Alors qu’elles n’ont même pas débuté, ce sera le 1er décembre, les négociations commerciales entre distributeurs et industriels s’annoncent particulièrement tendues. En cause, les coûts de production orientés à la hausse que veulent faire valoir les fournisseurs et un pouvoir d’achat des ménages que les distributeurs veulent protéger.
Les hostilités entre fournisseurs et distributeurs commencent tôt cette année. Alors que les négociations annuelles nationales n’ont pas encore débuté (ce sera le 1er décembre), les distributeurs représentés par la FCD ont tiré les premiers, en lançant un ultimatum aux industriels de l’agroalimentaire : ils ne participeraient pas à la réunion de préparation des négociations commerciales à Bercy, autour des ministres Serge Papin (Commerce) et Annie Genevard (Agriculture), prévue initialement le 28 octobre (reportée au 2 novembre), si deux exigences non négociables n'étaient pas satisfaites.
La FCD réclamait la « transparence » (en demandant qu’apparaisse « la part de chaque matière première agricole, ou leur part globale » dans les conditions générales de vente) et la « différenciation » entre PME et grands acteurs (car « les grands industriels doivent cesser de défendre leurs seuls intérêts au détriment des autres acteurs »).
Une telle entrée en matière n’a pas manqué de provoquer une vive réaction des autres parties prenantes – Ania (industriels), Ilec (grandes marques fournisseurs de la grande distribution), Coopération agricole, Fédération des industries avicoles et Culture Viande –, qui ont déploré que « les distributeurs adressent un signal de mépris aux pouvoirs publics » et pointé une attitude consistant à « imposer ses conditions avant même d’accepter de discuter ». Ils soulignent que, « accepter leurs exigences, ou se retrouver sans interlocuteur : c’est exactement la logique du déréférencement que subissent nos entreprises ».
Une absence mal vécue
La menace de la chaise vide a été mise à exécution par la FCD le 2 novembre. Une absence particulièrement mal vécue par les ministres, selon leur entourage, alors qu’une quarantaine d’organisations professionnelles agroalimentaires et agricoles étaient présentes.
Lors de la rencontre, Serge Papin a appelé de ses vœux un « pacte de responsabilité », soulignant que ces négociations devront être différentes en raison des impacts des crises climatiques et géopolitiques. Au sujet d’une éventuelle inflation qui pourrait se manifester en 2027, les participants s’accordent sur l’idée qu’elle devrait bénéficier avant tout aux agriculteurs et aux PME agroalimentaires.
Dans une prise de parole commune, l’Ania, la Coopération agricole, l’Ilec et la FNSEA ont déploré le refus de participation des représentants de la grande distribution et demandé la prise en compte des hausses des coûts de production en raison du contexte actuel. Les PME-ETI fournisseurs de la distribution, réunies au sein de la Feef, déplorent de leur côté une rentabilité « exsangue » et « un nouveau choc de coûts de 10 % en moyenne, alors que 84 % des PME-ETI n’ont encore pu répercuter aucune de ces hausses dans leurs prix de vente à la grande distribution ».
La Coopération agricole souligne, elle, que « 91 % des coopératives interrogées constatent un impact direct de la baisse des productions liée au climat de cet été sur leur activité » et qu’elles subissent « une augmentation massive des coûts logistiques, des emballages, et une inflation des salaires. » Elles demandent que les distributeurs renoncent aux pénalités logistiques liées aux aléas agricoles et acceptent les hausses de tarifs.
Mises en cause réciproques
Loin de s’apaiser, le climat s’est encore envenimé ces derniers jours. La FCD a ainsi dénoncé le 2 novembre les « marges record » réalisées par « les multinationales cotées, fournisseurs de la grande distribution », en s’appuyant sur une étude qu’elle a confiée au cabinet Asterès. L’étude porte sur 33 multinationales cotées en Bourse et « examine l’évolution de leur activité, de leurs marges et de l’utilisation de leurs bénéfices entre 2022 et 2025, avec un recul de neuf ans pour 19 d’entre elles ». Elle met en évidence « des marges élevées et stables : 51 % de marge brute, 19 % de marge opérationnelle et 13 % de marge nette après impôts en moyenne entre 2017 et 2025 ».
La FCD souligne aussi « une rentabilité nettement supérieure aux autres acteurs », avec « une marge nette près de deux fois supérieure à celle du Cac 40 (6,6 %) et près de quatre fois supérieure à celle de l’industrie agroalimentaire française (3,5 %) ». Par ailleurs, les dividendes « progressent deux fois plus vite que l’activité », selon l’étude : « + 5,5 % par an contre + 2,7 % pour le chiffre d’affaires entre 2022 et 2025 ». La FCD pointe « une priorité donnée à la rémunération des actionnaires plutôt qu’au financement de l’investissement : sur neuf ans, les dividendes et rachats d’actions représentent 101 % du résultat net ».
La réponse s’est pas fait attendre, venant le lendemain de l’Ilec, sous la forme de la dénonciation du comportement d’une alliance à l’achat dans le cadre des prochaines négociations commerciales. « Une alliance à l’achat représentant plus d’un tiers du marché français impose actuellement de la déflation pour 2027. Elle fixe la fin des négociations dès l’automne et généralise les arrêts de commande », déplore l’Ilec. Il demande que cesse immédiatement cette pratique, ainsi qu’un « suivi resserré des négociations, avec la participation directe des dirigeants des enseignes », sous forme de « deux réunions supplémentaires d’ici fin décembre, puis deux par mois en janvier et en février ; le contrôle, dès maintenant, de la non-négociabilité de la matière première agricole ; la non-négociabilité des coûts des matières premières agricoles, notamment lorsque les manquements résultent d’aléas agricoles ; et la sortie des centrales d’achat européennes de tous les produits contenant de la matière première agricole française. »
Les fournisseurs envoient actuellement leurs conditions générales de vente, ce qui doit être fait avant le 1er décembre, date officielle de lancement de négociations qui s’annoncent difficiles.
CB