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Reportage - Election aux chambres d’agriculture Manche : la Coordination rurale en embuscade

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A qui la Coordination rurale prendra-t-elle des voix dans la Manche lors de l’élection aux chambres d’agriculture de janvier 2007 ? Cette question était sur toutes les lèvres dans le département, avant même la constitution officielle de la liste Coordination rurale. Dans un match traditionnellement serré entre FDSEA et Confédération paysanne – respectivement 53,6 % et 46,4% aux dernières élections aux chambres d’agriculture de 2001 –, l’arrivée d’une liste Coordination rurale pourrait mathématiquement changer la donne pour le scrutin de fin janvier. Rencontre avec les représentants locaux des trois syndicats. Entre prudence pour les syndicats déjà bien rodés et espoir pour le petit nouveau…

Ceux sur qui se focalise tout le suspens du scrutin du 31 janvier, sont jeunes et inexpérimentés, du point de vue syndical. Arthur Kjnineburg, cet éleveur laitier de 36 ans, ancien commercial dans une entreprise d’insémination animale, tête de liste dans la Manche pour la Coordination rurale (CR), n’est jamais tombé dans la marmite syndicale quand il était petit. Son obsession du moment : réussir à réunir les 23 personnes pour que cette liste du collège exploitants de la CR devienne réalité. Son acolyte, éleveur laitier un peu plus âgé qu’Arthur, avoue un court passage syndical par les JA mais sans réelle implication. Le syndicalisme est un sport qu’ils n’ont pas l’habitude de pratiquer. Tout au plus, reconnaissent-ils être un peu aidés par le département voisin du Calvados, où la CR est bien implantée. Lors des précédentes élections de 2001, la constitution d’une liste CR dans la Manche avait déjà été tentée mais sans succès. Le programme défendu ? « Notre priorité est d’abord de déposer une liste », confient-ils lors d’un déjeuner improvisé dans un café en face de la mairie de St-Lô. Le jour de notre rencontre, le 13 décembre, il manque encore 3 noms pour clôturer la liste. « Agriculteurs bio ou grosses structures agricoles, on s’en fiche », lancent-ils. Rien n’est simple pour un syndicat qui a tout à créer au niveau local.

Coordination rurale : « Casser la politique de la Fédé »

Pour le message, c’est plus facile : « Nous voulons casser la politique menée depuis longtemps par la Fédé », lance Arthur Kjnineburg. « J’ai mis plus d’un an à pouvoir m’installer. Il m’a fallu beaucoup de courage et de motivation pour passer outre le système de copinage de Pascal Ferey (président de la FDSEA : ndlr) », indique-t-il en faisant référence à des passages en CDOA où il a été à plusieurs fois débouté. « J’ai concrétisé un rêve », explique-t-il alors que ses parents sont installés aux États-Unis comme agriculteurs. Pourquoi la Coordination rurale ? « La Conf’est trop “anti”. Je n’aime pas cela. Nous avons des valeurs », explique-t-il. « La Conf’a toujours voulu des primes. Nous voulons des prix rémunérateurs. Pour moi, José Bové est une imposture dans l’agriculture ». « Nous avons tout à espérer », estiment les deux colistiers. Ils n’ont en effet pas grand-chose à perdre…

FDSEA : une mécanique bien rodée

Face à l’inexpérience des deux meneurs de liste Coordination rurale, Pascal Ferey, président de la FDSEA de la Manche et vice-président de la FNSEA au niveau national, est un vieux routier du syndicalisme. C’est la troisième campagne aux élections aux chambres d’agriculture qu’il mène. Tête de liste, toujours passionné et combatif, il n’en est pas moins prudent quant à l’issue du scrutin. « Il faut être humble », estime-t-il.

