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Crise bovine Les éleveurs font monter la pression

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Les éleveurs, pris à la gorge entre des coûts de production élevés et des prix de vente bas, cherchent à sortir de l'impasse en mettant la pression sur la distribution et les abatteurs. Ils dénoncent la guerre des prix orchestrée par la distribution et le manque de dynamisme à l'export des entreprises d'abattage. De nouveaux blocages d'abattoirs sont prévus, mi-juin, afin que l'effet ciseaux dans lequel ils sont pris ne devienne pas… un effet guillotine !

« Je crois que le ministre ne mesure pas la gravité de la situation », résume en une phrase David Bourdin, président des jeunes agriculteurs de la Sarthe. La situation est effectivement particulièrement tendue en élevage bovin. La FNSEA se mobilise sur le sujet. Depuis la crise de 2008, comme le rappelle Philippe Chotteau, chef du département économie de l'Ins-titut de l'élevage (Idele), la consommation de viande baisse en France. Le revenu des ménages est en berne. Ils se détournent de ce produit, jugé trop cher, notamment pour les morceaux nobles (entrecôtes, faux filet, bavette) et préfèrent des viandes bon marché, comme le steak haché. Cela se ressent sur les prix à la production des animaux finis qui avoisinent le prix des vaches de réformes laitières. Les charges, elles, par contre, ne diminuent pas et les éleveurs sont pris dans un effet ciseaux coût de production/prix de vente. De plus, les broutards, jeunes bovins prêts à être engraissés, atteignent des sommets de prix (plus de 900€), tirés par les marchés en vif de l'export. De quoi refroidir n'importe quel engraisseur français. Pour la Fédération nationale bovine (FNB), il manque 0,60€/kg carcasse. Le marché est encombré. « La tension est lourde sur le terrain », annonce Dominique Fayel, président de la FDSEA de l'Aveyron.

L'export, stratégie pour tirer les prix vers le haut

Des blocages d'abattoirs ont déjà eu lieu récemment avant une rencontre entre tous les membres de la filière, le 12 mai, au ministère de l'Agriculture, organisée par Stéphane Le Foll. Ce dernier leur a donné un mois pour restaurer le dialogue et faire des propositions afin d'améliorer la situation. La distribution et les abatteurs sont mis en cause par les éleveurs, accusés de tirer les prix vers le bas (voir Agra-Presse du 18 mai).

Dans le Massif Central, un collectif d'éleveurs de race à viande (FDSEA, UDSEA, JA et section FNB vaches allaitantes) annonçait, le 3 juin, le blocage « durable » des principaux abattoirs du « grand Massif central ». Ils dénoncent « un prix de la viande trop bas et des coûts de production de plus en plus élevés », qui les conduisent à « une situation économique déplorable ». Ce mouvement de blocage devrait reprendre mi-juin, au niveau national, soit à la fin du délai imposé par Stéphane Le Foll.

La guerre des prix entre grandes surfaces est dénoncée partout. Dans ce contexte français difficile, l'export de viande et d'animaux finis apparaît comme une solution pour faire remonter les cours. L'Idele a d'ailleurs annoncé une flambée des prix sur le marché mondial en 2014. Le monde a faim de viande. « Les volumes échangés sur le marché mondial ne cessent de voler de records en records depuis 2012 […] Il n'y a que l'UE pour être restée à l'écart de ce mouvement, toujours empêtrée dans la crise économique et peu positionnée à l'exportation sur pays tiers », est-il écrit dans le dossier Economie de l'élevage de l'Idele de mai. Et ce n'est pas anodin si cet institut a fait intervenir, lors de sa Journée sur les marchés mondiaux de la viande bovine du 4 juin, l'irlandaise Noreen Lanigan, directrice France et Belgique de Bord Bia (structure de promotion à l'export). « Le volume des exportations irlandaises a progressé de 80% en 2014. L'embargo russe nous a obligé à trouver d'autres marchés à l'international. Nous dépendons, pour 90% de notre production, de l'export. Aussi nous nous devons de garder un dynamisme sur ce secteur », explique-t-elle.

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Un marché de la viande trop franco-français

Elle relève, en aparté, que les membres de la filière bovine irlandaise attendent peut-être moins de leur ministre que les Français et travaillent sans doute davantage ensemble. Interrogé sur la crise bovine, Dominique Fayel fait la même observation. Il s'agit d'« un combat les uns contres les autres plus que de co-construction ». Un constat également partagé par David Bourdin. Pour Dominique Fayel, « les abatteurs n'osent pas aller à l'export par crainte de déstabiliser leur relation avec la GMS ». Jacky François, manager chez Elivia, reconnaît que « l'on raisonne trop franco-français. Stratégiquement, l'export, c'est cruciale pour l'avenir de la filière ». Il insiste : « le ministre devrait nous aider ». Pour l'heure, selon Dominique Fayel, « aucun indicateur ne montre que les relations vont s'améliorer ». « Malheureusement nous allons être obligés d'aller à l'épreuve de force », continue-t-il.

Lait et viande, même combat pour les syndicats

« La colère gronde dans tous les secteurs de l'élevage. La Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) est solidaire des actions menées par la Fédération nationale bovine (FNB) sur tout le territoire. L'élevage doit s'unir. Sa survie en dépend ! », revendique la FNPL dans un communiqué du 4 juin. Elle dénonce la situation « intenable » des éleveurs. « Les trésoreries sont dans le rouge », précise la FNPL. « La guerre des prix à laquelle se livrent les grandes enseignes étrangle les fournisseurs, agriculteurs compris », indique le syndicat. « Le prix du lait payé aux producteurs est la variable d'ajustement de la reconstitution des marges de l'aval de la filière. Le prix de la brique de lait, lui, ne fluctue jamais symétriquement ! C'est ce que dit – invariablement - le rapport Chalmin sur l'observatoire des prix et des marges », continue-t-il. Pour la FNPL, il ne s'agit pas « de désigner des coupables mais de trouver des solutions », aussi annonce-t-elle une réunion avec les enseignes de la grande distribution la semaine du 8 juin. « Nous entrons dans une zone de fortes turbulences » de la part des éleveurs, ajoute le syndicat.

Des demandes de pays tiers qui restent sans réponse, déplore S. Le Foll

Evoquant l'export de viande bovine devant la commission des affaires économiques du Sénat, le 4 juin, S. Le Foll a regretté que des demandes de viande bovine française provenant de pays tiers restent sans réponse de la part des opérateurs français. « Il y a des demandes auxquelles on ne répond même pas, s'est-il exclamé. Le dernier exemple en date : 25 000 tonnes demandées par la Malaisie ! Pas de réponse ! On a dû mettre les gens autour de la table ! ». Le ministre a pointé du doigt la concurrence que se livrent dans le secteur les transformateurs privés et les coopératives. « Heureusement que dans la profession, certains sont là pour aider à structurer la filière », a-t-il conclu.