Jeudi 4 mars, fin de matinée sur le stand de la FNSEA au Salon de l’agriculture : Jean-Michel Lemétayer reçoit Jean-Pierre Raffarin. Surprise : c’est sur un ton résolument revendicatif que le n°1 de la FNSEA s’adresse au premier ministre. « Il faut prendre les mesures de soutien conjoncturel indispensables, sinon vous nous entendrez !» Un ton qui témoigne d’une montée d’adrénaline sur le salon agricole après un démarrage plutôt serein. De fait, les sujets d’actualité ont vite rattrapé la grande fête annuelle de l’agriculture sans pour autant la perturber. Au 4 mars, le nombre de visiteurs semblait pouvoir battre des records et aucun incident grave n’était venu troubler les esprits. Les rares manifestations semblaient plutôt relever du folklore traditionnel. En dépit de cela, bon nombre de «sujets chauds» faisaient l’objet de discussions dans les travées, de débats dans les salles de réunions ou, encore, de dialogue avec les nombreux hommes politiques venus visiter le monde agricole à quelques semaines des élections régionales : le lait, avec la signature d’un accord sur le prix pour les premiers mois de 2004 ; les relations avec les grandes surfaces ; le dossier de l’équarrissage ; le débat sur l’agrochimie; le financement du syndicalisme, que n’a pas manqué d’évoquer Jean-Michel Lemétayer lors du meeting du 1er mars.
C’est un Jacques Chirac résolument optimiste et confiant qui a inauguré le 41e salon de l’agriculture avec Hervé Gaymard, le 28 février, dans la matinée et sous quelques applaudissements. « Je ne suis pas pessimiste, l’avenir de l’agriculture est devant elle » a-t-il assuré à Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA lors de son passage sur le stand du syndicat. « Il y a un certain génie dans l’agriculture française » a-t-il ajouté. Il s’est déclaré à plusieurs reprises confiant dans la capacité d’adaptation de l’agriculture et de relever des défis encore plus vite que dans les autres secteurs. Il a assuré ses interlocuteurs que le gouvernement avait la volonté de « faciliter ces adaptations ». Interpellé à plusieurs reprises sur le dossier laitier, il a assuré qu’il ne fallait pas perdre confiance et que la situation devrait se débloquer. C’est justement le lait qui a fait l’objet d’une avancée la plus significative parmi les cinq dossiers qui ont animé le salon de l’agriculture version 2004.
1. Lait : un accord « politique »
Le Salon de l’agriculture a inspiré les membres de la filière laitière (FNPL, Fnil, FNCL). Ceux-ci ont réussi, le 2 mars, au soir à se mettre d’accord sur le prix du lait payé à la production. Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA a même repris un temps sa casquette d’ancien président de la FNPL pour « booster » les négociations le temps d’une intervention lors de la réunion du 2 mars. Selon un communiqué commun des trois fédérations, « la recommandation nationale d'évolution du prix du lait » est une baisse de 10,7 euros aux 1 000 litres en janvier puis une baisse de 9,5 euros aux 1 000 litres en février et mars. Pour avril mai et juin, elles se sont mises d'accord sur « une application de l'index de l'accord de 1997 sans lissage ». « Pour le second semestre et la période ultérieure, les trois fédérations sont convenues que les négociations seront ouvertes sans tarder pour travailler à un nouvel accord », indique encore le communiqué. Enfin, les trois fédérations travailleront avec le ministère de l’agriculture « pour mettre en œuvre les propositions figurant dans le rapport d'étape dont l'objet est de préparer la filière aux nouvelles donnes de la PAC (Politique agricole commune) ». C’est avant tout un « accord politique » expliquent les négociateurs. La volonté était d’arriver à un accord pour retrouver de la sérennité pour l’avenir. Pour résumer « chacun voulait en finir » estime l’un deux.
