Trois obstacles viennent contrecarrer les projets de relocalisation des filières noisette, noix et amande : l’accès aux phytos, l’accès à l’eau et le poids des investissements.
Le premier frein à la relocalisation des fruits à coque, c’est l’absence de produits phytosanitaires ou de moyens de lutte alternatifs qui fait « peur » aux nouveaux producteurs potentiels, martèle le président d’Unicoque Thierry Descazeaux. En noisette, les producteurs sont confrontés à deux ravageurs majeurs : le balanin, un coléoptère qui détruit « jusqu’à 80 % de la récolte », et la punaise diabolique « qui sévit depuis cinq ans et fait des dégâts supplémentaires à hauteur de 30 à 35 % », explique le président d’Unicoque. Depuis la fin de la dérogation à l’interdiction des néonicotinoïdes en juillet 2020, la filière est dépourvue de solutions. « Aujourd’hui, la lutte contre le balanin et la punaise diabolique repose sur une seule et unique molécule homologuée : la lambda-cyhalothrine », déplore le président d’Unicoque.
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« C’est très dangereux car, dans le contexte actuel de réduction des phytosanitaires, on sait très bien que du jour au lendemain on peut être soumis à la disparition de la molécule. De plus, utiliser une même substance pour deux ravageurs peut provoquer des phénomènes de résistance et détruire la faune auxiliaire. Alors on obtient des dérogations de 120 jours (pour utiliser un insecticide autorisé sur d’autres cultures, NDLR) mais ça ne nous convient pas », lâche le président d’Unicoque qui préférerait des solutions viables à long terme.
L’absence de méthodes alternatives freine aussi le déploiement de la noisette bio. Face à cela, la filière noisette cherche elle-même des solutions. « Ça fait 20 ans qu’on y travaille », poursuit M. Descazeaux. L’Association nationale des producteurs de noisette (ANPN), dont il est par ailleurs vice-président, investit actuellement « 1 million d’euros dans la création d’un laboratoire de recherche ». « À mon avis, on en a pour 10 ans minimum avant de trouver la méthode de lutte alternative ou la méthode de biocontrôle, qui fera qu’on pourra se passer des produits phytos », glisse Thierry Descazeaux.
Usages mal pourvus et orphelins
En noix aussi, les producteurs sont confrontés à des nuisibles contre lesquels les solutions phytosanitaires sont insuffisantes (usages mal pourvus) ou inexistantes (usages orphelins). D’après Marie-Neige Hébrard, chargée d’expérimentation à la station nucicole de Creysse (Lot), la filière doit composer avec deux usages mal pourvus : contre la maladie de la bactériose (due à une bactérie qui provoque d’importantes chutes de noix) et contre la mouche du brou (ravageur qui pond dans le fruit). Elle doit composer aussi avec deux usages orphelins : contre le Colletotrichum (un champignon qui provoque des pertes de rendement), et contre le Chancre vertical suintant (une bactérie qui affecte le tronc).
En amande, c’est un prédateur sur les vergers conduits en bio qui pose problème : la guêpe de l’amande Eurytoma amygdali. « C’est le fléau principal pour produire en bio, sachant que la plupart des clients voudraient du bio », résume le directeur de l’association France Amande Yves Guillaumin. « On travaille avec des chercheurs, de l’Inrae notamment, pour essayer de trouver des prédateurs naturels. On pense que cela pourrait aboutir dans deux ou trois ans », complète André Pinatel, président du syndicat des producteurs d’amande en Provence.
Des travaux sur l’amande que suit « avec beaucoup d’intérêt » la filière pistache, confrontée à un insecte similaire : la guêpe du pistachier Eurytoma plotnikovi. « C’est clairement le principal sujet d’inquiétude au niveau phytosanitaire. Bien que le verger de pistachiers ne soit pas encore en production, on sait que cet insecte est présent en France et pourrait rendre la production invendable », indique Emmanuelle Filleron, chargée du dossier pistache à la chambre d’agriculture du Vaucluse.
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Coût des outils de première transformation
Autre frein à la relocalisation des productions : les investissements importants à réaliser dans les outils de première transformation, pour sécuriser les débouchés industrie (noisette décortiquée, amande décortiquée, cerneau de noix).
En noisette, Unicoque a prévu de bâtir une deuxième casserie sur son site de Cancon pour augmenter sa capacité de cassage de 5 000 à 15 000 t. « On vient d’acheter un site industriel pour construire la nouvelle casserie, qui devrait être opérationnelle dans trois ans. Mais on n’en est pas là, pour l’instant il faut mettre 8 millions d’euros sur la table », glisse Thierry Descazeaux.
En amande, il existe actuellement une seule casserie « industrielle » par sa taille – celle de la coopérative Sud amandes – et une poignée de casseries artisanales disséminées dans le sud de la France. Une deuxième casserie industrielle financée par la Compagnie des amandes devrait voir le jour à l’automne 2023 (voir encadré). L’entreprise promet un tarif de casse « compétitif » par rapport à l’Espagne – où se rendent de nombreux amandiculteurs français faute de mieux – qui comprend également l’enlèvement au verger, le tri, le calibrage et le stockage avec une traçabilité totale. « Le coût au kilo va diminuer au fur et à mesure qu’on aura du volume », explique François Moulias. « La trajectoire théorique c’est à peu près 1,50 €/kg d’amandons la première année, pour arriver à 0,90 €/kg la cinquième année ». Coût total du projet de casserie de 7 000 m2 : environ 12 millions d’euros.
En noix, la casse se fait de manière mécanique ou est effectuée à la main par des énoiseurs. L’avantage de la méthode manuelle est que le cerneau subit moins d’impacts, et donc qu’il rancit moins vite au contact de l’air, explique le président de la coopérative Cerno Fabien Joffre. Mais dans les deux cas, la casse représente un coût important. « Le gros problème, c’est le coût de la main-d’œuvre en France », poursuit M. Joffre. « Casser de la noix chez nous coûte plus cher que la faire venir déjà cassée des autres pays producteurs de cerneaux comme le Chili, la Moldavie et l’Ukraine et la Moldavie. »
L’accès crucial à l’eau
Dernier obstacle important au déploiement des vergers, c’est l’accès à l’eau. « Tous les agriculteurs n’ont pas accès à l’eau et donc ça freine les projets de développement notamment noisette, mais aussi en noix », affirme Thierry Descazeaux dont la coopérative Unicoque cultive 500 ha de noyers. D’après lui, il faut compter « une irrigation en goutte-à-goutte enterré à hauteur de 1 500 m3/ha pour la noisette, et à hauteur de 2000m3/ha pour la noix ».
« Il y a des zones où l’accès à l’eau est un frein majeur parce que les forages sont de plus en plus difficiles à obtenir, et parce que les nappes sont en état d’alerte », confirme le directeur de la Compagnie des amandes François Moulias. De fait, son entreprise qui privilégie les projets prélevant de l’eau des rivières (via la Société Canal de Provence par exemple) et non des nappes, a déjà refusé de porter des projets de vergers faute d’accès à l’eau, assure-t-il.