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Agriculture Les vraies raisons de l'émergence allemande

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Du président de la République aux industriels du lait, en passant par les parlementaires qui ont voté la loi de Modernisation agricole, tous n'ont d'yeux que pour l'excellence agricole et agroalimentaire allemande. L'Allemagne est devenue la référence en matière agricole après l'être devenue dans le domaine industriel. Depuis quelques années, notre voisin outre-Rhin marque bon nombre de points, tant en ce qui concerne les productions animales, que les fruits et légumes et même certaines grande cultures. Les recettes allemandes ? Avant tout la capacité de tout mettre en œuvre pour appuyer une stratégie de coquète des marchés : une main-d'œuvre peu onéreuse, un système fiscal favorable, des revenus complémentaires importants pour les exploitants agricoles, un système financier adapté, etc.

Quatre chiffres parlent d'eux-mêmes : en 2000, la part de la France dans les exportations agroalimentaires mondiales (y compris agriculture, source OMC) était de 6,7% ; celle de l'Allemagne de 5,3% . En 2008, le rapport s'est inversé : la part de la France n'est plus que de 5,6% tandis que celle de l'Allemagne atteint 6,6%. L'un a perdu, l'autre a gagné. « Les Allemands sont en train de refaire pour les produits agricoles et alimentaires ce qu'ils avaient réussi à faire pour les produits industriels » constate le sénateur de la Manche Jean Bizet, fin connaisseur de l'agriculture française et revenu récemment d'une mission parlementaire outre-Rhin.

L'Europe privilégiée

Quels que soient les domaines concernés, le tableau est le même. Si la performance agricole française ne s'est pas effondrée, loin de là, elle a, presque partout, été grignotée par les concurrents allemands. Le porc : entre 2000 et 2008, la croissance des exportations allemandes vers l'UE a été de 284% ; celle de la France, 36%. Tandis que les ventes de porcs allemands hors UE ont augmenté de 230% celle des Français reculaient de 28%. Champions traditionnels de la grand exportation, les Allemands ont, en agriculture, souvent privilégié l'Europe. En céréales, entre 2000 et 2008, ils n'ont pas fait d'étincelle quant aux ventes hors UE mais en revanche ils ont progressé de 80% dans l'Union, tandis que les Français voyaient leurs ventes augmenter de 31,6%.
Les Allemands ont-ils découvert un secret qui dope leurs produits agricoles ? « Le point de départ, c'est la réunification de l'Allemagne » explique Thierry Pouch, responsable du service des études économiques à l'APCA (Assemblée permanente des chambres d'agriculture). « Il leur a fallu, coûte que coûte, maintenir la compétitivité, notamment au niveau de l'industrie de transformation alimentaire ». Le second facteur explicatif d'une telle réalité est le contexte monétaire. Passant du Deutsch Mark à l'Euro, les Allemands ont bénéficié d'une monnaie ayant une parité plus faible. Mais l'Euro s'est réévalué ensuite face au dollar et les Allemands ont dû redoubler d'efforts de compétitivité.

Salarié: les protégés et lés autres

Ce contexte a poussé les Allemands à un véritable consensus qui verra toutes les forces politiques et sociales aller dans le même sens.
D'abord sur le plan social : les syndicats acceptent,, bon an mal an, une politique libérale question salariale. Autant les salariés qui bénéficient d'un accord de branche sont relativement protégés, autant les autres ne le sont pas. Ainsi, le secteur de l'abattage et de la transformation de la viande n'est pas couvert par des conventions collectives. C'est même un des secteurs les plus éloignés d'y parvenir, car autant la société allemande est unanime pour préserver prioritairement l'emploi de ses citoyens, autant pour les secteurs comme l'industrie de la viande, les Allemands acceptent le recours à des salariés étrangers, Turcs et plus récemment Roumains, Polonais Ukrainiens. Quitte à constater d'importantes disparités de salaires pour un même travail : jusqu'à 18 euros de l'heure pour les salariés allemands, mais 7 à 8 euros de l'heure pour des travailleurs roumains embauchés par des sociétés roumaines. L'absence d'un SMIC similaire à celui qui existe en France rend possible de tels écarts.

