Nathalie Guesdon, chef du bureau du changement climatique et de la biodiversité au ministère de l’Agriculture (MAAF), a participé aux négociations climatiques de 2006 à 2012. Son bureau compte quatre agents mobilisés sur la préparation de la Cop21, dont deux négociateurs directement impliqués dans les négociations (agriculture et forêt), dont Ludovic Larbodière pour les sujets agricoles. Au seuil de la Cop21, ils décrivent à Agra Presse Hebdo la mécanique interne de cette réunion internationale.
Agra Presse Hebdo : Comment êtes-vous impliqués dans la Cop21 ?
Nathalie Guesdon : Dans mon équipe, nous avons deux négociateurs. Ludovic sur l’agriculture et Murielle Trouillet sur la forêt. Ils sont tous deux parties intégrantes de la délégation française. Mais le MAAF se mobilise bien plus largement pour la préparation de la Cop21, avec l’organisation de différents événements.
APH : Comment est constituée la délégation française ?
Ludovic Larbodière : Sur chaque sujet de négociations, chaque État membre de la Convention climat peut envoyer des experts : ce sont les délégations. Mais il n’existe pas de « quotas » par nationalité.
NG : Le ministère chargé de l’Agriculture fait partie depuis 2006 de la négociation. La forêt est un sujet ancien, notamment sur la lutte contre la déforestation et la prise en compte des puits de carbone. L’agriculture est, par contre, un sujet un peu plus récent (2011, ndlr).
APH : Quel est le rôle de la délégation française ?
LL : Nous avons un rôle un peu particulier puisque nous assurons aussi la présidence (de la Cop21, ndlr). Nous devons être neutres lors des négociations internationales. En temps normal, on négocie d’abord au sein de l’UE. Puis, c’est l’UE qui défend la position au niveau des négociations internationales. Certains négociateurs des États membres s’impliquent ainsi de manière volontaire au sein de l’équipe de négociation de l’UE.
APH : Vous êtes négociateurs sur les questions agricoles. Combien d’autres le sont dans l’UE ?
LL : Certains pays sont représentés dans les négociations et actifs dans toutes les réunions. D’autres sont simplement informés des discussions. On peut dire qu’une douzaine de pays est très régulièrement représentée sur les questions agricoles. En revanche, tous les pays ont accès aux réunions, à la préparation et aux positionnements pris par l’UE.
APH : Quels sont ces pays ?
LL : Tous les grands pays agricoles. On trouve par exemple l’Allemagne, l’Irlande, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Pologne…
APH : Vous réunissez-vous souvent ?
LL : Trois à quatre fois par an. Pendant les sessions de négociations (réunion internationale, ndlr), qui peuvent durer une à deux semaines, tous les jours, il y a des réunions d’experts de l’UE.
NG : On peut aussi expliquer que tu avais le rôle d’« issue leader », avant, dans le groupe européen. C’est-à-dire que tu préparais les papiers de positionnements. Et vu cette situation particulière de présidence française, tu as pris du recul par rapport à ce rôle pour avoir une position de neutralité.
APH : Les papiers de positionnements ?
LL : Oui, ce sont les papiers où sont écrites noir sur blanc les positions européennes agricoles pour les négociations.
APH : Peut-on savoir ce qu’ils contiennent ?
LL : Des questions liées aux sujets de négociation qui sont à l’ordre du jour : ce qu’il faut défendre, ce qu’on peut accepter ou au contraire ce que l’on ne doit pas accepter, les lignes rouges. On aborde également des questions liées au processus de négociations : "Doit-on solliciter l’organisation d’ateliers techniques ? Sur quels sujets ? Quelles doivent être les prochaines étapes ?"
APH : Au sein de l’UE, y a-t-il consensus ?
LL : Autant que possible, l’UE part à la Cop21 unie. Il y a un positionnement politique au travers d’un projet de conclusion du Conseil (des ministres, ndlr) établi en amont des conférences et des grandes sessions de négociations. Il y a en plus un positionnement plus technique, établi par les groupes d’experts sur chaque sujet de négociation. Mais encore une fois, en tant que présidente de la Cop21, la France s’exprime en son nom pour rechercher un consensus entre toutes les Parties.
