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Clotilde Bato et Mathieu Courgeau, co-présidents de Nourrir « L'installation, un sujet pour toutes nos organisations »

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Clotilde Bato, déléguée générale de Sol, et Mathieu Courgeau, éleveur et ancien président de Pour une autre Pac, sont devenus les nouveaux co-présidents du Collectif nourrir. Entretien à deux voix sur les moyens, la stratégie et les ambitions de cette nouvelle association rassemblant 54 organisations, qui comptent peser sur la loi d'orientation et d'avenir agricole (LOA) pour « accélérer la transition agricole et alimentaire ».

Que s’est-il passé depuis le Salon de l’agriculture 2022, lors duquel vous aviez commencé à évoquer publiquement le nouveau collectif Nourrir ?

Clotilde Bato : Pour rappel, Nourrir est issu de la fusion de la plateforme Pour une autre Pac avec le collectif interassociatif créé durant les Etats généraux de l’alimentation. Tout au long des douze derniers mois, nous avons continué à grandir, en ajoutant une dizaine d’organisations à celles de Pour une autre Pac pour atteindre 54 membres au total. Nous avons travaillé sur la gouvernance, avec cette co-présidence, et un comité de pilotage. On retrouve dans celui-ci les collèges historiques de Pour une autre pac, avec les organisations environnementales et bien être animal (WWF, LPO, Greenpeace…), et les organisations paysannes (Confédérations paysanne, Civam, Terre de liens.). Le collège Solidarité internationale s’est aussi étoffé avec l’arrivée du CCFD-Terres solidaires et d’Action contre la faim. Des organisations comme le Réseau environnement santé et l’association Vrac ont enfin rejoint le collège des consommateurs, pour aller plus loin sur les sujets de santé et de précarité.

Mathieu Courgeau : Notre volonté est en tout cas de faire des propositions concrètes pour accélérer la transition alimentaire et agricole. Les épisodes de la vie publique ne doivent pas décaler le débat face aux urgences environnementales et sociales. Avec l’augmentation du nombre de membres, nous avons aussi organisé le travail différemment. Nous mettons à contribution les organisations membres pour porter des dossiers.

Comment ralliez-vous de nouvelles organisations au collectif ?

MC : Les organisations viennent à nous facilement. Nous sentons que le collectif amène de l’espoir, de l’envie. Nous sommes très honnêtement plutôt le pied sur le frein plutôt que d’aller chercher des gens. Certains acteurs économiques, des syndicats de salariés, des acteurs de l’ESS voudraient nous rejoindre mais nous temporisons. Nous voulons d’abord entamer une réflexion pour savoir jusqu’où nous pousserons l’agrandissement.

Cette nouvelle organisation élargie vous permettra-t-elle d’avoir plus de moyens ?

CB : Par rapport à Pour une autre Pac, l’équipe a légèrement augmenté en atteignant 7 salariés. Notre financement repose principalement sur des fonds privés issus de fondations, à hauteur de 80 % environ, contre 20 % pour les cotisations. Nous sommes soutenus par des acteurs comme la European climate foundation ou la fondation Carasso, qui travaillent sur la transition alimentaire, le climat, et qui nous financent dans la durée sur du développement stratégique. Au total, notre budget a doublé pour passer de 300 000 à 600 000 € annuels.

Quelles seront les priorités du collectif ?

MC Notre dossier phare sera la LOA, avec un travail animé par SOL, l’association que préside Clotilde. Mais un groupe va aussi se pencher sur la Pac, avec un séminaire prévu à l’automne. Nous avons en plus un groupe de travail sur l’élevage. Nous avons publié récemment une note, et nous comptons l'approfondir, pour aller vers plus de concret, sans doute avec un cahier de propositions. Deux groupes commencent à plancher sur le revenu agricole et les échanges commerciaux. Et un dernier groupe est mobilisé autour de l’alimentation et de la précarité, animé par le Secours catholique.

Sur l’alimentation justement, un collectif d’organisations, dont certains de vos membres, a publié récemment une note sur la future stratégie alimentation et climat. Comment allez-vous coordonner ce type d’initiative ?

CB Nous nous complétons : le Réseau action climat, qui est à l’origine de cette note, a un vrai positionnement climat, là où le collectif Nourrir sera plus en lien avec les politiques agricoles. Dans la loi d’orientation agricole, ce sera donc plutôt Nourrir qui sera en avant. La force du collectif est en tout cas de parler d’une seule voix sur des sujets aussi complexes que l’élevage, en réunissant des organisations de solidarité internationales, des organisations paysannes, des organisations de protection de l’environnement.