Fiscalité favorable

Pour aller dans le même sens, l'Etat fédéral a mis en place un système fiscal très favorable aux agriculteurs. Il est fondé sur le différentiel de TVA. Lorsqu'il est considéré comme exploitant, l'agriculteur ne paie que 7% sur ses intrants (phytos, aliments du bétail, engrais, etc.) contre 19% pour ses achats ordinaires. Soit un taux moyen de l'ordre de 9,4% pour un élevage de porc naisseur-engraisseur, explique Michel Rieu, directeur du pôle économie de l'Ifip (Institut du porc) ; s'il vend ses produits à une société commerciale, il perçoit une TVA de10,7%. Or, contrairement à la situation française, il n'a pas à rembourser le trop perçu de TVA. D'où un avantage estimé par l'Ifip à 2% du chiffre d'affaires. Mieux encore, pour bénéficier du statut d'agriculteur, le paysan allemand doit essentiellement respecter un ratio d'extensivité, calculé par la surface rapportée au nombre d'animaux. Il n'y a pas de seuil de chiffre d'affaires. L'avantage fiscal peut donc jouer sur des exploitations de grandes tailles qui, de fait, gardent un caractères plutôt extensif. Ce régime forfaitaire serait utilisé par 150 000 exploitations allemandes, principalement à l'Ouest du pays. S'il est intéressant pour des exploitants en rythme de croisière, il l'est moins pur ceux qui sont en phase d'investissement importants pour lesquels le taux de TVA à l'achat sont plus élevés. C'est le cas notamment dans le secteur laitier.

Energies renouvelables

Troisième facteur de compétitivité, les ressources complémentaires des exploitants allemands. Ce sont les biocarburants et l'énergie éolienne. Remettant fréquemment en cause l'énergie d'origine nucléaire, les Allemands ont fortement encouragé les productions alternatives. Près de 4 000 installations de biogaz existeraient en Allemagne dans des fermes. L'énergie éolienne n'est pas moins développée. En Allemagne, près de 200 000 personnes seraient actionnaires d'une installation d'énergie éolienne. Sur ce total, un bon nombre seraient des exploitants allemands. Dans certains cas, selon la part de revenu provenant de la production d'énergie peut représenter 40% du total. Dans ces conditions, les exploitants peuvent accepter des prix plus faibles pour la production agricole, ce qui permet à son transformateur d'avoir un nouvel atout de compétitivité.

Puissance du hard-discount

Ce phénomène ne profite pas à tous : ceux qui doivent investir, ou ceux qui ne produisent pas d'énergie pâtissent souvent d'une concurrence difficile et de prix des terres plus élevés s'ils doivent en acquérir. Mais globalement la force de frappe économique allemande se voit avantagée.
A ces raisons précises qui expliquent les performances d'outre-Rhin s'ajoutent aussi un contexte culturel. La puissance du hard discount allemand a longtemps été une incitation à produire bon marché pour toutes les filières d'approvisionnement des produits alimentaires. En outre, la culture d'exportation fut toujours un des atouts de l'industrie allemande, en dépit d'un Mark cher sur les marchés des changes.
Les opérateurs économiques allemands ont toujours su s'adapter. C'est le tour des agriculteurs aujourd'hui. Il y a ceux qui retournent leurs prairies pour produire des biocarburants à base de maïs. Et puis il y a ceux qui savent, souvent à plusieurs, réorganiser leurs structures d'exploitation entre entreprises agricoles et entreprises commerciales pour optimiser les gains sur la TVA. C'est enseigné dans les manuels et journaux du secteur.
Le secret de la performance allemande, c'est en somme un secret de culture : savoir tout organiser pour la compétitivité et l'exportation, tout en maintenant des impératifs d'écologie. Ce n'est pas seulement la capacité à avoir un avantage ponctuel sur les autres. C'est la capacité à tout mettre en œuvre pour atteindre un but.

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