Abonné

Compétitivité commerciale Les IAA prises en étau entre l’amont et l’aval

- - 14 min

Pas moins de trois ministres, Stéphane Le Foll (Agriculture), Guillaume Garot (Agroalimentaire) et Benoit Hamon (Economie sociale et consommation) ont convié le 21 novembre les représentants des organisations professionnelles (producteurs, transformateurs et distributeurs), voire interprofessionnelles, pour engager des négociations destinées à parvenir à un meilleur équilibre entre les différents acteurs pour garantir à chacun une rémunération plus équitable tout au long de la filière. Une problématique qui revient de façon récurrente, notamment en fin d’année lors de la négociation des prix entre les industriels de l’alimentation et la grande distribution. Chaque partie avance ses arguments, qui pour obtenir une revalorisation de ses productions, qui pour maintenir ses prix au nom de la défense du consommateur. Pour tenter de jouer les juges de paix, les autorités publiques ont souhaité se doter d’études de plus en plus fiables sur la formation des prix tout au long des filières alimentaires. Cette année, les acteurs de ces négociations peuvent compter sur deux études assez éclairantes, même si elles ne parviennent pas à convaincre totalement tous les protagonistes.

Depuis la semaine dernière, l’ensemble des parties prenantes de ces négociations ont à leur disposition les conclusions du rapport 2012 de l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (cf Agra Alimentation du 15 novembre N°2220). Ce rapport a mobilisé, sous la houlette de l’économiste Philippe Chalmin et FranceAgriMer, les services de la statistique et de la prospective du ministère de l’Agriculture, de l’INSEE, de l’INRA, des instituts techniques et des fédérations professionnelles de l’agriculture, des industries agroalimentaires et du commerce. Présenté le 13 novembre, il met en lumière, au vu d’informations détaillées sur les comptes par rayon alimentaire frais de la grande distribution, la situation actuelle délicate des industries alimentaires confrontées à la hausse de leurs coûts en matières premières, ainsi que l’impact de la hausse des coûts de l’alimentation des animaux dans les exploitations d’élevage.
Les participants auront également à leur disposition une étude n’ayant pas bénéficié d’une aussi grande attention médiatique que le rapport Chalmin, mais tout aussi éclairante sur les difficultés actuelles des industries alimentaires en France. Celle-ci a été réalisée à la demande du ministère du Redressement productif et de celui de l’Agriculture et de l’agroalimentaire (dans le cadre du Pipame, Pôle interministériel de prospective et d'anticipation des mutations économiques) par les cabinets Deloitte Conseil et GCL Développement Durable. Elle se penche moins sur l’aval de la filière des industries alimentaires que sur l’amont et l’impact de la volatilité des prix des matières premières agricoles sur leur situation économique. Elle met en lumière l’exposition extrême de ces industries face aux fluctuations des marchés et à leur inégalité dans la façon de gérer ces situations. Elle a identifié quatre enjeux majeurs et propose six voies d’action prioritaires.

Des entreprises vulnérables face à la volatilité

Le constat que tirent les auteurs de l’étude est simple. Secteur majeur de l’économie française tant par leur chiffre d’affaires, leur niveau d’emploi ou leur contribution positive à la balance commerciale (150 Mds € de CA, 400 000 salariés, plus de 10 000 entreprises), les industries agroalimentaires ont à faire face depuis plusieurs années à une volatilité importante des prix des matières premières agricoles qu’elles utilisent. Cette volatilité, caractérisée par des variations de prix soudaines et de forte ampleur, semble s’installer de façon durable car portée par des facteurs structurels, notamment liés à la démographie mondiale ou aux mutations des marchés internationaux. Les acteurs y sont exposés de façon accrue du fait d’une diminution progressive des outils de régulation. Les industries agroalimentaires sont ainsi confrontées à une double contrainte économique. Elles doivent, d’une part, prendre en compte et gérer la volatilité des prix de leurs matières premières et, d’autre part, assurer la compétitivité-prix de leurs produits finis, en vue de répondre aux aspirations de la distribution, souvent concentrée, ainsi qu’aux préoccupations des consommateurs en matière de pouvoir d’achat.

