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Prix du lait L’interprofession laitière mise à mal

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Rien ne va plus dans la filière laitière. L’interprofession laitière est en panne. La faute au « réalisme économique » prôné par les industriels rattrapés par la réforme de la Pac… de 2003. Les « replâtrages » successifs, selon la formule de Gérard Budin, président de la FNCL (Fédération nationale de la coopération laitière), de l’accord sur les modalités de fixation du prix du lait de 1997 ne font plus illusion. Ce mois de juillet, les entreprises « offrent » un panorama impressionnant d’évolution de paiement du lait à leur producteurs. De -3,53 euros/1000 litres pour Danone à -13,73 euros/1000 litres pour Entremont en passant par -9,50 euros/1000 litres pour Lactalis. C’est le règne du chacun pour soi. Le ton monte et « les mots échangés » comme « pillage ou vols » des producteurs par les entreprises « font mal ». Il n’empêche, la FNCL qui tenait à expliquer publiquement les raisons à cette impasse, le 1er septembre, n’a proposé aucune sortie de crise possible à l’exception de réunions techniques pour tenter de mettre sur pied un « fonds de régulation ». Une vieille idée remise au goût du jour. Ce n’est pas assez pour enrayer une crise qui se traduit par des « journées blanches » sur tout le territoire. La tenue du Space à Rennes dans une dizaine de jours, peut pousser la filière à trouver une solution. Des manifestations intempestives de producteurs de lait lors de la venue du Premier ministre à Rennes seraient du plus mauvais effet. Jean-Michel Lemétayer, ancien président de la FNPL, sera peut-être encore une fois l’homme providentiel. Quoi qu’il en soit, « il n’y a plus aucun esprit filière », confiait un observateur. Dans le secteur laitier qui a longtemps donné l’exemple, c’est une triste nouveauté.

« Il y a des mots qui font mal », avoue le secrétaire général de la FNCL (Fédération nationale des coopératives laitières). Ces qualificatifs de « pillages » ou « vols » des éleveurs par les entreprises ou d’attitude « destructive » des transformateurs… sont ceux employés par la FNPL (Fédération nationale des producteurs laitiers) et par la FNSEA associée aux JA dans des communiqués de presse. Motif de la discorde ; le prix du lait payé aux producteurs dont la tendance à la baisse pour les livraisons de juillet va de - 3,53 euros/1000 litres à - 13,73 euros/1000 litres suivant les entreprises.

La mobilisation générale a été décrétée par les producteurs. Des « journées blanches » (blocage des camions dans les laiteries) se généralisent sur le terrain (CF encadré ci-dessous). « Par ses affirmations diffamatoires vis-à-vis des entreprises, inacceptables sur la forme comme sur le fond, la FNPL adopte un discours indigne des relations interprofessionnelles bâties depuis de longues dates », a dénoncé la Fnil (Fédération de l’industrie laitière) dans un communiqué.

« Réalisme économique »

La FNCL a tenu à expliquer les causes de cette crise laitière dans une conférence de presse le 1er septembre sans donner de porte de sortie pour le moment. Le temps n’est plus au « diplomatiquement acceptable », a expliqué en substance Gérard Budin, président de la FNCL et président de Sodiaal. La Fnil appelle quant à elle « au réalisme économique et au pragmatisme ». Même si la logique d’un prix du lait moyen négocié à Paris est contestée par la FNCL, le syndicat souhaite toujours « un bon accord interprofessionnel » permettant aux entreprises de payer le prix du lait en respectant les modalités de cet accord. On peut aussi imaginer que ces disparités de prix payé aux producteurs par les transformateurs ne sont pas tenables sur le long terme car elles entraînent une nouvelle situation de distorsion de concurrence entre entreprises.

La tension monte

La tension est donc montée d’un cran au sein de l’interprofession laitière, modèle de concertation et de responsabilisation à moins d’un an de la signature du dernier accord interprofessionnel sur les modalités de fixation du prix du lait, obtenu à l’arraché le 2 septembre 2004. Il y a un an, le

3 septembre 2004, la FNCL et la Fnil expliquaient que cet accord « donnait des perspectives pour 3 ans » en permettant à la filière « d’améliorer sa compétitivité face aux enjeux de la nouvelle Pac ». À cette époque, la transformation souhaitait obtenir un « niveau de compétitivité satisfaisant par rapport à ses concurrents européens, qui, eux, ont baissé le prix de leur lait plus vite et plus fort ». Par ailleurs, cet accord permettait aux entreprises fortement impliquées dans la fabrication des produits industriels (au-delà de la moyenne de la laiterie France : 30 % de produits industriels et 70 % de produits de grande consommation) de bénéficier d’une flexibilité additionnelle (il s’agit d’une baisse supplémentaire du prix calculé sur le niveau de la perte beurre/poudre).

Chronique d’une crise annoncée

Pourtant l’embellie a été de courte durée et la belle mécanique de l’interprofession laitière, déjà mise à mal, s’est grippée. Les deux réunions du comité de suivi du prix du lait visant à établir la recommandation nationale du prix du lait pour le second trimestre 2005, les 13 et 27 avril, se sont soldées par des échecs. C’est à la troisième tentative, le 30 mai, que l’interprofession laitière a réussi à trouver un accord pour le second trimestre. Cette fois-ci, il prévoyait une plus grande réactivité par rapport aux produits de grande consommation (PGC) sur le marché français. Dans cet objectif, un ajustement moyen annuel de - 5,2 euros/1 000 litres a été négocié. Par ailleurs, face à la situation difficile que connaissait le secteur du lait de consommation (qui va mieux aujourd’hui, selon la FNPL), il est prévu un ajustement exceptionnel pour les entreprises très impliquées dans ce segment de marché pour une durée de 3 mois. Le plafond de ce mécanisme de sortie de crise est de - 3 euros/1 000 litres.

