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Crise alimentaire L’heure est à une Organisation mondiale de l’agriculture (OMA)

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L’émotion suscitée par les révoltes de la faim dans près de 40 pays ces jours-ci remet en cause bien des schémas de pensée établis. Et donne un relief particulier à la proposition iconoclaste du Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture qui ne veut plus entendre parler des solutions libérales toujours en vogue à Bruxelles et à l’OMC.

Il faut sortir l’agriculture du cadre des négociations internationales de l’OMC. Et inventer à la place une Organisation mondiale de l’agriculture (OMA) : cette thèse est défendue depuis trois ans par le Momagri (Mouvement pour une organisation mondiale de l’agriculture), association d’initiative française mais à vocation plus large qui réunit autour de Pierre Pagesse, le président de Limagrain, des politiques, des professionnels et des « grandes consciences » d’horizons variés Parmi ces personnalités, se côtoient des dirigeants de groupes comme Euralis, Coopagri, InVivo, Agrial, de la Caisse nationale de Crédit agricole, d’Unigrains, le p.-d.g. des Laboratoires Pierre Fabre, des politiques comme Valéry Giscard d’Estaing, Xavier Emmanuelli, Jacques Godfrain, Jean Bizet, et aussi l’économiste Marcel Mazoyer, le professeur Luc Montagnier, le président de l’Académie de Médecine, etc.. Mais pour passer le filtre du « politiquement correct », l’idée avait besoin d’être étayée scientifiquement. C’est ce qui vient d’être fait à l’aide d’un modèle économique approprié qui est maintenant au point. Encore inédit, le « modèle momagri » devrait, selon le vœu de ses promoteurs, se substituer aux modèles actuellement utilisés dans les instances et les négociations internationales. Car les modèles standards, communs à la Banque mondiale, à l’OCDE et aux gouvernements, dérivent en fait de modèles industriels datant des années 70 qui sont des maquettes de la réalité et reposent sur des hypothèses inexactes en ce qui concerne l’agriculture : ces modèles ignorent en effet sa spécificité qui est de ne pouvoir adapter son offre à la demande aussi facilement que n’importe quel autre secteur ni non plus, si les prix s’effondrent, arrêter son activité comme peut le faire l’industrie.

Persuader Bruxelles

A la veille de décisions politiques majeures comme la révision de la Pac ou la reprise du cycle de l’OMC, le Momagri a donc voulu livrer en primeur les résultats de son modèle le 9 avril au Parlement européen et au service économique de la Direction de l’agriculture de la Commission de Bruxelles. Cette première étape a réussi, aux dires de Jacques Carles, délégué général de l’association, à « ouvrir les yeux des eurodéputés des différents partis et du vice-président de leur commission agriculture, alors même que le Parlement verra l’entrée en vigueur début 2009 du principe de codécision sur la Pac ». Et, dans la foulée, le chef du service économique de la Commission, Pierre Bascou, a promis que l’exécutif européen travaillerait avec le Moma car il ne dispose pas en interne d’un tel outil d’aide à la décision.

Si les évènements qui agitent les pays pauvres ces jours-ci peuvent faciliter un début de retournement des esprits, l’affaire n’est quand même pas gagnée, car ce sont justement les modèles anciens qui sous-tendent aussi bien les propositions Falconer transmises par le comité spécial de l’agriculture de l’OMC au comité des négociations commerciales pour le cycle de Doha, que le rapport de la Commission européenne sur le bilan de santé de la PAC adopté le mois dernier par les 27. Il y a donc urgence…

Présupposés idéologiques

Comme l’explique le chef économiste de Momagri, Bertrand Munier, « les spécificités de l’agriculture sont telles qu’il n’est plus possible de fonder les analyses et les décisions de politique nationale ou internationale sur les modèles standards et l’idéologie selon laquelle une libéralisation non régulée des marchés est la solution à tous les maux ».

Selon ces présupposés, une concurrence totale favoriserait les agriculteurs du monde entier, en leur assurant des prix rémunérateurs, et garantirait aux consommateurs des prix bas et une charge fiscale allégée du fait de la disparition de toutes les subventions. En prime, ironise l’expert, ce credo va jusqu’à croire à « l’amélioration miraculeuse qui toucherait les pays pauvres censés alors exporter sans entraves puisqu’il n’y aurait plus de droits de douane à l’entrée des pays riches. Cette vision idyllique ressemble à ce que tout le monde voudrait croire, mais elle est fausse et peut conduire à beaucoup de désordres et de larmes », ajoute-t-il. En fait, la plupart des modèles utilisés par les organisations internationales donnent une image bien étrange de l’agriculture dans le monde. Ainsi a-t-on dit pendant des décennies que les prix agricoles se stabiliseraient un jour autour de leur prix de marché. Et pourtant, dans les trente dernières années, les prix agricoles – à la différence des prix industriels – ont continué de fluctuer très largement.

On a dit aussi que la raison pour laquelle ces prix ont continué de fluctuer aussi violemment n’était que temporaire. Cela tiendrait simplement au fait que les hommes ont été assez déraisonnables pour ne pas se débarrasser des tarifs, des quotas et autres types de barrières au libre commerce, y compris les subventions aux agriculteurs. Pourtant, selon Momagri, les obstacles de ce type ont été peu à peu supprimés depuis 25 ans et les fluctuations des prix agricoles se sont accrues de façon étonnante, et dans certains cas angoissante. A la vérité, ce n’est pas parce que la demande mondiale de produits alimentaires est soutenue que les prix vont continuer de monter et d’être rémunérateurs.

