Abonné

Laurence Marandola, nouvelle porte-parole de la Conf' « L'hémorragie des paysans doit cesser »

- - 9 min

Première femme à assumer seule le porte-parolat de la Confédération paysanne, Laurence Marandola veut poursuivre la méthode collective initiée par Nicolas Girod, en vue des élections professionnelles de 2025.

Quel bilan faites-vous de l’action de Nicolas Girod ?

Collectivement, nous avons tiré un bilan très positif lors du congrès. C’est un bilan sur une période longue, Nicolas a fait deux mandats de porte-parole. Il a accéléré le travail en collectif, une dimension très importante pour notre syndicat, tout en incarnant des positions saluées par tout le monde. Sur un plan plus personnel, le travail de passation à ses côtés a été très formateur, pour moi comme pour la nouvelle équipe du secrétariat national.

Lui-même avait regretté son manque de bilan sur la Pac, est-ce là un reproche qu’on peut lui faire en interne ?

J’ai participé moi aussi à ces négociations, et je partage donc ce bilan. De manière générale, évaluer nos bilans à l’aune de nos résultats sur la Pac, le foncier, ou l’installation serait très difficile. Ce que l’on peut juger c’est notre détermination, notre persévérance, et la manière dont nos positions ont pu être relayées dans le débat médiatique ou politique. C’est cela que nous regardons avant tout.

Face à son bilan positif, faut-il voir dans votre élection une continuité avec Nicolas Girod, ou plutôt une rupture puisque vous êtes la première femme à incarner seule le porte-parolat ?

Notre secrétariat national s’inscrit dans les décisions du congrès, il y a donc bien une continuité. Nous poursuivrons donc la ligne syndicale réaffirmée en Haute-Vienne, en continuant à la fois la représentation institutionnelle, et en poursuivant la convergence avec d’autres mouvements.

La rupture est plutôt de l’ordre du symbole : c’est la première fois que la Conf’ élit une femme comme seule porte-parole, puisque Brigitte Allain avait partagé son mandat avec José Bové. C’est quand même un signal fort, qui reflète ce qui peut se passer dans la société en général.

L’ensemble du syndicat s’inscrit-il aussi dans cette dynamique ? Pensez-vous aujourd’hui être un syndicat plus jeune ou plus féminin que les autres ?

Dans nos instances dirigeantes, il y a en tout cas une plus grande féminisation qu’à la FNSEA. Notre congrès a aussi montré que nous attirons beaucoup de jeunes, qui sont intégré dans nos instances dirigeantes. Nous tenons à ce travail en intergénérationnel. Notre nouveau secrétariat général le reflète : puisque nous parlons à l’ensemble des paysans, nous parlons aussi bien à ceux qui ont repris des fermes familiales qu’à ceux qui ne sont pas issus du milieu agricole. Le fait que la FNSEA s’intéresse aussi tardivement à ces personnes est d’ailleurs un aveu d'échec, qui montre qu’elle n'a pas su s’attaquer plus tôt aux difficultés du renouvellement.

Eau, installation, revenu : quels seront les prochains grands rendez-vous politiques ou citoyens autour desquels la Conf veut se mobiliser ?

Nous sommes encore en train de construire notre feuille de route. Il y aura forcément la loi d’orientation, sur laquelle nous défendrons l’ambition d’une trajectoire forte, pour donner de la visibilité. D’ici deux ans, nous ne voulons plus perdre aucun paysan, cette hémorragie doit cesser. Nous sommes aussi vigilants sur les projets qui sortent du chapeau du ministère ou de la FNSEA, comme la loi sur le choc de compétivité de la ferme France, ou le décret sur l’agriculteur actif accordant le statut dès 5 % de parts dans une exploitation. Ces textes encouragent l’agriculture de firme, qui serait dangereuse pour la France en termes de souveraineté. Nous continuerons plus largement à travailler sur la répartition des communs, pour empêcher les projets de méga-bassines.

Suite à Sainte-Soline, le ministre comme l’ex-présidente de la FNSEA Christiane Lambert ont eu des mots durs pour votre syndicat, envisageant de retirer les subventions publiques. Que leur répondez-vous ? Que représente Sainte-Soline dans le projet de la Conf’ ?

Nous sommes un syndicat représentatif, vouloir nous écarter de subventions ou des fonds publics auxquels nous émargeons n’est pas un sujet. Ferme des 1000 vaches, OGM, McDonalds de Milhau, la Conf’ a toujours mené des actions marquantes, et nous poursuivront nos combats pour l’ensemble des paysans.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

élections
Suivi
Suivre
Confédération paysanne
Suivi
Suivre

Car dénoncer l’accaparement de l’eau, c’est bien défendre l’ensemble des paysans. En tant que syndicalistes nous avons été choqués par le comportement des forces de l’ordre à Sainte-Soline. La justice doit faire son travail, mais ce n’était le lieu pour un tel déferlement de violence.

