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Réglementation/Sécurité alimentaire L’industrie de la viande dénonce la France dans le dossier de l’étiquetage de l’origine

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Des représentants de l’industrie européenne de la transformation des viandes se disent « déçus » et même « fâchés » par la tournure « politique » que prendrait, selon eux, le dossier de l’étiquetage de l’origine des viandes dans les plats préparés, suite au report de la publication d’un rapport à ce sujet de la Commission européenne. Ils mettent en cause l’attitude de la France que ce soit au niveau de certains eurodéputés ou du gouvernement, lesquels auraient exercé des « pressions inacceptables » sur la Commission européenne pour qu’elle retarde la sortie de son rapport, dont le contenu « n’était pas favorable aux demandes de la France ».

« À notre avis, c’est devenu un dossier très politique à cause des futures élections européennes. Il y a un manque de vision stratégique chez certains en France qui en ont fait un cheval de bataille. Ils ont utilisé le scandale de la viande de cheval pour donner plus de force à une demande sur l’étiquetage de l’origine des viandes qui était déjà prévue dans les projets de la Commission européenne. C’est un pari idéologique à court terme ». Les termes de nos interlocuteurs de l’industrie des viandes (qui ont demandé l’anonymat) ne sont pas assez durs à l’encontre de la position de certains eurodéputés et du gouvernement français dans le dossier de l’étiquetage de l’origine des viandes utilisées dans les plats préparés. Ils dénoncent l’attitude de la France qui, selon eux, « aurait fait reculer la publication du rapport de la Commission car son contenu ne lui plaisait pas dans la mesure où il disait la vérité ». Et cette « vérité » est que « les consommateurs ne sont pas prêts à payer plus cher » pour avoir un étiquetage obligatoire de l’origine des viandes utilisées dans les plats préparés. « Plusieurs études montrent que le critère numéro 1 pour les achats des consommateurs – et surtout en ces temps de crise économique –, c’est le prix. Un étiquetage obligatoire a un coût et pour les opérateurs industriels et pour les autorités publiques qui doivent contrôler la mise en application d’un tel étiquetage », assène notre source. Laquelle ajoute : « On aurait dû laisser la Commission publier son rapport qui aurait mis sur la table des faits et des options et on aurait pu discuter de tout cela démocratiquement mais certains en France ont préféré faire pression sur la Commission et ont même fait fuiter le contenu de son projet de rapport pour tenter de saboter son travail ». Aux yeux de l’industrie de la transformation des viandes, il aurait fallu respecter le calendrier qui a été annoncé par la Commission sur ce dossier. Celle-ci a commandé une étude de plus de 200 pages à un consultant privé, « lequel a été payé sur des fonds publics et qui a produit un document qui se veut le plus neutre possible. Cette étude a listé une série d’options avec les avantages et les inconvénients qui les accompagnent. Il y a eu des consultations interservices au sein de la Commission et puis, patatras, une indiscrétion a fait couler le projet de rapport ! Il faut quand même être un peu responsable ! ». Et si d’aventure la Commission européenne venait dans les prochains jours à proposer un nouveau texte, les industriels avertissent : « Des modifications cosmétiques à la rigueur, mais pas de modification substancielle car cela supposerait une nouvelle série de consultations inter-services à la Commission et nous sommes alors repartis à zéro... N’oublions pas que nous sommes une Europe à 28 et il n’ y pas que la France ! Il y a un calendrier connu de longue date et qu’il faut respecter ! »
 
Agnès Lebrun satisfaite du report du rapport de Bruxelles
Sollicitée par Agra Alimentation, Agnès Le Brun, eurodéputée PPE, n’a pas souhaité polémiquer sur la charge de l’industrie de la transformation des viandes et s’est contentée d’indiquer qu’elle « comprend les inquiétudes de cette industrie qui ne voit pas forcément d’un bon œil cette nouvelle contrainte sur ses activités ». Pour autant, elle estime que la confiance des consommateurs doit être restaurée au plus vite après l’affaire de la viande de cheval. Elle affirme que son rôle est de « défendre le point de vue des citoyens-consommateurs et l’intérêt général » et qu’il « n’est pas anormal que les élus défendent les intérêts de ceux qui les ont désignés pour les représenter ». Elle regrette que l’industrie européenne de la transformation « ne comprenne pas cette démarche démocratique de base ». Agnès Le Brun souligne toutefois qu’elle ne « se désintéresse pas de l’industrie européenne des viandes, qui est source d’emploi ». Elle considère qu’il est « de l’intérêt de la filière dans son ensemble d’améliorer l’étiquetage afin de mettre en avant l’image et la qualité de la filière ». Toujours est-il que la maire de Morlaix a applaudi la décision de la Commission de repousser à plus tard la publication de son rapport. « J’espère que ce délai supplémentaire de réflexion lui permettra de formuler enfin les propositions concrètes qui satisferont la demande des consommateurs et des producteurs européens. Un vrai étiquetage permettra aux consommateurs d’orienter leurs achats en fonction de l’origine des produits, valorisant ainsi nos productions de proximité », a-t-elle souligné. Elle a déposé en ce sens une proposition de résolution au Parlement européen. Celle-ci demande à la Commission européenne « de proposer rapidement la mise en place d’un système d’étiquetage de l’origine des viande présentes dans les plats préparés ». Quant à savoir si elle réclame un étiquetage « obligatoire » ou seulement « volontaire » ? L’eurodéputée n’a pas donné suite à cette question précise.
 