Scénarios de l’utopie

La libéralisation programmée par la Pac ou celle, encore plus aveugle, voulue à l’OMC ne peut en réalité qu’amplifier ce que l’on est en train de découvrir actuellement : ainsi, le consommateur est victime du yo-yo des prix, que le Moma appelle « l’effet kangourou », c’est-à-dire une variation encore plus forte des prix et donc un pouvoir d’achat lui-même fluctuant. C’est le contraire de ce qui se passe dans le domaine de l’industrie, où le consommateur est en règle générale gagnant lorsque, par exemple, les barrières douanières sont levées.

Le modèle révèle en fait, selon Jacques Carles, que « pour obtenir une augmentation linéaire et régulière des prix agricoles pour les prochaines années (ce que proposent les modèles standards), il faudrait avoir une conjonction d’événements défiant les lois de la probabilité. On pourrait la nommer “scénario de l’utopie”, celui qui ne comporte pas de spéculateurs, suppose une anticipation parfaite des agriculteurs et des conditions climatiques idéales. Un Eden où l’offre s’ajusterait automatiquement à la demande, où la financiarisation de l’agriculture n’existerait pas et les changements du climat non plus ».

Comme l’a précisé Pierre Pagesse à ses interlocuteurs de Bruxelles, en simulant l’impact de la proposition Falconer à l’OMC, le modèle démontre que cette proposition aboutit à un accroissement de la volatilité des prix très proche d’une libéralisation totale. Par conséquent, une décision unilatérale d’abaissement généralisé des droits de douane, des soutiens internes et des subventions à l’exportation « ne profiterait pas aux pays les plus pauvres, bien au contraire ». Faute d’une politique internationale de l’agriculture, tout démantèlement qui ne se situerait pas dans une perspective de coopération internationale pourrait donc aboutir à « une remise en cause de la sécurité alimentaire de nos pays ».

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Une telle coopération internationale existe dans bien des domaines, depuis les banques centrales jusqu’aux services météorologiques, fait remarquer Jacques Carles, mais dans le domaine agricole, tout reste à créer. De même sur les places boursières, il y a une autorité des marchés financiers qui peut suspendre une cotation en cas de bond anormal, mais rien de tel sur les marchés à terme.

L’originalité du modèle…

A la différence des modèles standards, « le module central d’équilibre général calculable » établi par Momagri fait un distinguo entre les riches et les pauvres, au lieu de l’artifice habituel du « consommateur représentatif », et entre agriculture moderne et traditionnelle et il tient compte de l’existence du chômage. Il est de plus complété par un module « risque », totalement nouveau, qui permet d’intégrer la principale spécificité de l’agriculture, à savoir la volatilité des prix, en mettant en équation les trois causes de cette volatilité :

- la première réside dans les anticipations des agriculteurs qui décident de leur production future en fonction des prix en vigueur au moment de leur décision, provoquant ainsi le non ajustement permanent entre l’offre et la demande (les choix ne sont en effet jamais vérifiés en raison du décalage entre la mise en production et la production elle-même qui intervient un an à deux ans plus tard)

- la seconde est l’impact de la spéculation qui, via les marchés à terme, devient de plus en plus financière et tend à amplifier cette volatilité intrinsèque

- la troisième est liée aux risques naturels (climat, épizooties).

De plus, d’ici fin 2008 Momagri mettra en œuvre six ou sept modules par familles de produits et par zones et, en 2009, il lancera une Agence de notation. Il créera en outre un conseil scientifique indépendant pour superviser les évolutions du modèle que voudront lui suggérer les économistes mondiaux.

… et ses premières conclusions

A leur stade actuel, les travaux de Momagri montrent déjà que la volatilité s’accroît fortement lorsque l’on va vers une libéralisation non régulée au plan international, et ce même avec un faible écart entre l’offre et la demande : ainsi les premiers effets des mesures prises jusqu’à maintenant se traduisent par la flambée récente des céréales et ensuite, en simulant les effets d’une libéralisation complète à compter de 2008, le modèle montre une volatilité encore plus forte pour les céréales avec de vrais à coup à la hausse comme à la baisse, et un trend baissier puis un effondrement pour la viande bovine de 2010 à 2015 (voir schéma). Autant de scénarios qui ne feront pas l’affaire des industries alimentaires pour qui la sécurité de leurs approvisionnements et le développement régulier de leurs débouchés conditionnent de très près leur rentabilité et leur capacité à investir.

Encore ces hypothèses sous-jacentes sont très conservatoires, puisque le poids des spéculateurs à caractère purement financier ne figure que pour 75 % des spéculateurs en 2015 (contre 55 % en début de période). En réalité depuis quelques années, leur rôle s’est fortement accru et d’aucuns considèrent que 95 % des prises de position sur la bourse des matières premières agricoles de Chicago sont purement spéculatives. Si l’on introduit une variante prenant en compte cet état de fait, on aboutit à une aggravation du phénomène de volatilité.