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Marchés Les interprofessions sous pression

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A l’heure où le pouvoir politique et les syndicats agricoles attendent beaucoup des interprofessions, celles-ci rencontrent plus de problèmes que jamais. Si les opérations courantes comme les campagnes de promotion se poursuivent, bien des structures ont du mal à régler les grands enjeux de leur filière. Dans la profession laitière, les difficultés récurrentes à régler les questions de prix laissent présager de difficiles discussions sur ce que sera la contractualisation. Dans les fruits et légumes, le règlement des crises se passe, la plupart du temps, hors des structures de l’interprofession. Là où elles fonctionnaient sans problème, comme dans le secteur betteravier, des conflits apparaissent. Dans les viandes (bovins, porcs) les producteurs demandent, jusque-là sans effet, un effort aux autres membres pour obtenir des prix permettant de dégager un revenu plus décent.

Temps difficiles pour les interprofessions. Alors que le pouvoir politique, via la loi de modernisation agricole, en attend un rôle accru, c’est plutôt le blocage ou l’incapacité à résoudre des problèmes de filière qui marquent plusieurs d’entre elles. Ces outils, censés compenser l’affaiblissement de la politique agricole commune, doivent encore faire leur preuve. Dans les filières lait, viandes bovines ou porcines, fruits et légumes ou encore, aujourd’hui, celle de la betterave, leur fonctionnement est loin de ressembler à un long fleuve tranquille. Les actions sans enjeu politique comme les opérations de promotion ou de publicité collective ne posent pas de problème. Mais dès lors qu’il s’agit de parler crise conjoncturelle, prix, contractualisation, c’est une autre affaire.
L’histoire récente de l’interprofession laitière (Cniel) en est l’exemple le plus flagrant. Depuis que la DGCCRF (répression des fraudes) a exigé, en mai 2008, que l’interprofession mette fin à la fixation d’un prix d’orientation, la belle mécanique, souvent citée en exemple, s’est grippée. Le choc a été rude puisque ces recommandations trimestrielles ont été instaurées avec l’aide des pouvoirs publics en 1997. Un article additionnel à la loi de finances 2009 a permis à l’interprofession de fixer, à nouveau, une orientation de prix à la production, mais le mal était fait. Deux ans après, plus rien n’est comme avant. Au temps où les accords interprofessionnels sur le prix du lait donnaient le « la » dans la filière, tout le monde savait qu’en cas de désaccord affiché entre les trois familles (producteurs : FNPL ; transformateurs  privés ; Fnil et coopératifs ; FNCL), une solution serait vite trouvée pour calmer les « gesticulations » des uns ou des autres. L’accord devait être sauvé à tout prix. Les acteurs de la filière avaient cet objectif, ce socle commun. Une mission parmi d’autres, nombreuses, définies par le code rural, ou pour certains secteurs fixées par la réglementation communautaire (fruits et légumes, viticulture). Certaines actions sont même « étendues » par les pouvoirs publics, en conformité avec les règles de la Pac. Ces missions vont de la connaissance économique des marchés ou la recherche-développement à l’adaptation de l’offre à la demande en passant par l’information et la promotion auprès du consommateur sans oublier la prévention et la gestion des aléas…

Un rôle central

Les OCM affaiblies, les structures de droits privés, telles que les interprofessions sont censées prendre le relais du désengagement de l’Europe et de l’Etat. C’est ce que prévoit la loi de modernisation agricole qui instaure une obligation contractuelle entre les producteurs et leurs clients avec un rôle central tenu par les interprofessions. Leur mission est d’élaborer des « contrats types ». La spécificité de la filière laitière avec une segmentation de marché importante rend difficile l’élaboration d’un seul contrat type, soulignent les spécialistes. Le Cniel aurait alors comme mission de définir un « guide de bonnes pratiques » assurant l’équité de traitement entre la familles des producteurs et celle des industriels, qu’ils soient privés ou coopératifs. La balle est donc dans le camp des interprofessions. La filière laitière doit à ce titre montrer la voie et être exemplaire dans l’élaboration de « contrats type », pour aboutir à une contractualisation en janvier 2011.
Un enjeu majeur pour l’interprofession laitière qui n’en finit pas de subir les soubresauts des intérêts divergents des trois familles qui la composent.

Un prix du lait qui divise

Actuellement, l’enjeu financier de cette filière dépasse les intérêts que trouvaient jusque-là ses acteurs à travailler ensemble. La question du prix du lait la fragilise. Pour les industriels, l’achat de matière première qu’est le lait devient « la » variable d’ajustement de leur rentabilité. Une attitude calquée sur les méthodes de la grande distribution envers ses fournisseurs, c’est-à-dire eux-mêmes. « Les industriels ne sont pas prêts à remettre en cause ce que peut faire diminuer leur compétitivité », résumait le ministre Bruno Le Maire, le 30 août, en déplacement dans l’Eure. Résultat : malgré l’accord sur le prix du lait signé le 3 juin 2009, l’interprofession laitière se déchire à épisode régulier et se trouve périodiquement dans une impasse.

