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Stratégies Les industriels de la viande continuent de se structurer

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Restructuration, dialogue intra-filière, baisse de la consommation, nouvelle organisation de marché… l’environnement des industriels de la viande continue d’être plutôt mouvant. Les dernières acquisitions du co-leader du secteur en sont une des illustrations : le groupe breton Bigard étend sa toile sur presque tout le territoire national en rachetant trois abattoirs d’Arcadie Centre-Est (en Normandie, Champagne et Bourgogne). En fait, comme l’évoquait un colloque organisé par le Crédit Agricole et l’Essec lors du dernier SIAL, les « perspectives de compétitivité de l’industrie de la viande en Europe » ne sont pas évidentes, c’est le moins qu’on puisse dire.

Ce débat a fourni l’occasion à Bernard Baudienville, responsable d’études sur la viande à Ubifrance, de souligner les écueils d’un des « premiers secteurs de l’agroalimentaire français » : «  Les défis se multiplient pour les entreprises de la viande qui doivent grossir ou se spécialiser pour être plus fortes », constate-t-il. La politique agricole commune (PAC) permettait auparavant de «  disposer d’une protection du marché intérieur et d’une capacité d’exportation », explique l’expert. Aujourd’hui, l’espace communautaire s’ouvre à la concurrence mondiale et «  les échanges internationaux s’intensifient, malgré les crises ». L’échec du cycle de Doha « nous amène vers des accords bilatéraux » dans un marché «  où il faut faire face à des segmentations de toutes sortes : sanitaires, de traçabilité, de qualité… ». Sans oublier que «  le budget alimentaire des ménages diminue » et que «  le prix reste le premier critère de compétitivité », comme l’a rappelé Bernard Baudienville.

La viande bovine passe du « push » au « pull »

«  En effet, nous sommes aujourd’hui à un véritable tournant », confirme Pierre Halliez, directeur du Syndicat national de l’industrie des viandes (SNIV). Avec la réforme de la Pac, le secteur de la viande bovine «  sort d’une période d’encadrement par les pouvoirs publics » ne manque-t-il pas de souligner, «  et passe d’un modèle poussé par la production à un autre, tiré par la demande ». Au sein de la filière, le système de collecte laisse ainsi place à une fonction d’intégration d’achats dans une logique d’outil industriel. Un impératif de compétitivité qui a un corrolaire : « relancer la production, martèle Pierre Halliez, la meilleure protection pour contrer les importations », et conserver ses parts de marché. Déficitaire au niveau européen, la production française a en effet baissé de plus de 3% entre 2004 et 2005. La viande étrangère représentait ainsi 22% de la consommation intérieure en 2005 contre 16% en 2003. Mais dans l’Hexagone, la compétitivité des industriels souffre d’un handicap de taille : «  Avec une hausse de 48% entre 2000 et 2006, les charges non-productives, principalement des taxes à l’abattage et d’élimination des déchets, ont explosé » déplore le directeur du SNIV.

Créer de la valeur pour rester compétitifs

Produire, donc, pour enrayer «  la spirale du déclin », mais aussi « valoriser notre offre et répondre aux nouvelles attentes du consommateur », deux autres enjeux de la filière bovine selon le responsable. «  Il faut déplacer le champ de la concurrence du domaine des produits bruts à celui des produits transformés, créateurs de valeur et plus complexes d’un point de vue qualitatif, quantitatif, marketing… ». Dans une conjoncture où la consommation de viande ne cesse de chuter, la croissance ne se fera plus par les volumes, mais par la valeur ajoutée. Comparés à leurs concurrents européens, les industriels français ont sur ce terrain-là une longueur d’avance. 50 % du chiffre d’affaires de la viande bovine sont ainsi réalisés par des produits élaborés. Les poids lourds du secteur, Socopa, Charal ou encore Bigard, qui vient de passer à la vitesse supérieure en matière d’abattage (voir article ci-après) se développent des marques propres coordonnées à une offre segmentée et adaptée aux nouvelles attentes du consommateur, en terme de modernité, praticité, ou encore plaisir et nutrition.

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Les industriels de la volaille ou du porc ne sont pas en reste. « Notre groupe souhaite aujourd’hui capitaliser sur les marques », affirme Philippe Vernet, directeur de Gastronome, filiale du groupe coopératif Terrena. En GMS, le volailler innove ainsi sur de nouveaux segments, comme celui du Kebab, ou développe une offre variable en fonction des saisons. «  Nos clients et le consommateur guident nos choix », assure pour sa part Luc Van Gorp, p.-d.g. du groupe Aoste. C’est notamment «  pour ses marques » que l’américain Smithfield, leader mondial du porc, a repris au printemps dernier Aoste à Sara Lee. Autre ressort du marché de la viande, les labels ou IGP sont des «  axes de communication qui permettent également de positionner ses produits, surtout à l’export », remarque Marc Pagès, responsable segmentation et qualité à Interbev. «  En dix ans, ces signes ont ainsi augmenté de 260 % au niveau européen », rappelle-t-il.

Un dialogue amont-aval indispensable

Mais pour Bernard Baudienville, «  la compétitivité de l’industrie française se fera avant tout par la consolidation et la structuration de ses acteurs… qui passe inévitablement par un partenariat avec les agriculteurs et producteurs ». «  Les agriculteurs ont parfois du mal a être rigoureux, note-t-il, mais il n’y a pas de fonctionnement correct dans une interprofession sans une entente entre tous les acteurs ». «  Nous sommes mauvais sur ce point,reconnaît Luc Van Gorp, mais il faut s’y mettre, car un dialogue constructif constitue un pilier pour le développement de notre filière, en termes de coûts comme de qualité ». Aujourd’hui plus encore qu’hier, «  il y a une déconnexion entre la transformation et l’abattage dans la filière porcine, relève Pierre Halliez. Et l’interface pourrait devenir très concurrentielle ». Du côté de la viande bovine, où la création de valeur ajoutée se fait plus en amont, le schéma est différent : l’approvisionnement quasi-exclusif des industriels (90% de leur matière première vient de l’Hexagone) rend inévitable –même s’il est parfois houleux – le dialogue avec l’amont. La restructuration en cours devrait permettre aux transformateurs, qui souffrent d’une matière première trop chère, de diminuer leurs coûts, d’améliorer leur rentabilité et de peser plus lourd face à une distribution très concentrée. «  Cette étape se fera dans la douleur et certains acteurs devront disparaître », conclut Pierre Halliez.