Les pollinisateurs sauvages sont-ils importants pour les cultures ? La réponse est oui : ils sont au coude à coude avec les abeilles domestiques. Néanmoins, tous n'ont pas le même intérêt agricole, car seule une infime minorité d'entre eux assure la pollinisation des champs et de vergers. Explications.
Les pollinisateurs sont en péril : dégradation de leurs habitats, emploi de pesticides, pertes des ressources alimentaires, maladies, parasites, espèces invasives, changement climatique... De nombreux facteurs concourent à l'effondrement de leurs populations. Malheureusement, les données concernant ces auxiliaires essentiels des cultures sont non seulement lacunaires, mais aussi très hétérogènes, donc difficiles à exploiter. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne les pollinisateurs sauvages qui butinent aux cotés des abeilles domestiques (Apis mellifera), élevées par les apiculteurs. Avec près de 2000 espèces, syrphes, bourdons et abeilles solitaires constituent le gros de leurs troupes. Ils sont secondés, dans une moindre mesure, par les papillons, scarabées, coccinelles et autres mouches. Longtemps négligés, ces pollinisateurs font aujourd'hui l'objet de toutes les attentions, car plusieurs études ont montré qu'ils sont plus efficaces que les abeilles domestiques pour fertiliser certaines cultures. Ainsi, la fructification de ceriseraies entourées d'écosystèmes abritant des pollinisateurs sauvages peut-elle être augmentée de 150 % par rapport à celle de vergers visités essentiellement par des Apis mellifera(1). Est-il possible de chiffrer les bénéfices apportés par ces pollinisateurs sauvages à l'agriculture ? Quelles espèces sont les plus importantes pour ce service écologique ? Quelles politiques de conservation mettre en place pour les préserver ? Pour répondre à ces questions, une équipe internationale regroupant cinquante-huit scientifiques a analysé en détail les données de 90 études menées sur les pollinisateurs sauvages(2). L'impact de ces derniers sur près de 1 400 cultures poussant sur les cinq continents a été évalué. Conclusion de ces trois années de recherches : en moyenne, les abeilles sauvages contribuent à la pollinisation des plantes cultivées à hauteur de 3 251 dollars (2 880 euros) par hectare et par an. Soit presque autant que leurs alter-ego domestiques.
80 % des visites des cultures sont le fait de 2 % des espèces d'abeilles
« Pour déterminer ce montant, nous avons tout d'abord extrait la valeur annuelle moyenne des productions agricole pour chaque pays, en nous basant sur les statistiques de la FAO », explique le professeur David Kleijn, de l'Université de Wageningen, aux Pays-Bas, qui a dirigé ces travaux. « Puis, à partir de la littérature, nous avons déterminé quelle serait la chute de rendement engendrée par la disparition des pollinisateurs. Ces pertes peuvent varier de 25 à 95 % selon les cultures ». Si cette méthode a déjà été utilisée par le passé pour évaluer la contribution des pollinisateurs à l'économie agricole, ces nouveaux travaux présentent une particularité : dans le cas présent, les chercheurs ont également déterminé la contribution relative de chaque espèce à la pollinisation. Pour ce faire, les visites de 73 649 abeilles appartenant à 785 espèces ont été examinées en détail. La « valeur » de chaque espèce a dès lors pu être évaluée en multipliant la valeur de la production agricole par le pourcentage de réduction des rendements en absence de pollinisateurs et par le pourcentage de contribution de cette espèce à la pollinisation. Un résultat surprenant émerge de ces calculs : 80 % des visites des cultures sont le fait de seulement 2 % des espèces d'abeilles. La majeure partie de la pollinisation dépend donc d'un nombre très restreint d'espèces. Cette situation est similaire partout sur la planète : dans la plupart des régions et des pays étudiés, ce sont les mêmes groupes d'abeilles qui pollinisent les plantes agricoles. Toutefois, les pollinisateurs sauvages ne sont pas attirés de la même façon par toutes les cultures. Ils sont par exemple peu intéressés par les tournesols, qu'ils laissent volontiers aux abeilles domestiques, mais très friands des fleurs de pommiers ou de myrtilles, deux cultures à haute valeur économique. Corollaire direct de ces travaux : ladite valeur économique n'est pas un critère pertinent pour définir des politiques efficaces de conservation des pollinisateurs sauvages. Non seulement de telles mesures ne permettent-elles de protéger que 2 % des espèces abeilles, mais de surcroît ces 2 % sont principalement composés d'espèces relativement communes. Les butineuses les plus rares et les plus menacées, qui ne visitent que peu les cultures, n'en tirent donc aucun bénéfice.
84 % des cultures européennes bénéficient de la pollinisation par les insectes, et 78 % des fleurs sauvages des régions tempérées en dépendent. En France, sa valeur économique est estimée à 1,5 milliard d'euros par an. En 2005, ce montant atteignait 22 milliards à l'échelle du continent, et 153 milliards pour l'ensemble du globe, soit 10 % des revenus agricoles. Des chiffres qui donnent la mesure de la menace que le déclin des pollinisateurs fait peser sur l'économie et la sécurité alimentaire des sociétés humaines.
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« Il y aura toujours des espèces qui sembleront dépourvue de fonction »
Mais après tout, pourquoi préserver des insectes si peu impliqués dans la pollinisation des cultures, puisque leur disparition ne semble pas menacer ce service écologique ? Tout d'abord, parce que ces pollinisateurs sont aussi impliqués dans le maintien des écosystèmes naturels, et que les conséquences de leur disparition sont encore mal comprises. Ils constituent notamment une importante source de nourriture pour les animaux, directement mais aussi indirectement : en augmentant la productivité des végétaux, ils maintiennent les populations des herbivores qui s'en nourrissent, et celles de leurs prédateurs. Ensuite, parce que dans un contexte de changement climatique global, il est primordial de maintenir la biodiversité la plus élevée possible, afin de conserver un potentiel d'adaptation suffisamment important pour face à de futures conditions environnementales dont on sait encore peu de choses. Les cancres de la pollinisation agricole d'aujourd'hui seront peut-être les forts en thème de demain. Enfin, parce que la valeur marchande n'est pas tout. « Il y aura toujours des espèces qui sembleront dépourvue de fonction, souligne David Kleijn. Elles sont néanmoins le fruit de millions d'années d'évolution. Nous devons les préserver parce qu'elles sont fascinantes, souvent très belles. Et parce qu'il est juste de le faire ». Au même titre que l'on préserve une œuvre d'art : qui peut croire que la valeur de la Joconde se résume à sa contribution au chiffre d'affaires du Musée du Louvre ?
(1) Holzschuh A. et al. (2012) Biological Conservation 153, 101-7
(2) Kleijn D. et al. (2015) Nature Communications, DOI: 10.1038/ncomms8414