Nouvelle génération

Cette attitude peut aussi s’expliquer par un « changement de gouvernance dans les grands groupes laitiers avec à leur tête une nouvelle génération de dirigeants souvent formés à l’international », confie un observateur de la filière. De là à se demander à quoi servent ces « machins » typiquement français que sont les interprofessions, il n’y a qu’un pas souvent franchis ces derniers mois par les industriels que sont Lactalis, Bel ou Bongrain. Sauf que ce comportement énerve en haut lieu. Bruno Le Maire ne s’en cache pas. « Etre obligé de passer une dizaine de coups de fil pour que les industriels respectent un accord interprofessionnel, c’est préoccupant », a-t-il commenté le 30 août. Dans un tel contexte, les dispositions de négociations collectives perdent de leur sens. Ce qui ne présage rien de bon pour le dossier emblématique de la contractualisation dans le secteur laitier.

Perte de pouvoir

Si l’interprofession n’avance pas, ce sont les services du ministre qui reprendront le flambeau. Bruno Le Maire l’a évoqué le 30 août. C’est même écrit dans la loi. Si l’interprofession échoue, le ministre aura beau jeu de dire que l’Etat prend ses responsabilités. Le risque pour l’interprofession est alors de perdre son pouvoir politique, très utile à la FNSEA qui, seule, représente les producteurs. Pour l’heure, il n’y a pas de réunion officielle sur la contractualisation à l’interprofession laitière entre les élus des trois familles. La dernière crise laitière de cet été a mis l’opposition des industriels laitiers privés et coopératifs au grand jour. Des transformateurs qui aujourd’hui ne souhaitent plus évoquer la contractualisation publiquement.
Si l’interprofession réussit à mettre d’accord industriels privés et coopératifs qui s’opposent sur la définition du prix et du volume dans les futurs contrats, elle en sortira renforcée. Le ministre ne manquera pas alors de souligner l’exactitude du raisonnement qui consiste à faire jouer à ces institutions un rôle central. Bref, le politique gagnera à tous les coups. Le syndicalisme majoritaire, lui, a beaucoup à perdre et peu à gagner.
Il y a 25 ans, la mise en place des quotas laitiers a nécessité une dizaine d’années de réglages avec le soutien de l’Etat et de l’Union européenne pour aboutir à un système opérationnel. L’enjeu politique de la contractualisation présenté par Nicolas Sarkozy et son ministre comme « la bonne solution » pour l’agriculture française ne bénéficiera pas, de toutes les façons, de dix années de réglages.

Inaporc et Interbev face aux actions syndicales

Dans d’autres domaines de production, ce sont parfois les syndicats de producteurs qui semblent tentés de régler les problèmes à la périphérie des interprofessions. Les fédérations nationales bovine et porcine (FNB et FNP), par leurs actions syndicales, ne remettraient-elles pas en question le fonctionnement des interprofessions, respectivement Interbev et Inaporc ? Réponse de Jean-Michel Serres, président de la FNP : « Oui…, mais pas complètement ! » Si les éleveurs réclament une meilleure efficacité de la démarche de qualité Viande porcine française (VPF), cette dernière est bien née sous l’égide de toute la filière. Peu de temps après la création d’Inaporc et quatre ans après la création de VPF en 1998, Jacques Lemaître, président à l’époque de la FNP, annonçait même clairement que VPF avait été à l’origine de l’interprofession. Pourtant, aujourd’hui, la FNP a, entre autres objectifs, d’améliorer la visibilité en charcuterie de VPF.

Inaporc n’est pas un long fleuve tranquille

Aussi avec la hausse du cours des céréales et les cours bas du porc, la FNP en appelle à une opération de « stickage » des produits dans la grande distribution afin de faire pression sur ces derniers. Toute cette politique « de la carotte et du bâton » a eu lieu hors Inaporc car le projet ne fait pas l’unanimité, contrairement à la règle de toute interprofession. La Fédération française des industriels charcutiers traiteurs (FICT) considère « qu’il n’y a pas besoin d’en faire plus », selon Jean-Michel Serres. « Si tous les problèmes se réglaient autour de la table, ce serait un monde idéal !, précise-t-il. Trop d’intérêts contradictoires et de rapports de force existent entre les représentants de l’interprofession. Inaporc permet les discussions, mais quand le marché mondial des céréales tombe, elle ne peut pas faire grand chose. » Guillaume Roué, président d’Inaporc, « ne se sent pas concerné » par une quelconque remise en cause d’Inaporc du fait de l’action syndicale. « Une interprofession n’est pas un long fleuve tranquille », témoigne-t-il. En tout cas, le conseil d’administration de l’interprofession qui a lieu la semaine la semaine du 6 septembre se saisira de la question. En attendant, quand le président de la FNSEA, Jean-Michel Lemétayer, annonce qu’il va réunir les professionnels du porc pour trouver une solution aux bas prix de production, il insiste bien sur le fait qu’il ne réunit pas l’interprofession mais les membres de la filière. Cette structure, par son interdiction de dire quoi que ce soit sur les prix de marché, ne paraît pas la mieux adaptée pour trouver une parade à la crise.