Les entreprises inégales devant cette volatilité

Deloitte Conseil et GCL Développement Durable ont retenu pour leur étude quatre industries, à la fois pour leur poids relatif au sein du secteur des IAA et pour la variété de leurs expositions à la volatilité : la filière céréalière avec la meunerie et un focus sur l’industrie des gâteaux et biscuits, la fabrication d’aliments pour animaux, l’industrie laitière et la fabrication de produits à base de porc. Le premier constat des auteurs de l’étude est que « les mécanismes de formation des prix sont très différents entre les filières ». Ainsi, les prix des matières premières des secteurs de la meunerie et de la fabrication d’aliments pour animaux sont alignés avec les cours de marchés internationaux pour les céréales et les oléagineux. Ce sont les deux secteurs les plus exposés en amont à la volatilité. De leur côté, les producteurs de porc et de biscuits et gâteaux négocient de gré à gré, à l’échelle française ou européenne, les matières premières qu’ils achètent. Ces entreprises font face à des volatilités multiples, relativement récentes et très hétérogènes selon les matières (beurre, sucre, œufs) ou pièces de porc (gras, jambon, longe). Enfin, les industriels de la transformation laitière négocient le prix de collecte du lait en fonction d’indicateurs publiés par l’interprofession laitière, en partie et avec un décalage temporel. À cela s’ajoute le fait que « les industriels n’ont pas les mêmes capacités à faire face à cette volatilité, n’ayant pas les mêmes outils à disposition », comme les marchés à terme dont bénéficient les industries du grain. Enfin, leurs relations avec le secteur aval et leur capacité à leur répercuter des variations de prix auxquelles elles font face, sont différentes. Leur faculté de transmission de ces hausses varie, bien évidemment en fonction de leur taille propre, mais également de la taille de leurs acheteurs. Les fabricants des 2e et 3e transformations (produits à base de lait, de porc et biscuits et gâteaux) qui sont dans leur grande majorité directement confrontés à la grande distribution, ont plus de difficultés. Une situation qui rejoint pleinement celle décrite par le rapport de l’Observatoire des prix et marchés.
Outre les conditions de marché que les entreprises doivent « subir », une autre inégalité entre les secteurs agroindustriels tient à la maturité et l’expérience que les industries ont face à cette volatilité. Pour certaines, l’expertise « matière première » se révèle être un avantage compétitif déterminant. Les industriels de la meunerie et de l’alimentation animale, exposés depuis plus longtemps à cette problématique, semblent globalement mieux préparés, mais le facteur taille est également très déterminant : quel que soit le secteur, les acteurs de plus grande taille ont plus de ressources et d’expertise pour la gestion des flux de matières et des impacts financiers associés. Si la grande majorité des acteurs considèrent la volatilité comme un risque pour l’entreprise, certaines entreprises la considère dans une certaine mesure comme une opportunité : la capacité à s’adapter à cette contrainte et une meilleure vision peuvet être un facteur de différenciation.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

grande distribution
Suivi
Suivre

Des enjeux clairement identifiés

La grande majorité des acteurs interrogés au cours de cette étude du Pipame s’attendent au maintien d’un haut niveau de volatilité des prix des matières premières agricoles, sur une tendance de fond à la hausse. Au-delà des optimisations opérationnelles possibles, les industriels ont également adapté leurs stratégies face à la volatilité, en développant par exemple des démarches de diversification ou de montée en gamme. À ce titre ce sont les entreprises les plus puissantes qui disposent des meilleurs atouts. La résilience d’un secteur particulier dépend également de la manière dont la filière à laquelle il appartient est structurée dans son ensemble. Le manque de compétitivité de certains maillons peut par exemple venir dégrader la capacité de ses partenaires commerciaux à faire face à la volatilité des prix.
Deloitte Conseil et GCL Développement Durable ont identifié, avec l’appui des industriels qu’ils ont consultés, quatre enjeux majeurs qui « sont transversaux à l’ensemble des industries alimentaires » :
– Les entreprises agroalimentaires doivent maîtriser la gestion des flux de matières et les impacts financiers qui y sont associés. Ces impacts ne sont pas seulement économiques mais également humains, organisationnels et stratégiques, note le rapport. Celui-ci note par ailleurs « un décalage de connaissance entre certaines industries agroalimentaires et les interlocuteurs avec lesquels ils traitent dans la grande distribution ce qui est bien évidemment un facteur d’aggravation du risque matières premières ». En tout état de cause, la maîtrise de cette problématique constitue un avantage compétitif essentiel pour une entreprise.
– Il faut établir une cohérence et de la transparence dans les mécanismes de formation des prix. L’étude a permis de mettre en lumière de fortes disparités entre les mécanismes de formation des prix, d’une quasi-fixation libre entre l’offre et la demande mondiale à l’utilisation d’une formule de prix établie par les organisations professionnelles comme base de négociation. Ces mécanismes sont au coeur du sujet de l’exposition à la volatilité, et les imperfections de ceux-ci handicapent les industriels situés en aval. « Dans l’industrie laitière, une obligation de collecte à un prix déterminé peut mettre des industriels en difficulté lors de la hausse des volumes et de la baisse des prix; chez les charcutiers-salaisonniers, l’absence de cotations fiables sur les pièces de porc rend la gestion difficile pour les industriels ».
– La nécessité d’établir un partage équilibré au sein de la filière agroalimentaire et d’assurer un cadre réglementaire cohérent devra être au cœur des discussions à venir dans les filières, l. Dans un cadre délimité par une volatilité forte des matières en amont et une volonté de stabilité des prix à la consommation en aval, il est nécessaire que chaque maillon de la chaîne de valeur absorbe une partie de la volatilité et des variations de prix. C’est bien là tout l’enjeu et la difficulté qui ont prévalu lors des négociations de la LME et vont peser sur ses modalités de mise en application.
– Le dernier enjeu est pour sa part plus consensuel, même si sa mise en œuvre est loin d’être acquise. Deloitte Conseil et GCL Développement Durable relèvent que la résilience à la volatilité est d’autant plus importante que les industries sont rentables et compétitives. Or, la logique de dérégulation menée dans le cadre de la PAC ces dernières années a conduit à une fragilisation des tissus industriels et en particulier des acteurs de petite ou moyenne taille. Des mesures de soutien à l’industrie agroalimentaire en général et à ces acteurs semblent nécessaires pour assurer le maintien d’une activité industrielle sur le territoire.

