La direction de l’Inra dévoile, dans un entretien accordé le 5 novembre à Agra Presse, la position de l’institut en matière d’utilisation des nouvelles techniques d’amélioration variétale (NBT). Pour le p.-d.g. de l’Inra Philippe Mauguin, ces techniques sont « incontournables dans la recherche en biologie végétale ». L’Institut de recherche fixe toutefois des limites à son utilisation, comme la création de variétés résistantes aux herbicides, et plaide plutôt pour des recherches sur l’amélioration de la résistance aux maladies, précise Christine Cherbut, DG déléguée aux affaires scientifiques. Ces recherches pourront nécessiter des essais en plein champ, ajoute-t-elle. Quant à leur intérêt en agriculture – où leur utilisation est régie par la directive UE de 2001 sur les OGM depuis le récent arrêt de la CJUE –, le p.-d.g. de l’Inra estime que ces techniques « peuvent être utiles dans certaines circonstances ».
Pourquoi l’Inra précise-t-il maintenant sa stratégie en matière d’utilisation de l’édition du génome végétal ?
Philippe Mauguin, p.-d.g. de l’Inra : Il s’agit de répondre à la fois aux questions en interne et à celles de nos partenaires scientifiques, acteurs économiques, ONG et aux pouvoirs publics. Nous avions engagé une réflexion bien avant le récent arrêt de la CJUE (voir encadré). Nous avions mandaté en 2016, avec le Cirad et l’Ifremer, notre comité consultatif d’éthique commun, bien conscients des questions éthiques soulevées par ces techniques. Ce comité a émis un avis en 2017 sur l’édition du génome dans le domaine végétal. La stratégie que nous présentons aujourd’hui a été approuvée par le Conseil sScientifique de l’Inra qui s’est réuni, il y a un peu plus d’un mois le 19 septembre.
Les NBT (nouvelles techniques d’amélioration variétale, ndlr) sont incontournables dans la recherche en biologie végétale. Elles sont indispensables pour comprendre le fonctionnement du vivant, et en particulier la fonction des gènes. Elles s’insèrent dans une palette d’outils qui peuvent contribuer à répondre à un grand enjeu : la transition écologique de l’agriculture avec le souci de la performance économique et de la préservation des ressources. Il est normal que nos chercheurs puissent être parmi les meilleurs au monde dans leur utilisation.
Reste un sujet sensible aux yeux de l’opinion publique, qui est la façon dont ces outils vont être utilisés en amélioration variétale. Nous réaffirmons qu’en matière d’innovation, l’Inra suivra la réglementation, qui repose aujourd’hui sur la directive OGM (voir encadré) et nous allons nous doter d’un dispositif propre pour évaluer l’opportunité de lancer des essais au champ.
Quels sont les grands principes de votre stratégie ?
Christine Cherbut, DG déléguée aux affaires scientifiques : Face au défi que représentent les transitions des systèmes agricoles, il faut mobiliser et combiner tous les leviers possibles, qu’ils soient de nature technique (agronomique, biologique, écologique, génétique) ou sociale. L’édition du génome est un de ces leviers. Au vu de notre mission de service public, il serait irresponsable de ne pas le considérer. L’Inra se doit d’être expert sur ce type de technologie pour éclairer, notamment vis-à-vis des risques éventuels, nos décideurs de politique publique et la sphère privée.
Par ailleurs, l’Inra n’utilisera pas l’édition du génome pour n’importe quelle finalité. Nous ne créerons pas de plantes résistantes aux herbicides. En revanche, nous serons favorables aux recherches sur l’amélioration de la résistance aux maladies (avec à la clé une réduction forte des produits phytosanitaires), ou sur l’adaptation des plantes au changement climatique. Nos recherches sont pour l’essentiel réalisées en milieu confiné. Toutefois, la compréhension de la biologie des plantes peut nécessiter des essais en plein champ. L’institut aura recours à un comité d’experts multidisciplinaires pour l’éclairer sur l’intérêt scientifique, les risques et le contexte éthique de tels essais. Évidemment, ce comité ne se substituera pas à l’autorisation réglementaire requise, pour de tels essais.
Enfin, nous soutenons l’accès aux ressources génétiques par tous. L’Inra défend les valeurs associées au COV (certificat d’obtention végétale, ndlr) et le principe de non-brevetabilité des plantes.
