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Les matières premières durablement déprimées

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La déprime des cours mondiaux des matières premières, en baisse de 38 % en 2015, risque de se prolonger pendant une période « assez longue » en raison de l’abondance de l’offre, selon le rapport Cyclope publié le 24 mai. « On est entrés dans une période assez longue de prix durablement déprimés », un type de cycle dont « l’histoire montre que cela peut durer une quinzaine d’années », a déclaré Philippe Chalmin, professeur à l’université Paris-Dauphine, lors d’une présentation de la 30e édition de l’ouvrage, qui fait référence dans le domaine. Parmi les facteurs explicatifs, le ralentissement de la demande mondiale, notamment en Chine, mais surtout une offre abondante. Quant au bout du tunnel, si la prévision de Philippe Chalmin peut sembler lointaine c’est qu’« on sous-estime toujours la résilience des producteurs à des prix faibles », développe l’expert, évoquant des gains de productivité, d’éventuels soutiens gouvernementaux. « Il faut attendre un certain temps avant des phases de désinvestissement » ou un « choc venant de la demande », selon lui. Reste qu’« une mauvaise récolte » peut arriver « très rapidement », a nuancé François Luguenot (InVivo), coauteur du rapport, moins enclin à parier sur une longue déprime, qu’il mesure à « peut-être un an ».

« L’ensemble des marchés a été marqué par une chute des prix extrêmement importante », souligne Philippe Chalmin, coordinateur du 30e rapport Cyclope « A la recherche des sommets perdus », titre emprunté à Marcel Proust. Une soixantaine d’experts du monde entier ont participé à la rédaction de ce pavé de près de 800 pages, qui couvre les matières premières « de l’ananas au zirconium ».

La baisse des cours a atteint en moyenne 38 % en 2015 par rapport à 2014, pétrole (-46 % pour le Brent) et poudre de lait (-44 % en Europe) en tête, suivis par le minerai de fer (-42 %), le gaz naturel (-29 % en Europe) et le nickel, selon l’indice mis au point par Cyclope. La viande de porc et le beurre ont chuté de 10 % à 30 % selon les régions du monde, tandis que soja, huile de palme, café, cuivre, charbon et sucre ont été payés 20 à 25 % moins cher. La baisse est plus modérée pour les céréales (-6 % pour le blé à Rouen, -9 % pour le maïs). Seuls produits à s’inscrire en hausse : le cacao (+2 %) et la potasse (+3 %), ainsi que le thé et l’huile d’olive.

« Même s’il y a eu un léger rebond début 2016 », notamment pour le pétrole, « nous sommes revenus aux niveaux de prix de 2003-04 », résume Philippe Chalmin, évoquant un « contre-choc » similaire à celui des années 1980.

Le moteur chinois s’essouffle

Parmi les facteurs explicatifs, il y a le ralentissement de la demande mondiale. « Le monde continue à croître mais moins vite », analyse l’expert. Notamment en Chine, premier importateur mondial de pétrole, ainsi que de la plupart des minerais et métaux et de nombreux produits agricoles dont le sucre. L’empire du Milieu reste le principal consommateur de matières premières. Ses importations n’ont pas diminué au premier trimestre 2016, leur croissance a néanmoins faibli. « La Chine est toujours là, mais moins là », note Philippe Chalmin, soulignant que le pays « recommence parfois à avoir un comportement aléatoire » avec un projet de changement de politique agricole en particulier pour se débarrasser d’énormes stocks de maïs.

Mais c’est surtout l’abondance de l’offre qui explique la déprime durable des cours. La fin des années 2000 a été marquée par « la crainte de manquer de ressources. Producteurs et financiers ont donc financé de nouveaux projets miniers, de production d’énergie et des développements agricoles », qui ont contribué à la pléthore actuelle, analyse Philippe Chalmin.

