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Rencontres agriculture et mondialisation Les politiques agricoles ne réduisent pas la fracture Nord-Sud

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Depuis l’accord de Genève de juillet dernier, les marchés agricoles sont beaucoup plus ouverts. Les subventions à l’exportation sont condamnées à disparaître et les aides agricoles seront découplées. Si ce texte ne signifie pas la fin des politiques agricoles, il signe la fin de la souveraineté des Etats sur celles-ci. Désormais, elles sont sous le contrôle de l’OMC. Les pays riches devraient s’en tirer et les pays pauvres pourraient accroître leurs exportations. Mais il en faudra beaucoup plus pour réduire la fracture Nord-Sud, qui prend des proportions alarmantes. Telles sont les réflexions émises lors des rencontres « Agriculture et mondialisation » de l’Ifri, le 7 octobre à Paris.

Mieux valait arriver tôt le 7 octobre à l’Hôtel Lutetia de Paris si on voulait écouter les intervenants qui se sont succédé aux troisièmes rencontres Agriculture et Mondialisation organisées par l’Institut français des relations internationales (Ifri). Devant une salle comble, de nombreux intervenants de haute volée ont disserté sur le thème « Les politiques agricoles sont-elles menacées par la mondialisation ? ». La première partie, consacrée à l’utilité des politiques agricoles, fut un peu laborieuse. On a entendu Bruno Bufaria, de la Commission européenne, faire l’éloge de la réforme de la Pac, estimant notamment que « l’agriculteur européen a amélioré sa compétitivité intérieure et extérieure ». Les agriculteurs européens apprécieront. Bernard Lehman, de l’école polytechnique de Zürich, a justifié les politiques agricoles par le fait que « le marché ne peut pas forcément satisfaire toutes les attentes de la société et du consommateur». Il a cité en exemple le besoin de paysage, qui se réduirait à l’alternance de villes et de forêt s’il n’y avait pas d’agriculture. L’idée du paysan jardinier de l’espace n’est donc pas enterrée. Le professeur suisse a aussi cité le besoin de sécurité sanitaire, les produits locaux étant perçus par les consommateurs comme plus sûrs que les produits importé

La vache folle en Suisse n’est pas liée à la libéralisation des échanges

A tort parfois puisque, comme il l’a reconnu, l’épidémie de vache folle en Suisse n’était en rien liée aux importations de viandes ou de farines. Les interventions suivantes, consacrées aux relations entre les politiques agricoles et l’OMC, auront sans douté réveillé les participants habitués à ces discours entendus. Henri Nallet, ancien ministre de l’Agriculture, a ainsi résumé la question : « Les politiques agricoles sont souhaitables mais, depuis l’accord de juillet à Genève, elles sont désormais sous contrôle de l’OMC ». Cet accord portait sur une ouverture plus grande des pays du Nord aux produits du Sud, la fin programmée des subventions à l’export, et le découplage complet des soutiens internes. Un tel accord a de quoi combler d’aise Terry Roe, professeur d’économie à l’université du Minnesota, qui s’est livré à un vibrant plaidoyer libéral. Selon lui, « la pauvreté a diminué dans le monde grâce à la baisse des barrières économiques et techniques». Il a calculé que la suppression totale des subventions et barrières douanières engendrerait une hausse de 12% des prix agricoles. Ce qui profiterait aux pays du Sud qui exportent 65% de leurs produits vers le Nord. Hervé Guyomard, chef du département de sciences sociales à l’Inra, a abondé dans le même sens en disant tout le bien qu’il pensait du découplage des aides européennes.

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Pour les économistes libéraux, « tout va bien »

Persuadé que celles-ci n’ont pas d’impact significatif sur les cours mondiaux, il a conseillé aux pays du Sud de centrer leur combat sur l’accès au marché plutôt que sur les soutiens internes des pays développés. « Si je résume le sens de vos interventions, je dois en déduire que tout va bien», a traduit Henri Nallet. Vu du Sud, le tableau est un peu moins rose. Jean-Paul N’Goupandé, ancien Premier ministre de République centrafricaine, a rappelé quelques réalités aux théoriciens. « L’agriculture africaine, héritage colonial, n’a pas été préparée à la mondialisation», a-t-il expliqué. « Tant que la majorité des cultivateurs ne sauront ni lire, ni écrire, ni compter, le décollage de l’agriculture africaine ne sera pas possible », a-t-il prévenu. A cela s’ajoute le sida qui « frappe durement les agriculteurs de 18 à 25 ans », les guerres civiles et la pratique ancestrale du feu de brousse qui ruine le potentiel agricole pour les années à venir. « Nous nous battons pour la survie de l’humanité », a-t-il insisté, mettant en garde ceux qui croient que « la disparition de un ou deux milliards d’individus n’est pas grave ».

Les subventions agricoles du Nord représentent 5 fois l’aide publique au développement

Moins alarmiste, l’intervention de Sergio Silva do Amaral, ambassadeur du Brésil en France, n’en était pas moins percutante. Il a notamment rappelé que « les subventions agricoles des pays de l’OCDE représentent 5 fois l’aide publique au développement», que « les subventions à l’élevage dans l’UE correspondent à 2 dollars par vache par jour. C’est plus que ce que gagne 53% de la population mondiale ». Une invitation à faire preuve de moins d’égoïsme, d’autant qu’il ne faudra pas compter sur le génie génétique pour réduire la fracture entre le Nord et le Sud. D’après Pierre Rainelli, chercheur pour l’Inra et l’Ifri, « cette révolution pilotée essentiellement par des firmes privées s’adresse en priorité aux agriculteurs de pays riches ou émergents, plutôt qu’aux paysanneries les plus défavorisées».