Concernant la LOA, quel bilan tirez-vous des concertations au niveau national ou en région ?

Dans certaines régions, les discussions ont pu être douloureuses. Les participants n’ont pas toujours senti une vraie intention de dialogue, et le pilotage a pu faire émerger artificiellement des sujets comme le numérique ou la robotique. Nous pensons en tout cas que cette loi d’orientation doit reposer des bases solides pour l’installation, sur le foncier, la fiscalité. Notre principale inquiétude concerne la répartition des efforts entre le pacte et la loi : nous souhaiterions que la plupart des mesures soient de l’ordre législatif, pour qu’elles s’inscrivent dans la durée.

Quelle sera votre stratégie pour les élections aux chambres ? Quel espoir avez-vous de modifier vraiment les modalités de scrutin ?

Là encore, nous y travaillons. Nous avons en tout cas un objectif de progression, avec des listes dans tous les départements. La progression pourra prendre plusieurs formes, en montant dans les scrutins, en acquérant plus de représentativité, et en gagnant des chambres. Nous avons déjà mis la question de la représentativité sur le tapis lors de nos discussions avec le ministre, et nous le referons. Il s’agit pour nous d’une question de respect de la pluralité, de la démocratie, qui a été soulevé par des rapports de la Cour des comptes ou de l’Assemblée. L’abstention est colossale, et l’une de nos stratégies consistera à aller expliquer à quel point cette élection est importante.

Quel est actuellement le pourcentage d'éleveurs au sein de votre syndicat ? Comment ont-ils vécu les débats sur le climat à la suite du rapport de la Cour des comptes ?

Largement plus de la moitié des adhérents sont des éleveurs, ou possèdent au moins un atelier animal dans des fermes en polyculture-élevage. Ce rapport a donc été mal reçu, puisqu’il stigmatise de façon brutale et globale l’élevage bovin, sans discernement. Pour des éleveurs qui sont autonomes, ou qui ne nourrissent qu’à l’herbe, se retrouver dans le même sac que l’élevage industriel est douloureux. D’autant plus que ce type de réflexion peut ouvrir des portes vers des élevages plus grands. Nous invitons toujours à regarder de quel type d’élevage on parle, et si cet élevage fait sens. Il y a des endroits en France où il n’y a aucune autre façon de faire de l’agriculture. Questionner les effets des pratiques sur le climat, l’environnement, n’est pas un souci pour nous. Mais le rapport aurait pu exiger de flécher plus efficacement les soutiens vers les élevages les plus vertueux.

L’idée d’une troisième révolution agricole associant génétique, numérique et robotique continue de faire son chemin avec l’appui du gouvernement jusque dans la LOA. Quelle place ces techniques ont-elles pour vous dans la transition agroécologique ?

C’est un véritable serpent de mer qui réapparaît à chaque projet, à chaque concertation. La vraie question est de devenir plus autonome, d’affronter le changement climatique. Or ce tryptique n’est pas de nature à renforcer l’autonomie des fermes, tout en empêchant de se poser les bonnes questions. Nous devons réfléchir à d’autres types de solutions, à des modification de pratiques qui pourraient être accompagnées par des changement de variétés, grâce à l’appui de la recherche et des politiques. Il y a en tout de cas de vraies attentes sur le terrain quant à l’accompagnement de ces changements, et le discours sur la technologie empêche d’aller de l’avant.

Comme Nicolas Girod l'a reconnu lors du congrès, un mandat syndicat peut être éprouvant sur le plan personnel. Comment comptez-vous préserver votre équilibre ?

Je suis sereine, parce que je sors d’un mandat de deux ans au secrétariat national qui était déjà lourd. Avant de candidater à ce poste, nous nous sommes donné les moyens de nous préparer sur la ferme, en simplifiant les ateliers. Nous sommes en rythme de croisière, nous avons arrêté de développer, nous avons même un peu réduit certaines activités, et nous pouvons nous le permettre financièrement. La salariée qui travaillait déjà avec nous sera là pour me remplacer. Assumer ce mandat est pour moi un objectif en soi, mais je ne compte pas laisser ni ma ferme ni ma famille en bord de chemin. Ce qui ne m’empêchera pas de rester déterminée, et toujours au service du syndicat et du collectif. Et puis en Ariège, nous avons un grand avantage : les trains de nuit pour Paris.

Questionner les effets des pratiques sur l’environnement n’est pas un souci pour nous

Je ne compte laisser ni ma ferme ni ma famille en bord de chemin