2. L’offensive qui vise la grande distribution
C'est sur le stand des Jeunes agriculteurs que Renaud Dutreil, secrétaire d'État à la consommation a révélé, le 2 mars, le chiffre de 400 procès-verbaux édictés à l'encontre de la grande distribution pour non-respect des lois Galland et NRE (nouvelles régulations économiques). Ces « pratiques illégales » concernent : de la fausse coopération commerciale, des abus de puissance d'achat, des conditions de règlements abusives, des prestations fictives. « A mon arrivée à mon poste, j’ai constaté des dérives anormales concernant la coopération commerciale » a rappelé le secrétaire d’Etat. En 2001, la coopération commerciale représentait 25 % du chiffres d’affaire de la grande distribution. Chaque année cette coopération commerciale augmente encore même si le rythme de cette hausse se ralentit. « Cela ne suffit pas » explique le secrétaire d’Etat. Concernant l’accord volontaire entre la FCD et l’Ania sur la stabilisation des marges arrières, « cet accord n’est pas respecté » souligne Renaud Dutreil. Par rapport aux 400 procès-verbaux, le secrétaire d’Etat attend une jurisprudence. Il cite le cas du Leclerc de Colmar condamné à 50 000 euros alors que l’enseigne « donne des leçons de pouvoir d’achat aux français ». « Les centres Leclerc au augmenté de 25 % leur marges arrières en deux ans » a-t-il ajouté.
Un mois de réflexion
Concernant la circulaire Dutreil adoptée en mai dernier, le secrétaire d'État se laisse encore un mois pour faire un bilan et voir « si cette circulaire a été jetée aux orties ». Dans ce cas « je chercherai qui est responsable ». Il a expliqué que quelques multinationales agroalimentaires ont aussi intérêt quelquefois à jouer le jeu des marges arrières. « J'irai jusqu'au bout dans ce dossier : dans un rapport fort-faible, c'est le rôle de l'État d'intervenir pour qu'il n'y ait pas d'abus de position dominante » a-t-il assuré. L’enjeu est de construire un rapport gagnant-gagnant. Jérôme Despey, le président des JA est déterminé à obtenir un « vrai débat » avec les patrons des GMS. Après les actions des JA dans 50 magasins auprès du grand public, le 27 février, le président de syndicat « après avoir perdu 90 jours » durée de son ultimatum a obtenu des rendez-vous avec les enseignes. « On tient à la loi Galland » a-t-il rappelé. Pour Jérôme Despey, « l’opinion publique a le droit de savoir les vraies partiques des GMS ». Il demande que la publication des condamnations soit rendue obligatoire. Pourquoi pas dans les médias ? s’interroge-t-il. Renaud Dutreil a rappelé que ces jugements étaient publics.
Un outil « qui dérange »
Jean-Michel Lemétayer a indiqué le lendemain, le 3 mars, que le secrétaire d’Etat à la Consommation, Renaud Dutreil, n’avait pas besoin d’un mois pour rendre obligatoire la publication des procédures pour non-respect des lois Galland et NRE. La FNSEA qui, avec l’opération PAC 40 (Cf. encadré) s’est dôté d’un outil de contrôle et de pression a effectué 1001 relevés de prix dans 72 départements. « Au bout d’un moment c’est un outil qui dérange » assure Jean-Michel Lemétayer. A titre d’exemple, un jambon supérieur, découéné, dégraissé en lot de 4 est vendu 10,87 euros en grande surface et payé à la production 1,29 euro. Le coefficient multiplicateur est de 8, 43 : « il ne nous reste plus que l’os à ronger » ironise Pascal Coste, secrétaire général adjoint de la FNSEA.
3. Le financement du syndicalisme : l’amertume
Dans son discours de clôture du meeting de la FNSEA « paysans demain », le 1 er mars, Jean-Michel Lemétayer, est revenu sur l’affaire des prétendus détournements de fonds d’Unigrains, « derrière le battage médiatique, il y a une volonté d’un petit clan d’ultra-libéraux de détruire le réseau d’organisations solidaires et efficaces que les agriculteurs ont construit ont cours du siècle dernier » a-t-il déclaré. Le sentiment qui l’anime lui et son réseau est l’« amertune, parce qu’on veut nous salir. Parce qu’on calomnie des syndicalistes (...). Parce qu’on essaye de faire passer pour une malversation, des actions de solidarité ». Mais il promet, que « ceux qui veulent nous détruire n’y arriveront pas ». Il refuse de « laisser le champ libre aux populistes et aux démagoges qui sont le cancer de la démocratie ». Dans un reportage, l’assistance a pu entendre une voix off expliquant le « souhait de certains de sacrifier la FNSEA sur l’autel de la division et de l’ultra-libéralisme ».
