Si la filière laitière française fait front au sein de l’interprofession pour faire face à l’épidémie de Covid-19, les vieilles habitudes semblent malgré tout avoir la peau dure. Les OP déplorent l’absence de concertation et un rapport de force toujours compliqué face aux industriels. Une situation qui pourrait mettre à mal la structuration de la filière qui fait pourtant figure d’exemple dans la mise en place de la loi Egalim. Le médiateur a du pain sur la planche.
« Nous sommes un peu étonnés de la manière dont cela s’est passé », explique, à propos de la mise en place par le Cniel (interprofession laitière) d’un fonds d’indemnisation des éleveurs laitiers qui réduiraient leur production, Denis Berranger, président de France OP Lait (syndicat des OP laitières). « Nous avons été informés du dispositif une fois que tout était fait, alors même que nous étions en pleine négociation avec les laiteries pour le deuxième trimestre. Cela nous a pris de court », renchérit-il, interrogé le 15 avril par Agra presse.
Si les OP ne sont pas opposées au principe de réduction des volumes du fait de l’épidémie de Covid-19, France OP Lait regrette, dans un communiqué « l’absence de toute concertation en amont de cette décision […] alors même qu’elles ont pour mission d’adapter l’offre à la demande en vertu de la réglementation européenne ». Claude Bonnet, président de l’Unell (OP de livreurs à Lactalis) appuie ce propos : « Il n’y a eu aucune consultation des OP. Nous ne faisons pas partie du Cniel. Quelque part, les OP sont transparentes. »
« Cette crise à l’issue totalement incertaine ne doit pas venir ruiner des années de construction au sein des OP pour mettre en place une relation commerciale durable, transparente et équilibrée », écrit le syndicat dans un courrier envoyé au ministre de l’Agriculture.
Le Cniel a associé les OP «du mieux qu'elle pouvait»
« Nous ne nous substituons pas du tout aux OP », répond Thierry Roquefeuil, président de l’interprofession et de la FNPL (producteurs de lait, FNSEA). « Le travail a été fait dans la précipitation de la crise à laquelle nous sommes confrontés mais nous les avons associés le mieux que l’on pouvait », assure-t-il, prenant en exemple quatre réunions tenues entre le Cniel et les OP depuis le début du confinement dont certaines avec près de 40 représentants d’organisations de producteurs. D’après le dernier décompte du ministère de l’Agriculture, la France compte pour le lait de vache 6 AOP (Association d’OP), et 68 OP dont 15 pour du lait sous signe de qualité et d’origine.
Pour le président de l’interprofession, il n’y a pas de remise en cause du rôle des organisations de producteurs qui tiennent une place de premier plan pour rééquilibrer les relations commerciales, objectif de la loi Egalim. Avec la pandémie de Covd-19, « nous sommes entre parenthèses », convient Thierry Roquefeuil. « Mais tout ce qui s’est fait depuis trois ans, nous n’allons pas nous asseoir dessus », rassure-t-il.
Faire respecter les formules de prix
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France OP Lait, qui représente 18 OP et le quart des producteurs membres d’une OP, déplore également l’effet d’aubaine laissé aux industriels de « décrocher des accords ou des contrats avec les OP en imposant unilatéralement et brutalement des réductions de prix ». Dans un courrier envoyé au ministre de l’Agriculture, il évoque des « comportements abusifs et concertés des acheteurs ».
En somme, exit les accords-cadres âprement négociés et les formules de prix jusque-là utilisées et retour aux prix de proximité (i. e. la laiterie se base sur le prix payé par ses concurrentes) et à de fortes mesures de saisonnalité.
Le président de France OP Lait observe en effet un alignement des laiteries vers le prix de 320 euros les 1 000 litres, niveau de la compensation prévue par le Cniel pour le lait non produit. Face à la situation, le syndicat a saisi le 14 avril le médiateur des relations commerciales agricoles. « Nous l’interrogeons sur la capacité des OP à pouvoir signer des accords-cadres et à le faire respecter et le fait que nous subissons un alignement concurrentiel des entreprises », explique Denis Berranger. D’autres OP devraient suivre à titre individuel.
« Les OP ont raison de dénoncer ce qui se passe dans certaines entreprises, soutient Thierry Roquefeuil. Je ne veux pas faire de procès d’intention aujourd’hui mais à la fin de la crise les chiffres nous dirons quelle entreprise a joué et laquelle a éventuellement respecté sa formule de prix. »
« Nous ne nous substituons pas du tout aux OP »
Les fromages AOP sortent le grand jeu pour passer la crise
Campagne de communication, réduction des volumes, modifications de cahier des charges, les AOP laitières s’organisent pour faire face à la chute drastique de la consommation de fromage depuis le début du confinement. L’interprofession laitière lance le 15 avril, « Fromagissons, un appel collectif de la filière laitière pour une consommation solidaire de nos fromages de tradition partout en France ». Au sein des fromages AOP, les cahiers des charges ont été rapidement adaptés. En comté, les producteurs doivent diminuer leur volume de 8 % pour le mois d’avril, mai et juin sur la base des volumes de 2019, année où la production a déjà été relativement basse à cause de la sécheresse. D’autres AOP ont adapté leur cahier des charges pour faire face au manque de main-d’œuvre et au risque d’espacement de la collecte. Le temps autorisé de stockage à la ferme du lait est par exemple augmenté à 60h contre 48h pour la fourme de Montbrison.