Paris demande des propositions législatives
Dans un communiqué commun, le 31 octobre, Benoît Hamon, ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire et à la consommation, et Stéphane Le Foll, ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, ont indiqué que la France prend acte du report de la publication du rapport de la Commission européenne report et « regrette l’absence d’ambition de la Commission européenne à répondre, en cette matière, aux aspirations des consommateurs européens qui plébiscitent à 90% le marquage d’origine des viandes en tant qu’ingrédients ». Les deux ministres appellent la Commission à « renforcer son rapport en l’assortissant d’une proposition législative, comme elle s’y était engagée ». Selon eux, le report de la publication « doit être mis à profit pour approfondir l’impact des différents scenarii envisagés, qui devra concilier les coûts et l’exigence des consommateurs d’une alimentation de qualité et d’une plus grande transparence, le prix n’étant pas et ne devant pas être l’unique critère de choix ». La France rappelle qu’elle a souhaité à de nombreuses reprises que l’on puisse, a minima, pour initier le processus, travailler sur l’étiquetage obligatoire de l’origine de la viande bovine en tant qu’ingrédient dans toutes les denrées, viande pour laquelle, compte tenu des règles d’étiquetage déjà en vigueur, le processus serait le plus facile à mettre immédiatement en œuvre. Les deux ministres français ont obtenu l’inscription à l’ordre du jour du prochain Conseil des ministres de l’agriculture en décembre prochain « d’un point sur l’état d’avancement sur ce dossier ».
 
Il n’y aura pas de proposition législative dans le rapport de la Commission
Interrogé par Agra Alimentation, Frédéric Vincent, porte-parole du commissaire à la santé des consommateurs, Tonio Borg, a confirmé que la publication du rapport de la Commission européenne sur l’étiquetage de l’origine des viandes dans les produits transformés « a été légèrement décalée ». Son adoption « est maintenant envisagée pour la seconde quinzaine de ce mois ». Le porte-parole a insisté sur le fait que l’ambition de la Commission « reste la même », c’est-à-dire présenter aux Etats membres et au Parlement européen des « options » quant à « l’éventuelle extension de l’étiquetage aux produits transformés ». Ce rapport, a-t-il souligné, « ne sera pas accompagné d’une proposition législative ». À titre de rappel, le rapport préparé par le commissaire à la Santé, Tonio Borg, proposait aux États membres et au Parlement européen trois options possibles en matière d’étiquetage en détaillant leur coût et leurs conséquences pour l’industrie. Quant à l’inscription de ce dossier à l’agenda des ministres de l’agriculture de l’UE en décembre prochain, Frédéric Vincent nous a indiqué : « Je ne sais pas si le rapport de la Commission sera prochainement à l’agenda d’un Conseil des ministres. Tout dépendra…de la date d’adoption du rapport de la Commission, et de ce que le Conseil des ministres voudra faire ».
 
Les consommateurs déçus aussi de ce report
« Nous étions nombreux à espérer que ce rapport sorte la semaine dernière. Sans ces informations, aucune base ne permet d’alimenter la discussion sur la manière d’adopter un étiquetage de l’origine de la viande dans les plats préparés qui soit satisfaisante pour les consommateurs ». C’est ce que nous a affirmé Monique Goyens, présidente du BEUC (Bureau européen des unions de consommateurs), suite au report du rapport de la Commission. Selon elle, « la Commission ne fait que reculer pour mieux sauter. N’oublions pas que déjà avant la crise de la viande de cheval, 70 % des consommateurs souhaitaient savoir d’où provenait leur nourriture selon une de nos études que nous avons menées notamment en France ». Selon le BEUC, l’étiquetage de l’origine devrait être obligatoire pour toutes les viandes, la viande utilisée comme ingrédient dans les plats préparés, le lait, le lait utilisé comme ingrédient dans les produits laitiers, les aliments non transformés et les produits comprenant un seul ingrédient.

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