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L’État argentin de nouveau au chevet de la laiterie Sancor

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Au nom de l’économie solidaire, le gouvernement argentin prépare un plan de sauvetage de la coopérative Sancor, toujours criblée de dettes malgré la vente récente de plusieurs de ses actifs. La coopérative a fortement réduit son activité, faute de livraisons de lait suffisantes. Face aux impayés, la majorité des éleveurs livrent leur lait ailleurs.

Lorsque le gouvernement argentin a vainement tenté, le mois dernier, d’exproprier le conglomérat agro-industriel Vicentin, placé en liquidation judiciaire, la rumeur selon laquelle Sancor pourrait subir le même sort a été relayée dans la presse spécialisée. Cette coopérative laitière est elle aussi lourdement endettée et pourvoyeuse de nombreux emplois dans un pays qui traverse une profonde crise économique aggravée par la pandémie du Covid-19. De quoi entraîner un démenti du président de la République Alberto Fernández, en personne, le 10 juin dernier : « Notre intention n’est pas d’exproprier Sancor. Un État peut aider une entreprise de mille façons. »

De fait, son gouvernement prépare un « plan de sauvetage » de la coopérative, consistant d’une part à assainir sa trésorerie en lui facilitant le paiement de sa dette auprès du Trésor public argentin, et d’autre part en lui apportant des fonds d’organismes publics. L’objectif à terme est d’arriver à augmenter le volume de lait actuellement transformé par Sancor, autour de 600 000 litres par jour (l/j), à 1,5 million de l/j.

L’autorité fiscale nationale (AFIP) s’est engagée à « changer les paramètres » du calcul de la dette de Sancor, selon un communiqué du 25 juin par le syndicat des travailleurs de l’industrie laitière ATILRA, lequel compte chez Sancor près de 2 000 ouvriers syndiqués.

Le gouvernement d’Alberto Fernandez activerait un tel plan au nom du coopérativisme, synonyme, pour les dirigeants péronistes au pouvoir, d’une « économie solidaire » gage de « développement équitable » du secteur laitier national. Son intérêt est aussi de pouvoir renforcer, grâce à un partenaire privé redevable, le mécanisme de contrôle des prix des produits laitiers vendus en rayon, alors que plus de 40 % des Argentins sont en situation de pauvreté.

Un autre acteur public devrait également jouer un rôle majeur dans ce plan de sauvetage. Il s’agit de l’Institut national de la vie associative et de l’économie sociale (INAES) conduit par Mario Cafiero, oncle de Santiago Cafiero, chef de cabinet de la présidence de la République, et sorte de Premier ministre. « Nous œuvrons pour que Sancor redevienne ce qu’elle était lorsqu’elle transformait 4 millions de litres de lait par jour. Nous voyons la lumière au bout du tunnel », a déclaré Mario Cafiero le mois dernier.

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Des dirigeants incompétents

Selon les journaux économiques argentins Infobae et Àmbito, Sancor serait endettée auprès de deux fonds d’investissement étrangers, dont le groupe AIG à hauteur de 33 millions de dollars, le fonds BAF Capital pour 71 M$, l’assureur Sancor Seguros pour 18 M$ et auprès du Trésor public argentin à hauteur de six milliards de pesos (environ 80 M$), à quoi s’ajouteraient des impayés d’une valeur équivalente de l’ordre de 80 M$, auprès de fournisseurs de lait de la coop et de ses propres employés. Des chiffres à prendre avec des pincettes : l’opacité de la direction de Sancor est notoire et elle n’entretient pas de relations directes avec les médias.

La clef de voûte du plan de sauvetage en question serait un fonds fiduciaire chargé d’administrer les nouvelles injections financières apportées en partie par le ministère du Développement, l’INAES, et par un investisseur privé non identifié. Le statut de coopérative laitière serait maintenu, une priorité symbolique du gouvernement.

La crise de Sancor est un vrai feuilleton. En février 2019, elle a vendu deux de ses usines les plus performantes au groupe Adecoagro, pour une valeur de 45 M$. Trois ans plus tôt, elle avait cédé sa division de yaourts, desserts et flans à la société Vicentin pour 100 M$. Dès 2007, sa trésorerie avait été renflouée par les pétrodollars de l’État du Venezuela de feu Hugo Chávez en échange d’approvisionnements de poudres de lait vers Caracas. L’affaire nouée par l’ex-président argentin Néstor Kirchner avait tourné au fiasco dès 2012 avec la chute des cours du pétrole et l’interruption des envois de poudres.

Rien n’y a fait. En février dernier, l’une des six usines qui reste à Sancor, située à San Guillermo, a réduit son activité au minimum, faute de livraison de lait suffisante. Face aux impayés, la majorité des éleveurs qui fournissaient autrefois la coopérative se sont tournés vers le canadien Saputo qui, ces dernières années, a fortement augmenté ses parts de marché en Argentine. D’aucuns rejettent la faute du perpétuel trou financier de la coopérative Sancor sur des dirigeants incompétents, arguant que d’autres laiteries argentines s’en sortent pourtant dans un contexte identique.