robotisation. Rentabiliser ces investissements implique d’avoir des sites de production de grande taille. Cette stratégie explique à mon sens en partie notre compétitivité. »
Les distributeurs allemands emmènent leurs fournisseurs à l’export
Alors que, en France, l’accord annoncé par Hervé Novelli et la distribution le 5 octobre a suscité une levée de bouclier immédiate de l’Ania (voir article en politique - professions), la clé de la réussite allemande est sans doute aussi à chercher dans les relations industrie-commerce outre-Rhin. « La part de marché du hard-discount s’est considérablement développée et nous en avons profité. Des clients comme Aldi ou Lidl sont très fiables, notamment sur leur planning. » Et le développement desdits hard-discounters à l’export profite largement à leurs fournisseurs… « Nous nous développons avec nos clients, confirme Christian Leding. Quand Aldi ou Lidl se développe en Europe, nous en profitons. De nombreux distributeurs allemands qui se développent en Europe de l’Est emmènent leurs fournisseurs allemands sur ces nouveaux marchés. » On ne peut pas dire, en ce qui concerne la France, que l’expansion internationale de Carrefour, par exemple, ait autant profité aux industriels français…
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L’avenir se joue-t-il hors d’Europe ?
Le discours des filières viande françaises semble obnubilé par l’Allemagne, quand Vion et Westfleisch se positionnent bien davantage sur la problématique de la concurrence mondiale à venir. « Vion est devenu un industriel très important en cinq ans, rappelle Patrick Ballering. Après la phase de développement par croissance externe en Allemagne et au Royaume Uni, nous voulons consolider notre position en Europe. Mais nous devons être prêts à affronter une concurrence frontale de la part du Brésil d’ici cinq ans et il nous faut pour cela nous développer au grand export. Il représente actuellement 15 % du chiffre d’affaires de notre activité viande et nous voulons doubler cette part dans un avenir proche. »
Vion mise autant que possible sur sa propre force de vente pour se développer à l’export. Aux 15 bureaux de vente européens doit s’ajouter très prochainement un bureau en Chine, à Shanghai, où les ventes étaient pour l’instant réalisées via un importateur. « Cette volonté de travailler en direct nous permet d’avoir une connaissance plus précise de nos marchés. Quand vous travaillez avec un importateur, vous n’avez qu’une connaissance indirecte du marché », commente Patrick Ballering. Westfleisch, qui commercialise un peu moins de 15 % de sa production au grand export, a pour sa part misé sur un partenariat pour la Chine. « C’est un marché difficile à ouvrir seul, estime Christophe Leding. Nous avons monté une joint-venture avec un partenaire hollandais, van Hessen, il y a deux ans et nous sommes très satisfaits de ce système. » Preuve s’il en est que la concurrence mondiale fourbit ses armes, Christian Leding précise que certains acteurs américains s’intéressent plutôt à l’Inde. « Certains acteurs estiment qu’il faut se concentrer sur l’Inde et le Pakistan. Même si la consommation de viande y est encore faible, ce sont des marchés émergents à fort potentiel. Ils veulent créer un tout nouveau marché en éduquant les consommateurs à consommer de la viande surgelée, qui n’a pas besoin d’être produite sur place. Il faut dire que les acteurs chinois ne se contenteront pas éternellement de leur marché domestique. Ils voudront aussi travailler dans d’autres zones », estime-t-il.
Trouver de nouveaux repères
La revendication du Sniv SNCP d’élargir la mention VPF à la salaisonnerie paraît bien franco-française à côté du discours de Vion ou de Westfleisch. « J’ai peur que ce ne soit une vision court-termiste, commente Patrick Ballering. Si la salaisonnerie, qui n’est pas bien vaillante en France, doit acheter une matière première plus chère, sa situation sera encore plus difficile. » A cette vision, on peut opposer l’hypothèse d’une relocalisation de l’économie du fait du renchérissement de l’énergie, qui donnerait tout son sens à la démarche VPF.
Quoi qu’il en soit, c’est une industrie de la viande quelque peu ébranlée qui a fait part de son malaise lors de son assemblée générale. Malaise lié à la difficulté à restructurer la filière porcine, du fait notamment de normes environnementales. Malaise lié à la taxe d’abattage, perçue comme une injuste exception européenne. Malaise lié au sentiment de voir la viande diabolisée pour des motifs environnementaux et sanitaires. Malaise lié à un marché qui change et surtout qui stagne en France et en Europe (globalement). Malaise lié à une profonde révolution culturelle avec le démantèlement du caractère régulateur de la PAC et le régime de volatilité des matières premières qui s’installe. Face à ces défis, la profession doit construire de nouveaux repères. D’autant plus difficiles à élaborer que, comme les invités à la table ronde du Sniv SNCP n’ont pas manqué de le souligner, les Français ont une culture de l’opposition et attendent beaucoup des pouvoirs publics quand d’autres laissent une plus large place au consensus.