APH : Mais l’objectif concrètement, quel est-il ?
LL : Tout le monde reconnaît les enjeux liés au secteur des terres (agriculture et forêts). Il faut que ça apparaisse d’une manière ou d’une autre dans l’accord. La deuxième chose, c’est la spécificité du secteur des terres, qui comporte de multiples objectifs : alimentation, énergie, écosystèmes, biodiversité. Ce n’est pas la même chose de remplacer une centrale à charbon par une centrale à gaz que de modifier profondément les pratiques agricoles. Ensuite, on ne peut pas exiger les mêmes efforts des États-Unis, de l’Inde et du Burkina Faso. C’est la question de la différenciation. Elle se fait d’autant plus facilement qu’on a maintenant les contributions nationales. Chacun a mis sur la table ce qu’il pouvait faire en matière de réduction des émissions de GES (atténuation) et d’adaptation aux impacts du changement climatique (adaptation). Enfin, la comptabilisation est très importante. Certains pays veulent qu’on élabore des principes dans l’accord. D’autres préfèrent qu’on en parle dans la décision.
APH : Quelle est la différence entre l’accord et la décision ?
LL : L’accord est l’instrument juridique pérenne. La décision est adoptée en même temps que l’accord, mais vise déjà à sa mise en œuvre.
NG : C’est une déclinaison opérationnelle.
LL : La décision peut être remise en question par une prochaine Cop, c’est l’équivalent d’une Loi. Un accord, ce serait plutôt l’équivalent d’une Constitution.
APH : A-t-on une idée des pays qui veulent encadrer la comptabilisation dans l’accord et ceux qui le veulent dans la décision ?
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LL : Oui, on a une idée. On peut dire que l’UE, les petits États insulaires et les PMA (pays les moins avancés) sont les plus exigeants. Ceux-là disent qu’il nous faut des règles de comptabilisation strictes. Il faut que les méthodes utilisées pour estimer les stockages de carbone, notamment par le secteur des terres, soient à peu près harmonisées, comparables et transparentes. Sinon, il y a un risque qu’on surestime le stockage dans les sols et la biomasse, ce qui reviendrait à diminuer les efforts d’atténuation des autres secteurs.
APH : Les pays les moins exigeants sont en Amérique du Nord, en Amérique latine, en Asie ?
LL : Pas tous les pays, mais approximativement, oui. En tout cas, sur ce point spécifique de la négociation.
APH : Comment gérer les intérêts, notamment commerciaux, des uns et des autres dans le cadre des négociations climatiques ?
NG : On a toujours dit : « Il ne faut surtout pas entrer sur ce terrain ». Nous sommes attentifs à ne pas dupliquer les discussions qui se tiennent à l’OMC (Organisation mondiale du commerce). On fait attention à bien séparer les choses.
APH : Si l’accord de la Cop21 n’est pas contraignant, comment imaginer que les pays mettront en œuvre leurs engagements de réduction des émissions ?
LL : La manière de s’assurer que les engagements sont tenus fait partie des négociations. Après, les pays sont redevables en termes de réputation, au niveau international et vis-à-vis de leur propre population.
APH : Avez-vous un « emploi du temps » des négociateurs au long de ces négociations ?
LL : Pour les sessions internationales, il y a des réunions obligatoires programmées entre les différents pays. Cette programmation évolue au fur et à mesure de l’avancée des sujets. Tous les matins et tous les soirs, on a des réunions pour faire le point au sein de la délégation française. C’est le cas pour toutes les sessions des négociations (dont la COP21 à venir, ndlr).
NG : Puis le matin, on enchaîne sur des réunions de concertation communautaires puisque l’UE parle d’une seule voix dans les négociations. Les gens se répartissent les sujets… mais cela est très cadré, car les porte-parole sont choisis à l’avance. Et après ces réunions matinales, on entre dans la négociation internationale.
APH : Sur les sujets agricoles, les experts envoyés viennent seulement des ministères de l’Agriculture ?