PM : On ne veut ni diaboliser ces techniques ni en faire la panacée. Les NBT sont des outils qui doivent viser des objectifs d’intérêt général qu’on n’atteindrait pas autrement.
Et sur la technique de forçage génétique (gene drive en anglais), dérivée de l’édition de gènes ? (voir encadré)
PM : On est très loin, à l’Inra, de proposer le relargage dans la nature des microorganismes ou d’insectes modifiés par édition de gènes, ce qui présenterait des risques éthiques, environnementaux et sanitaires difficiles à mesurer. Ce qu’on peut craindre, c’est que le mélange des sujets rende encore plus compliqué notre travail de transparence, de pédagogie, de débat public.
ChC : En termes de recherche, il y a besoin d’acquérir de la connaissance sur le gene drive, dont on ne mesure pas les conséquences.
Vous dites que l’édition du génome est incontournable pour la recherche, l’est-elle également pour l’agriculture ?
PM : Ces techniques sont largement utilisées dans tous les labos en Europe, publics ou privés. Pour qu’elles progressent, sans arriver à un blocage ou à un rejet par nos concitoyens, évitons toute présentation binaire. Dire que l’édition du génome est incontournable pour l’agriculture européenne risque de crisper le débat. Essayons de dédramatiser. Oui, elles peuvent être utiles dans certaines circonstances, mais ce n’est pas le seul levier à mobiliser. Le biocontrôle, l’agronomie, le numérique sont des domaines majeurs de recherche. Il faut donc être au top dans l’exploration de ces différentes approches, et dans la combinaison des leviers si l’on veut réussir la transformation de l’agriculture européenne.
Quels sont les travaux de l’Inra en la matière ?
Carole Caranta, directrice département Biologie et Amélioration des Plantes : Tous nos travaux mobilisant l’édition du génome répondent à deux objectifs : l’acquisition de connaissances et la preuve de concept, en amont des programmes d’innovation variétale, pour montrer la plus-value de ces techniques pour certaines espèces et certains caractères d’intérêt agronomique. Cela concerne notamment la résistance aux maladies pour réduire les pesticides et l’adaptation des plantes à leur environnement. Nous conduisons par exemple un programme d’amélioration de la résistance aux virus, pour lesquels il n’existe aucun moyen de lutte chimique, alors que nous voyons une recrudescence de ces maladies liée à la prolifération des insectes vecteurs suite au changement climatique. Des chercheurs de l’Inra ont découvert, il y a une quinzaine d’années, des mutations ponctuelles dans un gène chez le piment qui confèrent une résistance à des virus. Ces mutations existent chez d’autres espèces comme le pois, mais sont absentes chez d’autres. Nos équipes ont réussi à reproduire ces mutations chez l’espèce modèle Arabidopsis thaliana et à la rendre résistante aux virus. L’édition des génomes nous permettrait par exemple de rendre des arbres fruitiers résistants à certains virus comme la sharka, sous réserve d’en maîtriser la technique. Le gain de temps serait considérable : il faudrait une centaine de milliers de générations pour retrouver une ou deux mutations naturelles.
Autre exemple concernant le mildiou, une maladie qui nécessite 15/20 traitements par an sur la vigne. Des travaux sur Arabidopsis thaliana montrent que l’inactivation d’un gène permet d’obtenir une résistance à différents agents pathogènes dont le mildiou. Ce gène est conservé au sein du règne végétal. Sur la base de ces résultats, nous avons initié des travaux mobilisant l’édition des génomes pour inactiver ce gène chez la pomme de terre et la vigne et déterminer si une résistance au mildiou pouvait être obtenue.
Une expérimentation au champ est-elle nécessaire ?
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
CC : Dans la plupart des programmes, l’évaluation des plantes éditée est réalisée en chambre climatisée ou serre confinée. Il y a un besoin évident de réaliser des évaluations en conditions réelles de culture en particulier pour tester la réponse des plantes aux fluctuations de l’environnement, difficile voire impossible à reproduire en conditions contrôlées. Nous avons notamment contribué à des essais en plein champ au Royaume-Uni de cameline, dans le cadre d’une collaboration avec des partenaires anglais, collaboration dont l’objectif est d’évaluer l’augmentation de la teneur en acide oléique et son impact sur le développement de la plante et sa résistance aux stress environnementaux. Au champ, les plantes éditées présentant une plus forte teneur en acide oléique ont un développement très perturbé par rapport à ce qui avait été observé en conditions contrôlées.