Pas de prix chez Interbev

Pour la FNB, la réponse est claire : « Prix et répartition des marges ne se discutent pas en interprofession », y dit-on. Interbev se concentre « sur d’autres sujets comme la communication sur l’image de la viande ou les négociations éleveurs/abatteurs pour le classement des carcasses à la pesée ». Qu’en est-il alors d’une éventuelle contractualisation ? « Il est difficile de comparer avec le schéma laitier car les circuits de valorisation et de commercialisation sont plus diversifiés et plus complexes en viande bovine ». Par contre, pour la FNB, « les pouvoirs publics ont un rôle à jouer avec la filière concernant le prix. Il faut trouver un juste équilibre entre les rôles de l’interprofession et celui des pouvoirs publics ». D’ailleurs, si l’observatoire des prix et des marges a été mis en place, « c’est bien que l’Etat doit continuer à fournir cet appui sur les prix. »

Fruits et légumes : pas de marge de manœuvre pour réguler

C’est bien cet équilibre entre pouvoirs publics et interprofession qui est en jeu dans les fruits et légumes. Interfel, l’interprofession des fruits et légumes frais, n’a quasiment pas de marge de manœuvre pour réguler les marchés de fruits et légumes. Cette interprofession « à chaîne longue » (elle comporte huit familles, du producteur au distributeur) est plus un lieu de dialogue qu’un lieu de décision. La règle du jeu étant l’unanimité, les décisions sont difficiles à obtenir, sauf sur des sujets très consensuels, comme la promotion des fruits et légumes (et encore : la promotion des produits d’origine France ou de toutes origines ?). Elle a en outre la particularité de couvrir des produits nombreux et parfois marginaux (poivrons, radis), ce qui complique le jeu. Elle n’a pas le pouvoir d’infléchir la stratégie des entreprises, comme par exemple le niveau des emblavements de melons.
On a ainsi vu ces dernières années qu’en période de crise de commercialisation elle n’a pas de rôle déterminant. Cette année, comme les précédentes avec le coefficient multiplicateur, le schéma a surtout été un échange entre les producteurs et le gouvernement, au-dessus d’Interfel, pour la mise en place des ventes au déballage de pêches-nectarines et abricots. Le scénario a été le suivant : première étape, les producteurs de fruits et la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) ont demandé au gouvernement une formule d’urgence pour organiser des ventes sur les parkings des grandes et moyennes surfaces ; seconde étape, le gouvernement s’est déclaré favorable et s’est ensuite tourné vers Interfel pour avoir l’accord formel des familles.
Chez Interfel, comme dans les autres interprofessions, on est conscient qu’au moment où la Pac démantèle ses régulations (dans les fruits et légumes cela se traduit par de moindres protections à l’entrée des produits en provenance des pays tiers), les pouvoirs publics leur demandent d’intervenir davantage dans les régulations. Mais « la marge est étroite entre la concertation et l’entente », précise-t-on.

Accroître les pouvoirs

En clair, et comme pour d’autres structures, le dilemme est simple : si l’Etat veut que les interprofessions jouent un rôle puissant, il doit leur donner des moyens juridiques accrus, pour réguler les marchés notamment. Et il doit convaincre l’Union européenne que ces moyens sont légitimes.
De même, s’il faut avancer plus vite sur des sujets comme les conditions générales de vente des fournisseurs ou sur les stratégies de valorisation de la production française (comme les produits sous charte « tradition maraîchère » ou le développement des accords d’achat par des distributeurs, comme l’enseigne Métro, de produits de proximité), il faut peut-être modifier les règles de fonctionnement des interprofessions.
« Pour éviter que la règle de l’unanimité paralyse le pouvoir de décision déjà étroit de l’interprofession, il faudrait aller vers une interprofession par collèges », selon Angélique Delahaye, présidente des maraîchers de France : un collège de la production (fédérations de producteurs, organisations de producteurs), un collège de la première mise en marché (coopératives, expéditeurs), et un collège du commerce (grossistes, détaillants, grande distribution). L’unanimité deviendrait alors celle des collèges, laissant à chacun d’entre eux gérer sa propre diversité. Comme pour les prix, les interprofessions n’auront de réels pouvoirs que si la réglementation est assouplie et si elle leur donne plus de pouvoirs. Mais cela ne fait peut-être pas l’affaire d’une partie de leurs membres.

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