Six recommandations prioritaires

Sur la base de ces enjeux, six mesures considérées comme prioritaires destinées à améliorer la situation des industriels face à la volatilité ont été identifiées.
– Fiabiliser les références de marché par une plus grande transparence et une meilleure fiabilité de l’information économique pour la compréhension et l’adaptation au phénomène de volatilité des prix, notamment par la mise en place de stratégies d’achat cohérentes. Cela peut inclure la mise en place de mécanismes d’alerte effectifs et réactifs en situation de crise et de développer des outils de gestion de type outils de couverture de marché.

– Mettre en œuvre plus complètement la Loi de Modernisation de l’Économie (LME), comme le souhaitent les industriels afin de mieux équilibrer les rapports de force entre distribution et transformation. Le non-respect ou le contournement de certaines de ses dispositions législatives fragilisent la capacité des industriels à faire face à la volatilité des prix de leurs intrants. En particulier, la négociabilité des conditions générales de vente ne permettant plus la maîtrise tarifaire, la répercussion des hausses de prix de matières premières est problématique.
– Favoriser le développement d’outils de gestion du risque qui sans être une réponse parfaite à la gestion des risques liés à la volatilité se révèlent efficaces pour les acteurs qui sont en mesure de les utiliser. Leur succès, et tout particulièrement celui des marchés à terme, doit cependant être accompagné d’un renforcement de la régulation des marchés financiers. Il faut aussi avoir conscience que tous les marchés ne pourront être dotés de tels outils.
– Améliorer la mise en œuvre des outils publics communautaires de régulation des marchés et étudier les coûts et les avantages de leur renforcement. Les objectifs, l’efficacité et les moyens alloués aux mécanismes de régulation des marchés prévus dans le cadre de la Politique agricole commune seraient (aide au stockage privé, intervention publique, etc.) à réévaluer au regard de ces coûts. Il pourrait dans un premier temps s’avérer pertinent d’élargir et de mieux adapter la palette d’outils mis en œuvre pour chaque marché et chaque situation afin d’être plus efficace.
– Encourager et accompagner la concentration du secteur par le renforcement ou la création de fonds privés spécialisés et par la création d’un fonds public cofinancé par le Fonds stratégique d’investissement (FSI). Par ailleurs, le FSI devrait être davantage mobilisé dans le secteur stratégique que constituent les IAA pour aider la restructuration du secteur, par exemple via la création d’un fonds dédié, abondé par les principales IAA et par le FSI, sur le même modèle que le Fonds de modernisation des équipementiers automobiles. D’autres éléments, tels l’impact sur le développement économique local et l’emploi au sein des territoires, devront également être pris en compte.
– Encourager une meilleure utilisation des dispositifs de soutien au financement en place en les adaptant aux spécificités des IAA. Plusieurs dispositifs existent comme le Programme de développement rural hexagonal, le Fonds d’intervention stratégique des industries agroalimentaires, le Fonds Unique Interministériel ou les soutiens d’OSEO, note le rapport. Cependant, ces outils semblent sous-utilisés. Les causes en seraient qu’ils ne sont pas assez adaptés aux spécificités du secteur et pas assez connus des acteurs industriels. La réalisation d’un diagnostic des causes de cette sous-représentation et l’amélioration de la communication envers les acteurs sont recommandées.
Le rapport note que compte tenu de la diversité des filières, le phénomène de la volatilité doit être abordé sous différents angles afin que les actions mises en place pour limiter ses effets soient efficaces. S’il apparaît difficilement imaginable de revenir à une gestion très régulée des marchés, il est insuffisant de considérer que les outils de gestion, quels qu’ils soient, puissent être l’unique réponse efficace. Le recours simultané à différents types de leviers semble être l’approche la plus pertinente. Enfin, la volatilité est d’autant plus difficile à gérer pour des filières qui font déjà face à des problèmes structurels de compétitivité. Il convient donc d’accompagner certaines d’entre elles à se restructurer, dans l’objectif d’accroître leur résilience au phénomène de volatilité des prix des matières premières.