MC Sur l’installation, par exemple, nous avons passé un cap très positif. L’installation est devenue un sujet pour tout le monde, avec une prise de conscience de l’enjeu du renouvellement dans toutes nos organisations.

Pensez-vous que le débat sur la LOA aura véritablement lieu malgré les incertitudes politiques et les potentiels embouteillages parlementaires ?

CB Nous nous posons en tout cas la question de l’ambition de ce qui sera porté dans la loi, et surtout de ce qui sera porté dans le pacte. Aurons-nous notre mot à dire sur les éléments du Pacte qui ne sont pas soumis au vote de l’Assemblée ? De ce que nous pouvons observer actuellement, entre les concertations régionales et nationales, l’ensemble n’est pas très bien organisé. Nous attendions avec impatience la concertation nationale lancée par le ministère, mais nous aurons finalement seulement quinze jours pour répondre à un QCM…

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loi d'orientation agricole
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Les chambres comme la FNSEA semblent beaucoup miser sur les discussions locales justement. Craignez-vous que votre dimension nationale vous empêche de peser sur les textes, faute d’ancrage local ?

CB Nous nous appuyons sur les membres qui ont des antennes partout en France, comme le réseau Impact, pour échanger sur ces discussions. Et de ce que nous voyons, les méthodologies sont très différentes d’une région à l’autre. Si les organisations environnementales n’ont pas été invitées dans toutes les régions, il faut reconnaître malgré tout que toutes les organisations travaillant sur la question de l’installation étaient présentes.

MC Plus largement, nous n’avons pas pour l’heure la volonté de développer des collectifs au niveau régional. Mais cela fait partie des demandes que nous pouvons recevoir.

Comment êtes vous perçus par les pouvoir publics ?

MC Nous avons rencontré Fesneau en juillet qui nous avait promis un rendez-vous mensuel. Nous trouvions cela très généreux, mais nous ne l’avons pas revu depuis, et beaucoup de demandes n’obtiennent plus de réponse. Nous continuons de tendre la main, mais elle n’est pas toujours saisie. Les événements des derniers mois, dont Sainte-Soline, montrent pourtant l’importance du dialogue.

CB Nous avons par ailleurs rencontré le ministère de la Transition écologique sur la loi d’orientation, puisqu’il fait partie d’acteurs impliqués dans les concertations. Il siège dans les groupes de travail au niveau national et devrait rédiger un rapport pour l’agriculture. Nous n’avons en revanche pas encore rencontré les services du ministère de la Santé, mais c’est au programme.

Échangez-vous avec des décideurs politiques au-delà des formations proches de vos positions, comme les écologistes ou LFI ?

MC Le travail que nous menons sur la LOA nous prouve déjà que le sujet de l’installation est véritablement transpartisan, et dépasse les bords politiques. Il y a un intérêt supérieur, qui se retrouve dans tous les territoires.

CB Dès le départ, un binôme constitué de la députée de la Nupes Marie Pochon et de l’élue Renaissance Sandrine Lefeur nous a par exemple permis d’accueillir des premiers débats au sein du parlement. Nous avons aussi eu des rendez-vous bilatéraux avec des députés issus des Républicains, comme Julien Dive.

D’après les sondages, le consommateur semble plutôt sensible aux enjeux de la transition agricole, en déclarant vouloir réduire sa consommation de viande ou en plébiscitant le bio. Pourtant, les achats ne suivent pas toujours. Comment votre collectif peut-il résoudre ce paradoxe ?

MC Certains de nos membres font de la sensibilisation des consommateurs, mais cela ne sera pas notre rôle. Le simple acte d’achat ne suffit pas pour transformer les modèles. C’est un levier qu’il faut remettre à son niveau : on ne vote pas vraiment avec son porte-monnaie, contrairement à ce que l’on peut entendre. L’essentiel du travail pour assurer la transformation des modèles doit donc se faire sur les politiques publiques, que ce soit pour la pac, les pesticides ou la restauration collective.

« Parler d’une seule voix sur des sujets aussi complexes que l’élevage »

« Aurons-nous notre mot à dire sur ce qui ne sera pas soumis à l’Assemblée ? »

« On ne vote pas vraiment avec son porte-monnaie »