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Phytos Les professionnels s’inquiètent

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Dans un contexte de forte inquiétude pour les industriels et leurs clients, le groupe Réussir, conjointement avec Agra Presse, a organisé le 22 avril un débat portant sur les enjeux relatifs au nouveau cadre réglementaire européen en matière de produits phytos. Il réunissait des syndicalistes, des industriels, des représentants de la distribution et une fonctionnaire du ministère de l’Agriculture. Un mois après, le sujet demeure en plein cœur de l’actualité. Les discussions se sont poursuivies sans succès au sein du Conseil agricole européen le 19 mai. Faute d’accord entre les ministres, les experts continuent de plancher. Officiellement, le dernier projet sur la table reste donc celui voté au Parlement européen. Plus sévère sur certains points que le texte proposé par la Commission, il n’a pas contribué à rassurer le secteur.

En 2008, l’Europe devrait adopté le « paquet phytos ». Il comprend trois textes : le règlement 396/2005 sur l’harmonisation des LMR (limites maximales de résidus), la directive sur l’utilisation durable des pesticides et le règlement concernant la mise en marché des produits phytos, qui doit remplacer la directive 91/414 jusqu’à présent en vigueur. Déjà adopté, le texte sur les LMR entrera en vigueur le 1 er septembre prochain, pour être modifié dès le lendemain. Les ministres de l’Agriculture ont adopté le texte relatif à l’utilisation durable des pesticides sans débat lors du conseil agricole du 19 mai. C’est aujourd’hui le projet de règlement sur les autorisations de mise en marché qui fait donc l’objet de toutes les attentions. « En modifiant la directive actuelle, la Commission a voulu renforcer les aspects liés à la sécurité des produits pour répondre aux attentes sociétales tout en permettant de satisfaire l’agenda de Lisbonne », décrit Jean-Charles Bocquet, directeur général de l’UIPP (Union de l’industrie de la protection des plantes). Pour le professionnel, ce qui pose problème à l’industrie tient dans la manière d’évaluer les produits. « Le nouveau règlement envisage d’introduire des critères d’exclusion des substances basés sur des caractéristiques de danger », signale Jean-Charles Bocquet. La profession aurait souhaité une prise en compte des risques, comme c’est le cas actuellement. « Car si les conditions d’emploi sont respectées, il n’y a pas de risques », estime le directeur général. Le désaccord avec le Parlement est encore plus vif puisque celui-ci a proposé des critères d’exclusion renforcés (voir encadré). « C’est comme si l’on interdisait les Ferrari sur les routes de France parce que mal utilisées, elles peuvent engendrer des conséquences fâcheuses ! », juge le spécialiste.

Ne pas faire d’excès de zèle

Pour Denis Tardit, président de l’UIPP et de Syngenta Agro SAS, mieux vaudrait travailler à la réduction des impacts des produits phytos. Car la mise en place des critères du Parlement va abaisser de 1 000 à moins de 300 les substances disponibles. Un chiffre à remettre dans son contexte : « Toutes les molécules n’ont pas été soutenues par les industriels », rappelle Sylvie Malézieux, responsable du bureau de la réglementation et de la mise sur le marché des intrants. Elles étaient soit agronomiquement dépassées, soit jugées non stratégiques ou sans avenir, soit abandonnées pour des raisons formelles. Côté producteurs, Pascal Ferey, vice-président de la FNSEA, ne s’oppose pas à la révision de la directive. « Cela permettra de mettre un terme aux distorsions de concurrence que nous connaissons entre agriculteurs européens depuis des années », juge-t-il. Ce dont se félicite également Patrick Trillon, président de l’UNPT (Union national des producteurs de pommes de terre). Mais il faut faire attention, prévient Pascal Ferey. Exemple : les CMR, qui pour Pierre Guy, chez France nature environnement, « ne peuvent pas être homologués », sont utilisés sur d’autres continents. Et certains produits importés en Europe en ont bénéficié. Bien sûr, Pascal Ferey ne soutient pas l’homologation de molécules induisant de forts risques de toxicité. « Mais je ne suis pas pour que l’on fasse un excès de zèle », résume-t-il.

