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Les grèves remettent en question le record des exportations françaises de céréales

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Les projections indiquaient des exportations records de blé tendre vers les pays tiers, à hauteur de 12,4 millions de tonnes. Mais la grève pourrait remettre en cause ces perspectives réjouissantes.

« Un cri d’alarme », voilà ce qu’a entendu Benoît Piètrement, président du Conseil spécialisé grandes cultures de FranceAgriMer, de la part des opérateurs du secteur céréalier. Car avec la grève qui paralyse les infrastructures depuis le 5 décembre, approvisionnement et chargements sont au point mort, malgré les précautions prises en amont du mouvement.

« La grève avait été anticipée, un minimum de stock avait été fait, mais ce coup-ci on est dans le dur », résume Benoît Piètremont. Une situation à laquelle s’est ajoutée du 14 au 16 janvier l’opération nationale « ports morts », mouvement des dockers contre les retraites à l’appel de la CGT, qui a bloqué tout trafic sur les sites du Havre, Rouen, Nantes-Saint-Nazaire, La Rochelle, Bordeaux et Fos sur Mer. Calais, Cherbourg, Saint-Malo, Lorient, Bastia ou Ajaccio ont également été concernés.

Impasses logistiques et commerciales

La situation est évidemment gênante du point de vue logistique. Travaillant en flux tendu, des usines bretonnes de Sander, faute d’approvisionnement, ont dû s’arrêter dès le 10 janvier. Et Coop de France, avec près de 300 trains annulés, compte déjà entre 2 et 2,5 millions de pertes. Ces blocages tout le long de la chaîne pourraient pousser certains acheteurs à éviter la France, pour se diriger vers l’Europe du Nord, et notamment Anvers, avec des incertitudes sur leur éventuel retour.

Mais la crise aura également un effet sur le prix des blés français face à leur concurrence. « La compétitivité à l’export se joue à l’euro près », rappelle Benoît Piètremont, évoquant les derniers appels d’offres du Gasc (Égypte) remportés de « 2 ou 3 dollars » par la France. Or les opérateurs, délaissant le train, se sont reportés vers le transport routier, qui représente des hausses de coûts de l’ordre de 4 à 6 euros la tonne.

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La grève inquiète d’autant plus le secteur céréalier, que sur la scène internationale, les indicateurs sont au vert. La zone Mer noire est pour une fois peu menaçante, avec l’appréciation du rouble et du hrvnya, et les chargements réalisés sont déjà proches des plafonds annoncés par les deux pays. Du côté de l’Amérique du Sud, le changement politique en Argentine, faisant planer des incertitudes sur les taxes à l’export, laisse aussi de la place aux exportations françaises.

Une position qui, à y regarder de plus près, n’est cependant pas assez solide pour supporter longtemps la houle. « Nos blés sont actuellement compétitifs, mais en prenant en compte les coûts de fret et assurance, la situation n’est pas si favorable », souligne Marc Zribi, chef de l’unité grains et sucre chez FranceAgriMer.

Malgré toutes ces incertitudes, FranceAgriMer, à l’issue de son Conseil spécialisé grandes cultures du 14 janvier, a annoncé des exportations françaises de blé tendre à hauteur de 12,4 millions de tonnes vers les pays tiers sur 19/20. Comparé aux 12,2 Mt de 2018-2019 ou aux 8,1 Mt de 2017-2018, il s’agit là d’un record, dont la crise sociale que traverse le pays décidera de la pérénnité.

Une anticipation nécessaire mais peut-être insuffisante

Juste avant le démarrage de la grève des dockers, Sénalia, qui exploite des terminaux portuaires à Rouen, a indiqué le 10 janvier être « un petit peu en avance » sur l’objectif de 5 Mt de céréales exportées en 2019-2020, avec 2,2 millions de tonnes de céréales chargées depuis le début de la campagne. Une « belle dynamique », selon le président Thierry Dupont, en premier lieu vers la Chine mais aussi le Maroc, des origines sur lesquelles les blés français s’imposent en l’absence de la concurrence Mer Noire. Espérant remédier aux effets de la grève, Sénalia a alerté les organismes stockeurs (OS), traditionnellement fermés pendant les fêtes, pour organiser des livraisons entre Noël et le jour de l’An. Le problème est que « plus aucun train ne nous parvient depuis début décembre », a signalé Gilles Kindelberger, directeur général de Senalia. Évité dans l’immédiat, le « risque de perte de volumes à l’export » pour la coopérative pourrait selon lui être visible sur mai/juin. Certaines ventes de céréales pourraient ainsi être reportées d’une campagne sur l’autre, avec « des impacts financiers colossaux ».