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Évolution des règles

Ce qui devait être le 12 juillet 2005 une réunion sans histoire entre producteurs de lait et transformateurs (coopératifs et privés) s’est soldé finalement par un échec. Ce comité de suivi du prix du lait, qui devait fixer les orientations nationales pour le paiement du lait à la production pour le troisième trimestre 2005, a été compliqué par la demande des transformateurs d’une nouvelle évolution des règles du jeu. « Il y a eu des avancées mais on constate trop de retard vis-à-vis des mécanismes correcteur que nous souhaitons», souligne le secrétaire général de la FNCL.

En l’absence d’accord, les producteurs estiment toujours que la recommandation qui découle des réunions de septembre 2004 et mai 2005 doit s’appliquer : une baisse limitée à 3,53 euros/1 000 litres et une flexibilité additionnelle de -2,50 euros/1 000 litres.

Pas de sortie de crise

Pour la FNCL, l’heure n’était pas, le 1er septembre, à envisager de possibles sorties de crise alors que sur le terrain l’action des producteurs de lait s’intensifiait. « Il n’y a pas de coup de baguette magique», souligne Gérard Budin, président de la FNCL et président de Sodiaal. Pour la FNCL, « cette crise n’a rien d’étonnant » : la responsabilité incombe à la réforme de la Pac de 2003 qui instaure « le transfert progressif des aides aux produits vers une aide directe aux producteurs ». Dans ce contexte, la FNIL souligne que « la baisse du prix du lait sur les deux premières années de la nouvelle Pac sera plus que compensée par l’aide européenne de 12 euros/ litre au titre de 2004 et de 24 euros/1000 litres versés en 2005 aux producteurs ». Selon la FNCL, « depuis deux ans, la recette laitière des producteurs progresse (+ 0,7 % en 2004 et 1,4 % estimé en 2005) grâce à l’aide directe laitière. La difficulté réside dans le fait qu’« une grande partie du lait (25 %) ne trouve plus un écoulement suffisamment rémunérateur », explique Gérard Budin.

Des effets « pernicieux »

« Cette réforme de la Pac, préjudiciable aux entreprises laitières » entraîne des « effets pervers et pernicieux » en déstabilisant les marchés. En cause, le lait « flottant » ou lait libre de transformation, qui continue d’être produit malgré l’abandon de zones de collecte par certaines entreprises privées en difficulté. En ligne de mire également, l’effet « domino » : les entreprises, pour s’adapter, décident de se tourner vers les marchés les plus rémunérateurs (produits de grande consommation), quitte à perturber ces marchés en les saturant. La FNCL propose la mise en place d’un fonds de régulation pour permettre aux entreprises de payer un prix du lait correct même si leurs débouchés ne sont pas bien valorisés. Ce fonds, qui n’est pas une idée nouvelle, serait financé par les producteurs. Les coopératives se donnaient jusqu’au mois de décembre pour aboutir, d’autant que le ministère de l’Agriculture pourrait « faciliter les choses ».

Du déjà-vu

Reste que les producteurs de la FNPL ont une impression de déjà-vu face à la mise en place d’un fonds qu’ils ont proposé à la dernière réunion de l’interprofession au mois de juillet 2005… sans grand succès, expliquent-ils. Les trois euros/1000 litres de prélèvement évoqués peuvent l’être dans le cadre de l’accord sur les modalités de fixation du prix du lait avance la FNPL.C’est en tout cas ce que le syndicat avait proposé. Même si la Fnil se dit prête « à poursuivre le dialogue interprofessionnel dans un cadre relationnel serein et responsable », aucun rendez-vous formel ou informel n’est programmé au sein de la filière. L’interprofession laitière semble en panne face au réalisme économique prôné par les entreprises. « L’économie est implacable », rappelle en effet Gérard Budin.

L’effet Space

À quelques jours du salon de l’élevage Space à Rennes, où Dominique de Villepin, le Premier ministre, est attendu le 13 septembre, la crise laitière risque de parasiter l’événement. Ce qui ne peut pas satisfaire Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA et ancien président de la FNPL. Rappelant « qu’il est inadmissible que les engagements pris par les entreprises ne soient pas tenus», Jean-Michel Lemétayer a jugé « indispensable que la filière se ressaisisse ». S’exprimant lors de la présentation du Space qui se tiendra du 13 au 16 septembre 2005 à Rennes, il estime « urgent» la tenue d’un tour de table entre les familles de l’interprofession. « Je n’hésiterai pas à m’investir si cela est souhaité », a-t-il ajouté. « Je ne peux pas imaginer qu’on ne redresse pas la situation », a-t-il conclu. Encore une fois, Jean-Michel Lemétayer frappera-t-il du poing sur la table pour débloquer la situation ? Encore faut-il que les intéressés reprennent le chemin des négociations. Ce qui n’est pas d’actualité pour l’instant. « J e ne vois pas la porte de sortie», confiait, résigné, un observateur. « Il n’y a plus aucun esprit filière».