Traiter n’est pas un luxe

Pour Rémi Haquin, président de ValFrance, protéger ses cultures n’est pas un luxe pour l’agriculteur. « Il ne faut pas sous-estimer l’impact de la qualité de nos céréales sur nos clients étrangers », signale notamment le professionnel. L’enjeu est également sanitaire. « L’éradication de la carie ou de l’ergot a permis d’augmenter la sécurité sanitaire du pain pour les consommateurs », rappelle le céréalier. Aujourd’hui, les fongicides en céréales servent notamment à lutter contre les fusarium, qui produisent des mycotoxines. Ces substances sont désormais sévèrement réglementées au niveau européen, et peuvent amener à exclure du marché certains lots dans les années à forte pression fongique. En ce qui concerne les pommes de terre, Patrick Trillon espère au moins pouvoir conserver le système de dérogation mis en place en 2007, qui a permis de faire face à une épidémie de mildiou dévastatrice. La perspective de voir disparaître certains produits l’inquiète. « Si les traitements insecticides pour le sol sont rendus impossible dans un système de grandes cultures, le taupin risque d’exploser », remarque-t-il.

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Les fruits et légumes particulièrement maltraités

En production fruitière et maraîchère, l’arrivée de la nouvelle réglementation s’annonce encore plus problématique. Pour Jean-Guy Guéguen, producteur de légumes et président du Cate (Comité d’action technique et économique de la zone légumière du Nord-Finistère), « les conséquences de la future réglementation sont dramatiques ». « Nous allons vers des disparitions de production si rien n’est trouvé, estime-t-il. Pour le haricot ou le coco demi-secs, nous sommes aujourd’hui incapables de contrôler l’enherbement des parcelles, ce qui rend ces productions très périlleuses ». Les conséquences se déclinent en termes économiques et paysagers. « Il faut une gamme de produits pour lutter contre l’apparition des résistances », estime Jean-Guy Guéguen. Des problèmes dont France nature environnement a conscience. « Au niveau des cultures de faibles surfaces, le problème n’est pas le manque de molécule mais le manque d’homologation, juge Pierre Guy. Il faut trouver des moyens pour mieux mettre à disposition les substances ». Pour Eve-Marie Ravassard, de France nature environnement, une réduction drastique du nombre des substances autorisées aurait certes, potentiellement, des effets collatéraux pour des cultures mineures. Mais des traitements dérogatoires limités dans le temps pourraient selon elle permettre de les gérer. « Les molécules actuellement pointées du doigt doivent définitivement être réservées aux cas extrêmes », estime Eve-Marie Ravassard.

Cadrer la reconnaissance mutuelle

Devant toutes ces difficultés, la reconnaissance mutuelle apparaît comme une partie de la solution pour France nature environnement. « Mais à chaque fois que nous l’utilisons, les associations environnementales nous tombent dessus ! », signale Denis Tardit. Pour le président de Syngenta Agro SAS, il ne faut pas que ce soit une reconnaissance « au rabais ». Un point sur lequel la distribution compte rester très vigilante. « La distribution doit avoir les mêmes exigences et les mêmes obligations des deux côtés de la frontière », estime Pierre Neuvialle, directeur général de la fédération du négoce agricole. Et pour Patrick Trillon, il n’est pas question de se satisfaire « d’un contexte dans lequel serait homologué en France ce qui est homologué ailleurs ». Le professionnel s’inquiète également du zonage que la Commission européenne évoquait dans sa première proposition, destiné, entre autres, à faciliter la reconnaissance mutuelle. « La France est dans le groupe sud, or ce n’est pas là que se trouvent nos concurrents en matière de pomme de terre. Il y a plutôt nos débouchés ».

La distribution veut être au rendez-vous

La distribution se prépare à ce nouveau cadre sans enthousiasme. Pierre Neuvialle constate que la révision de la directive 91/414 va entraîner une deuxième phase de réduction des moyens donnés demain à l’agriculteur. Ce qui ne va pas faciliter le travail des négoces. « Demain, la différenciation se fera sur la compétence des hommes », estime Benoît Presles, chez Agridis. La société a engagé un gros effort de qualification à destination de ses conseillers de terrain. Les observations en campagne vont prendre encore plus d’importance qu’aujourd’hui. « Il faudra les consolider, analyse le professionnel. Nous misons sur notre réseau ». Reste que le paquet phytos a bien du mal à passer. Un malaise que Jean-Guy Guéguen résume ainsi : « Le système ne fait plus confiance à l’homme mais au texte ».