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L’onde de choc de la crise agricole sur les fournisseurs

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Depuis 2014, les agriculteurs, et plus particulièrement les éleveurs, sont touchés par une crise de prix trop bas. En 2015, ils n’ont cessé de manifester durant l’été et l’automne, réclamant des soutiens de la part du gouvernement et de Bruxelles. Une bonne part freine ses investissements et allonge les délais de paiement auprès des fournisseurs. Le secteur des agroéquipements essaie de tenir en faisant le « dos rond », comme l’explique Patrick Perard, président de l’Union des industriels de l’agroéquipement (Axema). Cependant, c’est à la sortie de la crise que tout va se jouer, au risque de creuser un différentiel de compétitivité déjà existant.

Durant l’année 2015, les agriculteurs n’ont cessé de crier leur détresse notamment les éleveurs de bovins et de porcs. La crise a débuté fin 2014 et perdure encore aujourd’hui. Les perspectives ne sont pas bonnes pour 2016. Une situation qui ne pouvait que se répercuter sur les fournisseurs agricoles, les producteurs d’équipements en particulier. Comment le secteur de l’agroéquipement encaisse-t-il alors la crise ? « Ils font le dos rond », constate Patrick Perard, président de l’Union des industriels de l’agroéquipement (Axema). Pour 2016, son organisation prévoit une baisse de 1,8 % du marché de l’agroéquipement français, après -3 % en 2015. Elle annonce également des volumes produits par les industriels en baisse de 9% en 2015 et un chiffre d'affaires de ces entreprises ayant diminué de 7,4% la même année. « Certains vivent des baisses d’activité de l’ordre de 40 % », estime Patrick Perard. Du côté des tracteurs, le nombre d’immatriculations baisse entre 2013 et 2014 de l’ordre de 28 % pour se stabiliser en 2015 au niveau médiocre de 24 944 immatriculations (-0,1 %). L’immatriculation des moissonneuses-batteuses baisse de la même manière de 8 % entre 2013 et 2014, puis de 12,4 % en 2015. Les pulvérisateurs automoteurs suivent la même dynamique (-11,5 % puis -19,5 %), comme le matériel de travail du sol (-10,1 % et -6,5 %). Cependant, le nombre d'immatriculations du matériel de récolte et de transport des fourrages progresse.

Allongement des délais de paiement

"En Europe, la fragilité des entreprises agricoles n’est pas du tout la même d’un pays à l’autre"

Patrick Perard constate un allongement des délais de paiement à l’image de ce qui se passe dans le secteur de l’alimentation animale. Les agriculteurs jouent sur les dettes fournisseurs pour retrouver une marge de manœuvre dans leurs trésoreries. « Les industriels de l’agroéquipement réduisent leur budget communication, salons, etc. Ils gardent le noyau dur indispensable pour durer dans le temps. Nous ne pouvons pas jouer sur le personnel de nos PME », continue Patrick Perard. Et cela d’autant plus que la France est riche de petites entreprises comprenant de 20 à 49 employés (18 %), à l’inverse de l’Allemagne (7 %). Difficile donc de jouer sur les effectifs pour faire des économies, d’autant que le niveau de compétences du personnel est élevé. « Ces chiffres montrent une difficulté, en France, a dépasser ce seuil de 50 personnes et donc à exporter, contrairement aux entreprises de taille intermédiaire (ETI) allemandes très puissantes », notait Laurent de Buyer, directeur général de Tecnoma, le 30 mars lors d’une conférence de presse. Les industriels de l’agroéquipement français attendent donc « en limitant les dépenses », selon Patrick Perard. Pour lui, « l’agriculture a toujours eu des périodes très favorables et d’autres moins favorables. Tous les cinq à huit ans, nous vivons des périodes très difficiles ».

Les agriculteurs français trop endettés

Laurent de Buyer note, chiffres à l’appui, qu’au fil des ans, la valeur du capital augmente dans les exploitations agricoles en France comme aux États-Unis. Mais le taux d’endettement ne croît pas de la même manière… « Il diminue aux États-Unis pour atteindre 8 % alors qu’en France, il augmente pour atteindre 40 % ! En Europe, la fragilité des entreprises agricoles n’est pas du tout la même d’un pays à l’autre (Danemark : 58 % d’endettement, Allemagne : 20 %, Italie : 1 %) », annonce-t-il. La France est le deuxième pays européen dont le taux d’endettement des exploitations agricoles est le plus élevé. « L’agriculture française a du mal à s’adapter, alors que dans une grande partie de l’Europe, on a laissé l’agriculture s’adapter à la mondialisation », estime Patrick Perard. Également agriculteur, il a sa propre vision de la situation : « Si les agriculteurs doivent crever de faim demain pour nourrir le reste du monde à bas prix, il n’y aura plus d’agriculteurs en France ! » Face à cela, que faire ? Viser l’export, répond Patrick Perard. En effet, « plus on élargit la zone de chalandise, plus on va équilibrer les résultats », explique-t-il.

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Viser l’Afrique et l’Asie

"On ne pourra pas vivre demain avec des entreprises de plus en plus endettées et dépendantes des cours mondiaux"

À l’international, même « si le climat des affaires est morose, voire mou », selon plusieurs membres d’Axema, l’Asie et l’Afrique sont des régions à fort potentiel. D’ailleurs, Axema ne s’y trompe pas puisqu’il organise avec Comexposium un salon du machinisme agricole en Thaïlande et à Alger cette année. « Le développement de la production en Asie ou en Amérique du Sud risque de remplacer l’importation d’agroéquipements en provenance d’Europe », tempère tout de même Laurent de Buyer. Raison de plus pour se manifester dans ces régions du monde. Seulement, les entreprises françaises n’ont pas la taille suffisante pour exporter. De plus, « les marges des entreprises sont en baisse », précise-t-il et cela depuis plusieurs années. Pour autant, « l’incitation fiscale du sur-amortissement a permis d’accroître les ventes de certains matériels », estime Elodie Dessart, responsable du pôle économique chez Axema. Tous n’étaient pas éligibles à cette mesure, fait-elle remarquer. « Un effet limité » donc d’après elle. D’autre part, « sur les dix dernières années, les entreprises françaises ont désinvesti », alerte Laurent de Buyer, « alors qu’il faudrait au contraire investir pour accroître la performance ».

Différentiel France-Allemagne

Difficulté à l’export, marge en baisse, réduction des investissements, les entreprises françaises résistent pourtant. Cependant, dans d’autres pays européens, les entreprises sont mieux armées et peuvent toujours continuer à chercher des marchés et à innover, comme en… Allemagne. À la sortie de la crise agricole, le différentiel de compétitivité entre pays européens pourrait alors se faire durement sentir au détriment de la France et des agriculteurs français. Patrick Perard n’est pas dupe. Il parle de main-d’œuvre polonaise à bas coût, d’impôts et taxes trop lourds en France… « Nous savons que la France ne sera pas capable à elle seule de compenser la perte de revenu des agriculteurs. Demain, ceux-ci devront forcément s’adapter. La France est un pays agricole, si elle abandonne son agriculture à une certaine spéculation, je ne suis pas convaincu que la situation sera tenable sur le long terme. Or, c’est notre autonomie alimentaire qui est en jeu », prévient-il. Même analyse pour les entreprises d’agroéquipements. « On ne pourra pas vivre demain avec des entreprises de plus en plus endettées et dépendantes des cours mondiaux », estime de son côté Elodie Dessart.