« Inonder » le marché

Face aux prix bas, la réaction des grands producteurs est souvent « d’inonder le marché pour sortir les mauvais », comme l’Arabie saoudite pour le pétrole, avec comme résultat la poursuite de la hausse des excédents et de la baisse des prix, selon l’expert. Même phénomène dans le secteur minier, ou dans le lait, où Irlande et Pays-Bas maintiennent leurs objectifs de production malgré l’effondrement des cours.

« Des prix revenus aux niveaux de 2003-04 »

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Néanmoins, à court terme pour 2016, on pourrait assister à un « processus de rééquilibrage du marché, car l’excédent est en train de se réduire » sous l’effet de la hausse de la demande des pays émergents et de la baisse de production aux Etats-Unis et peut-être dans l’Opep, a estimé Francis Perrin, auteur du chapitre sur le pétrole. Reste que l’ambition de l’Iran d’augmenter sa production et les stocks pléthoriques au sein de l’OCDE continueront de peser sur les prix, tandis que les cours du gaz naturel et du charbon sont aussi en forte baisse.

Les entreprises en difficulté

Pour les produits agricoles, il est en revanche plus difficile de faire des prévisions à long terme, en raison du risque toujours présent d’aléa climatique. « Je ne ferais pas le pari de prix agricoles déprimés pendant quinze ans, ni cinq ans. Peut-être un an », tempère le coauteur François Luguenot, responsable de l’analyse des marchés chez InVivo, pour qui le marché « peut basculer très vite » avec une mauvaise récolte. En revanche, les entreprises de négoce agricole connaissent « une terrible hémorragie car il n’y a pas de tendance claire », souligne-t-il. Le secteur a vécu « une décennie fabuleuse », d’après Philippe Chalmin, et se réadapte à « des temps plus durs comme dans les années 80-90 ». L’économiste a souligné « les difficultés que peuvent traverser les entreprises », « qu’il s’agisse des producteurs, bien entendu, et aussi du monde du négoce ».

Aucun rebond en vue

Une déprime liée à l’offre plus qu’à la demande

Pour de très nombreux marchés, la question reste de savoir si les prix ont atteint leur plancher. « A-t-on atteint le maximum d’opinions négatives ? », a traduit Philippe Chalmin, répondant n’en être « pas totalement sûr ». Le rapport Cyclope tranche : « A conditions climatiques et géopolitiques “constantes”, il n’y a guère de chances de rebonds significatifs et les marchés sont bien entrés dans une période de prix déprimés probablement beaucoup plus longue que la plupart des analyses actuelles ne l’anticipent ». Un type de cycle auquel Philippe Chalmin associe une « plus faible instabilité ».

À long terme, la croissance de l’Inde pourrait redonner des couleurs à la demande de matières premières, même si sa politique économique, plus axée sur l’autonomie que celle de la Chine, limite son impact sur les marchés mondiaux, estiment les auteurs. « Notre scénario de long terme est celui du maintien pour quelques années encore d’une situation déprimée sur les marchés mondiaux avant que peut-être un nouveau choc n’intervienne dans les années 2020 peut-être liés à la poursuite de l’émergence indienne », écrivent-ils.

La récolte mondiale de grains 2016-17 serait la deuxième plus forte de l’histoire (CIC)

Le Conseil international des céréales (CIC) a corrigé en hausse le 26 mai la prochaine récolte mondiale de grains, la portant au deuxième rang de l’histoire. «La production mondiale de grains en 2016-17 est prévue 10 Mt plus haut par rapport au mois dernier, à 2 015 Mt, soit une augmentation de 1% sur un an et le deuxième plus haut niveau jamais atteint», selon un rapport. De meilleures prévisions sont annoncées en blé dans l’UE, aux États-Unis et en Russie, en maïs aux États-Unis et en Argentine. La consommation mondiale de grains est aussi revue en hausse de 10 Mt par rapport au mois dernier, à 2 009 Mt (+1% en comparaison de 2015-16), correspondant au record de 2014-15.