LL : Dans certains pays, c’est l’Agriculture, mais ça peut être du ministère de l’Environnement, des Affaires étrangères.
APH : A quel moment les chefs d’Etat et les ministres interviennent-ils dans la Cop21 ?
NG : Ils interviennent dans les réunions en plénière. Typiquement, quand on commence et quand on termine les réunions d’experts, on se retrouve obligatoirement en plénière pour acter les décisions qui ont été prises. Car on ne peut pas négocier à 196 pays dans une salle.
LL : Pour la Cop21, le premier jour, la réunion rassemblera les chefs d’Etat : États-Unis, Chine, etc. Ensuite, les négociateurs techniques reprennent la main la première semaine. En deuxième semaine, c’est le segment de haut niveau qui reprend les négociations, ce sont les ministres.
NG : Pour l’essentiel, il s’agit des ministres de l’Environnement et des Affaires étrangères.
APH : Donc l’agriculture n’y est plus représentée ?
NG : Si. Car ces deux ministres portent les positions nationales (dont celles concernant l’agriculture, ndlr).
APH : Les intérêts agricoles seront tout de même portés dans cette deuxième semaine ?
LL : Oui. Sur la première semaine, on va essayer de résoudre tous les sujets qui peuvent être résolus entre négociateurs, au niveau technique. Et puis les sujets véritablement politiques seront renvoyés en deuxième semaine et seront traités au niveau ministériel. L’objectif étant qu’en fin de deuxième semaine, l’ensemble de ces points politiques aient pu trouver un compromis, une formulation qui satisfasse tout le monde. Concrètement, on doit nettoyer le texte des différents points qui font encore débat. On appelle ça des « crochets ». L’objectif est d’avoir un texte qui satisfait tout le monde, sans crochets.
APH : Qu’est ce qui vous a le plus marqué depuis le début de la préparation de la Cop21 ?
NG : J’étais dans les négociations climatiques de 2006 à 2012. En deux ans et demi, le sujet de l’agriculture a percolé dans les consciences. Avant, c’était un sujet d’experts. Le chemin parcouru en trois ans est énorme. Le nombre de conférences, des ministres qui se mobilisent sur le sujet de l’agriculture, de la forêt et du climat : c’était inenvisageable. C’est vraiment ça qui me rend optimiste. Les agriculteurs sont vraiment en train de se saisir du sujet.
LL : Il y avait beaucoup de climatoscepticisme, il y a encore quelques années. Mais les gens ont compris !
Coop de France mobilisée dans la Galerie des solutions
Durant la Cop21, Coop de France sera mobilisée du 2 au 9 décembre dans la Galerie des solutions au Bourget « pour représenter les atouts, le savoir-faire et les engagements de la filière agricole et agroalimentaire coopérative. » Deux ateliers d'illustrations sont annoncés : le 2 décembre avec Terrena, Cristal Union, Frais d'ici sur le « changement climatique : quelle mobilisation des acteurs de la filière alimentaire? », le 7 décembre avec Agrial, le GIE Pointe de Bretagne sur le thème « transport et optimisation logistique. »
L'Espace générations climat au Bourget reste ouvert au public
La société civile jouera un rôle « très important avec un espace dédiée, l'Espace générations climat », selon le ministère de l'Ecologie, le 23 novembre. Ainsi, l'état d'urgence mis en place suite aux attentats de Paris n'annule pas la réunion des 340 acteurs français et internationaux. Sur cet Espace générations climat, près de 360 conférences sont prévues du 1er au 11 décembre. Le site de la Cop21 précise que chaque journée aura une thématique. La journée « agriculture » est maintenue le 1er décembre. Par ailleurs, la marche pour le climat du 29 novembre étant annulée, un bon nombre d'ONG dont la Fondation Nicolas Hulot, WWF et France Nature environnement ont lancé une alternative à cette marche le 25 novembre, selon un communiqué de FNE, le 23 novembre. Il s'agit de « mettre en relation » les personnes qui auraient souhaité marcher via le site internet : www.march4me.org