PM : Dans tous ces exemples, il faut préciser qu’aucun transgène n’est introduit dans la plante. C’est l’équivalent d’une technique de mutagénèse dirigée, avec des modifications ponctuelles de certains gènes. Nous souhaitons utiliser ces techniques quand elles ont une valeur ajoutée.
Projetez-vous une relance des essais au champ, sachant que le contexte national est particulier, avec l’action régulière de faucheurs ?
PM : Le projet sur la cameline au Royaume-Uni, en partenariat avec le centre de recherche de Rothamsted, a été mené en plein champ. Il a suivi le cadre réglementaire OGM. C’est vrai qu’il y a moins d’arrachage outre-Manche que dans l’Hexagone. Nous pourrions soumettre un dossier d’essai au champ en France si un projet d’intérêt général le justifie.
Y a-t-il un retard de la recherche en France sur ces techniques ?
CC : En termes de production scientifique, la France est au niveau des autres pays européens, mais l’Europe est loin derrière les USA et la Chine.
Mais le fait de n’avoir plus de débouchés en France suite à l’interdiction de culture, et peu en Europe, cela prive-t-il de partenariats, de soutiens ?
PM : Il y a une crainte, on l’a vu avec une pétition récente de chercheurs européens : que le cadre réglementaire actuel dans l’UE soit vu comme trop contraignant par les entreprises semencières et qu’elles désinvestissent de leurs partenariats socio-économiques avec les laboratoires européens.
En 2018, l’édition du génome est entrée dans le champ de la directive OGM
L’arrêt du 25 juillet 2018 de la Cour de justice de l’Union européenne indique que tous les organismes obtenus par mutagenèse dirigée sont des OGM. Seules ceux issus de techniques traditionnelles de mutagenèse antérieures à la directive 2001/18 sur les OGM sont exclus de son champ d’application. Les organismes modifiés par édition du génome sont donc soumis aux procédures d’évaluation des risques, d’autorisation, de traçabilité et d’étiquetage des OGM, même si les modifications ne se traduisent pas par l’introduction d’un fragment d’ADN exogène.
Le gene drive, enfant terrible du génie génétique
Pour l’Inra, les nouvelles techniques dites de forçage génétique (gene drive en anglais) doivent encore être étudiées avant d’envisager d’éventuelles applications. De quoi s’agit-il ? De découvertes récentes dont les premières expériences réussies en laboratoire ont été conduites au début des années 2010 ; elles sont grandement facilitées par les techniques d’édition de gènes. Elles permettent d’obtenir « une augmentation de l’hérédité d’un élément génétique par rapport à l’hérédité naturelle décrite par les lois de Mendel, conduisant à l’accroissement de la fréquence d’un élément génétique dans la population », explique le HCB (Haut conseil aux biotechnologies). En bref, elles permettent de diffuser très rapidement un trait génétique parmi une population. Parmi les applications évoquées : affaiblir voire éliminer complètement des populations d’animaux sauvages vecteurs de maladies, altérer leur capacité à transmettre ce vecteur (ex. moustique/malaria). Fin 2016, 150 ONG avaient demandé la mise en place d’un moratoire sur les applications et la recherche sur ces techniques, mettant en avant les menaces sur les écosystèmes et la crainte du franchissement de la barrière inter-espèce. Selon un rapport de l’ONG ETC Group fin 2017, la fondation Gates et l’armée américaine (Darpa) ont particulièrement soutenu les efforts de recherche sur ces techniques, en vue d’une application rapide – l’armée américaine souhaite notamment développer des techniques stopper une éventuelle utilisation du Gene drive.
Dates clés :
- 2001 : l’UE se dote d’une réglementation sanitaire spécifique pour les OGM
- 7 février 2008 : la France suspend par arrêté la mise en culture du maïs transgénique Mon810
- août 2010 : destruction d’un essai scientifique de l’Inra sur des porte-greffes de vigne OGM à Colmar
- juillet 2013 : l’Inra arrête son dernier essai sur des peupliers transgéniques dans le Loiret