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De « drôles d’arguments »
La Coordination rurale a réagi : « la FNSEA a de drôles d’arguments » ironise-le syndicat dans un communiqué. Trouvant que l’allusion «au petit clan d’ultra libéraux» ne manquait pas de sel, la CR rappelle que la première, dès 1992, elle a demandé l’exception agriculturelle à l’OMC. Luc Guyau, président de l’APCA, qui n’a pas souhaité s’exprimer sur les affaires dans un point presse, estime qu’« on n’échappera pas à un remembrement des OPA ». « C’est un des grands enjeux de l’avenir de la profession agricole » a expliqué Luc Guyau lors d’un point presse au salon de l’Agriculture. « On ne pourra pas ne pas se payer ce luxe » insiste le président de l’APCA qui appelle une nouvelle fois les intéressés « à se mettre autour d’une table ». Quant aux Jeunes agriculteurs, «j’ai compris que notre force, c’est aussi notre indépendance vis-à-vis du monde politique» a glissé Jérôme Despey, président du syndicat lors de son intervention au meeting de la FNSEA.
4. Equarrissage : ça bloque toujours
Comme on pouvait s’y attendre, le milieu de la viande et de l’élevage n’a cessé de parler de l’épineux dossier du financement de l’équarrissage durant ce Salon. La Fédération des coopératives bétail et viande (FNCBV) a réactivé les débats, si besoin était, en demandant aux groupements de producteurs porcins et à leurs adhérents de « partager le risque porté actuellement par leurs entreprises d’aval » pour payer la taxe d’équarrissage. Par quel moyen ? : en acceptant une « contribution provisoire » expliquent les coopératives dans un communiqué diffusé le 2 mars. Et ce, dans l’attente de la mise en place dans le cadre d’Inaporc d’une cotisation interprofessionelle affectée, que la FNCBV appelle de ses vœux. Selon les coopératives, une telle cotisation constituerait le moyen le plus efficace pour répercuter les coûts de la taxe d’équarrissage à l’aval de la filière. Pour l’heure, éleveurs et abatteurs s’opposent. Une réunion organisée le 4 mars sur le Salon entre Laurent Spanghero, le président de la FNICGV, et les abatteurs porcins n’a pas permis de débloquer la situation. Les artisans bouchers devaient également aborder le dossier de l’équarrissage le 5 mars au ministère de l’agriculture. De son côté, Hervé Gaymard, le ministre de l’Agriculture, ne s’est pas plus avancé sur la date de parution du décret qui fait toujours défaut pour encadrer la nouvelle taxe.
5. Pesticides : prises de positions tous azimuts
Lors de sa visite sur le Salon, le premier secrétaire du Parti socialiste, François Hollande, a réclamé le 1er mars l’interdiction immédiate des semences traitées au fipronil, appelant l’Etat à « rembourser les agriculteurs des coûts d’achats des semences ». Le gouvernement a « beaucoup trop tardé » sur ce dossier qui, au delà de la protection des abeilles, met en jeu la santé publique a indiqué le chef de file du PS. La révision de l’homologation des produits phytosanitaires est également jugée indispensable.
Le même jour, une conférence de presse sur le thème des pesticides en agriculture était organisée par plusieurs personnalités dont Corinne Lepage (Cap 21). Après avoir affirmé que la dégradation de l’environnement est la cause d’une majorité de cancers, «la mort des abeilles nous fait voir ce qui pourrait arriver à l’homme si nous ne faisons rien», a prévenu le cancérologue Dominique Belpomme. «Nous sommes des SDF du Salon de l'agriculture» a regretté Corinne Lepage, en remerciant les brasseurs d'avoir été les seuls à les accepter sur leur stand. «Dénoncer les pesticides est politiquement incorrect au Salon», a-t-elle insisté.
«Nous venons de demander publiquement dans le dossier du Régent que les dirigeants de la DGAL soient mis en examen. Il est scandaleux que l’on ait, de façon totalement illégale, autorisé le semis de graines enrobées», déclarait à son tour, le 2 mars, Philippe de Villiers.
De fait, au-delà du salon très « grand public» qui confirme sa nature de fête de l’agriculture, un autre salon s’est manifesté, sur un mode plus professionnel : il a représenté un temps fort pour le traitement des sujets d’actualité agricole, ou en tout cas pour les grands débats du moment.