« L’Europe s’est faite avec l’agriculture, si on réagit trop tard des choses irrévocables vont arriver ». Cette impression, Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait, n’est pas le seul à l’avoir, surtout face à des producteurs qui ne distinguent plus, à l’horizon, une quelconque hausse du prix du lait.
« L’agriculture a fait l’Europe, elle pourrait défaire l’Europe », s’alarme Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait, le 11 février. Il avait rendez-vous la veille avec Stéphane Le Foll pour discuter justement de la crise laitière. « Nous avons beaucoup parlé d’Europe. Il y a un vrai sujet européen. C’est une crise de surproduction qui ne se résoudra qu’au niveau européen ». Serge Molly, directeur des approvisionnements chez Lactalis, était présent à l’assemblée générale de l’organisation des producteurs Lactalis grand Ouest (OPLGO), le 9 février. Il a rappelé que « l’Irlande a augmenté sa production de 48 % en novembre dernier ». D’autres pays européens ont boosté leur production : +14 % pour les Pays-Bas, +9 % pour la Belgique, +8 % pour le Danemark. En novembre, la France dépassait, elle, à peine sa collecte de lait de l’an passé. « En cumul depuis le début de la campagne 2015/2016, la collecte atteint un volume de 16,250 milliards de litres, en hausse de 1 % par rapport à la campagne précédente », annonce Agreste le 18 janvier. « Il n’y a qu’un facteur pour faire remonter les prix, c’est la baisse de la production laitière ! », s’exclame Serge Molly.
La surproduction européenne, « payée cash »
« Moi, l’effet Irlande, je le paye cash. Il n’y a pas de raison. J’ai respecté mon quota ! », proclame une productrice dans l’assemblée de l’OPL Grand Ouest, suivie d’un brouhaha d’acquiescement de la part des autres producteurs. À travers ces propos, c’est l’Europe qui est remise en cause. De son côté, le Front national (FN), fort du développement de son emprise dans le milieu rural, « devenu, selon lui, un interlocuteur privilégié des agriculteurs », selon Edouard Ferrand, vice-président du groupe Europe des nations et des libertés et chef de la délégation FN/RBM (Rassemblement bleu marine), présentait dix mesures pour sortir de la crise, le 8 février. Entre étiquetage obligatoire de l’origine de viandes, utilisation de produits français dans les collectivités ou fin des négociations du TTIP, rien de vraiment nouveau. Mais surtout, le parti prône de « renationaliser la politique agricole » commune. « Renationaliser, mais pas sortir de l’Europe », précise Edouard Ferrand. Enfin, pas tout de suite, laisse-t-il entendre. Etant donné que « Bruxelles empêche la mise en place » de ces dix mesures, la renationalisation de la politique agricole « finira de toute façon par s’imposer », estime le parti.
Se refuser à « un discours du désespoir »
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« Moi, j’ai arrêté la production laitière et depuis cela va mieux dans ma tête », s’exclame un autre producteur de l’OPLGO. « Moi, je n’ai plus de projets », lance un autre. Les phrases fusent. « Toute une partie au niveau européen n’a pas encore été jouée », affirme Jean-Paul Simier, directeur Filière industries alimentaires de Bretagne Développement Innovation (agence affiliée au conseil régional) afin de laisser un message d’espoir aux producteurs. Il estime que « la négociation communautaire n’est pas encore allée à son terme » au sujet des leviers possibles pour jouer sur le prix du lait et aborde, entre autres, la question du prix d’intervention. « C’est important de le dire sinon les producteurs pensent qu’il n’y a rien à faire. Cela entraîne un discours du désespoir », estime-t-il. Face à un Serge Molly qui annonce un prix du lait à 270 €/1 000 l pour février, voire moins, Jean-Paul Simier s’est refusé à annoncer une quelconque estimation du prix du lait à l’avenir. Il donne pour exemple les négociations politiques de l’Europe avec la Russie au sujet de l’embargo, toujours en cours et capables de faire un appel d’air sur le marché européen (3 milliards de litres de lait).
« On trouvera toujours un pays qui produira moins cher ! »
« On trouvera toujours un pays qui produira moins cher ! », s’exclame Charlotte Mellier, productrice de lait dans l’Ille-et-Vilaine. Membre de la Confédération paysanne, elle porte à 30 000 € le montant de ses factures en retard. De son côté, Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, estime que, dans le mémorandum déposé par Stéphane Le Foll à Bruxelles, « il remet ce que la Conf' réclame depuis longtemps », soit une gestion de la production. « La régulation de la production ne peut se faire qu’au niveau européen. Avec ce mémorandum, on note une évolution dans les prises de position de Stéphane Le Foll. On a l’impression d’une prise de conscience ! il nous semble avoir un ministre qui ressemble à un ministre », affirme-t-il.