Agra Industrie : Quel est l’impact de l’euro fort sur les exportations des vins de Bordeaux ?
Roland Feredj : En ce qui concerne la filière elle-même, l’appréciation de l’euro crée des problèmes par rapport à toutes les monnaies étrangères. Mais l’impact sur les Etats-Unis est le plus important car ce marché donne le ton au reste du monde. 30 % de hausse de l’euro dans un contexte de prix en baisse, cela ne pourra pas durer indéfiniment, sauf à baisser indéfiniment nos prix. Le problème se retrouve également avec la livre sterling et le yen, même si c’est dans une moindre mesure. Un point positif : en tant que collectif, le CIVB voit ses investissements réalisés à moindre prix. Notre activité promotionnelle a une capacité plus importante.
L’impact de l’euro fort n’est pas chiffrable car l’effet se produit à long terme. Il existe, par exemple, un décalage d’un à deux ans pour les grands crus, aux Etats-Unis. Il faut croire que cette situation durera un certain temps, sachant que l’équipe Bush joue sur la baisse du dollar dans la perspective des prochaines élections. Pour nous, aujourd’hui, c’est très pénalisant. Tout le monde s’inquiète. Quant à nos concurrents, ceux qui travaillent eux aussi en euros, en Italie et en Espagne, rencontrent les mêmes difficultés. Pour les autres, comme les Australiens, les choses sont évidemment plus faciles. L’euro se situe à un niveau déraisonnable. Et la BCE refuse de baisser ses taux d’intérêt… Si on en reste aux Etats-Unis, l’effet est très important : une chute de 25 à 30 %, en dehors de tous les autres aspects des relations de la France avec les Etats-Unis.
A.I. : Avez-vous pu vous faire entendre des pouvoirs publics ?
Rolanf Feredj : Nous faisons remonter nos problèmes. Tout le monde voit bien l’impact de l’appréciation de l’euro. D’ailleurs, le problème est le même pour EADS et les vins de Bordeaux : les Airbus et le vin sont deux extrêmes, en terme de produits, mais on voit bien que, dans les deux cas, à partir du moment où l’on exporte, des écarts de cours très brutaux ne sont pas tolérables. D’autant plus qu’ils ne reflètent pas la réalité de la situation. En outre, l’attitude de la France à propos de la guerre en Irak a eu un impact clair et net sur la consommation de vins de Bordeaux aux Etats-Unis : un effondrement de l’ordre de -15 % à 30 %. Ce problème est en voie de résolution mais, maintenant, c’est le dollar faible qui joue.
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A.I. : Comment voyez-vous la conjoncture en 2004 ?
Roland Feredj : La conjoncture est déprimée en Europe. La tendance lourde est celle d’un effritement de la consommation dans les pays traditionnellement producteurs comme la France, et d’une hausse dans les autres pays. Mais ceci ne compense pas cela. Nous devons alors intensifier nos efforts à l’exportation mais il faut "cravacher" pour obtenir des gains de parts de marché ! La situation économique de nos marchés à l’étranger n’est pas brillante : les vins de Bordeaux ne sont pas des produits de première nécessité, alors, quand les consommateurs doivent affronter une situation difficile… Qui plus est, la lutte contre l’alcoolémie dans le cadre de la sécurité routière engendre de vrais problèmes en France. Nous sommes dans une logique d’interdit avec une mise en avant du vin alors que les jeunes, qui constituent les populations les plus visées par les campagnes de prévention, ne consomment pratiquement pas de vin : 11 % seulement d’entre eux en boivent, tandis que 40 % préfèrent la bière et 43 % les alcools. Résultat, les gens n’osent plus boire de vin, notamment dans la restauration ! En France, la consommation per capita oscille entre 56 et 58 litres ; ces mesures très violentes la diminuent, or, quand vous perdez un litre per capita, ce sont des millions d’hectolitres que vous ne retrouvez plus derrière. L’impact est très important pour toute la filière.
30 % de hausse de l’euro dans un contexte de prix en baisse, cela ne pourra pas durer indéfiniment, sauf à baisser indéfiniment nos prix.
1, Comité interprofessionnel des vins de Bordeaux.