À la tête d’une puissante « fédé » de près de 100 salariés qui donne le « la » de la politique agricole du département, le vice-président de la FNSEA nous reçoit dans son bureau de la maison de l’agriculture de la Manche. Figure charismatique de l’agriculture départementale, au physique imposant, Pascal Ferey, entouré de quelques-uns de ses colistiers, se lance. À la question : Etes vous toujours en position de gagner les élections ? Pascal Ferey répond : « Je ne sais pas sur quoi on pourrait les perdre », déclare-t-il tout en admettant qu’« il y a des inquiétudes fortes dans les campagnes, mais nous avons un bilan correct ». « La conjoncture a été globalement bonne en viande bovine, hors sol et céréales. Malgré cela, tout ne va pas bien dans les campagnes. Nous avons eu des problèmes en lait», concède-t-il. De quoi alimenter des voix pour la Coordination rurale ? « Les mécontents de la Fédé vont se reporter autant sur la CR que sur la Conf. Mais il est possible que la CR prenne plus de voix à la Conf», estime-t-il.

« Fiers, réalistes et ambitieux »

Du côté du programme FDSEA-JA dont le tract de campagne met en avant un projet porté par des hommes « fiers, réalistes et ambitieux », Pascal Ferey privilégie une dimension sociale forte, n’hésitant pas à empiéter parfois sur les terres de la Confédération paysanne. Il faut que les actifs de l’agriculture puissent bénéficier d’une « qualité de travail, d’une qualité de vie et d’un revenu suffisant » pour avoir envie d’entreprendre.

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Deux principaux dossiers figurent dans les propositions pour 2007 : le renouvellement des générations et l’amélioration de la qualité de vie des exploitants dont la majorité dans le département est tournée vers le lait. « Il est plus que jamais important d’accompagner les jeunes. 50 % des agriculteurs vont prochainement partir en retraite », constate-t-il. « Il faut permettre aux agriculteurs de s’agrandir pour garder des exploitations viables. Pour créer de l’emploi, il faut un niveau de salaires intéressant, donc de la productivité», analyse Pascal Ferey, précisant bien qu’il ne s’agit en aucun cas de « productivisme ». Tout cela passe pour lui par un contrôle des structures « simple » : « Privilégier d’abord l’installation, favoriser les plus faibles d’entre nous et accompagner ceux qui ont un raisonnement d’entreprises », annonce-t-il convaincu. « Il faut donner des perspectives aux agriculteurs» et aux agricultrices. Dans le programme de la FDSEA, il est proposé « d’intégrer la notion d’actif investisseur dans le projet agricole départemental afin de mieux reconnaître les personnes et particulièrement les femmes qui s’engagent pour la réussite de l’entreprise ».

Ratisser le terrain

Pour convaincre, Pascal Ferey et son équipe vont mettre les bouchées doubles. Dans un duel qui devrait être serré, ils savent bien que chaque voix compte. « On va visiter tous les cantons. Nous tiendrons des réunions publiques où tous les agriculteurs seront invités », déclare-t-il, avec un ton déterminé. Du 3 au 19 janvier, 22 réunions sont programmées, soit 7 de plus qu’en 2001. Un record à l’échelon départemental pour une élection de ce genre ! La campagne aux élections des chambres d’agriculture a débuté lors de la soirée anniversaire des 60 ans de la Fédé qui a réuni près de 1 200 personnes avec un témoin de marque : Henri Nallet, ancien ministre de l’Agriculture du gouvernement de… Laurent Fabius ! Pascal Ferey préfère officiellement ne pas se prononcer quant à l’issue possible du scrutin. Mais il veut se montrer déterminé. « Notre but est d’arriver premier en étant majoritaire seul, plutôt que de gagner pour gagner », indique-t-il. Pour lui, « c’est toute la politique agricole du département qui est en jeu ».

L’enjeu du vote contestataire

Changement de décor avec la Confédération paysanne. Dans un local exigu en sous-sol sous la mairie de Vire (Calvados), la porte-parole du syndicat pour la Manche, Christiane Angot, nous accueille juste avant une réunion syndicale pré-électorale. Cette année, Pierre Aubril, éleveur laitier, sera tête de liste. Face au charisme d’un Pascal Ferey, la Confédération paysanne locale avait depuis longtemps opposé une autre figure agricole nationale et régionale : François Dufour. Mais cette année, il ne mènera pas la liste. L’atout majeur de la Confédération paysanne de la Manche apporte juste sa caution en figurant en dernière place de la liste. Après avoir siégé 18 ans à la chambre, il préfère officiellement « se consacrer à d’autres activités » (ndlr : il reste porte-parole de la Confédération au niveau de la Basse Normandie). Comme Pascal Ferey, Christiane Angot veut rester prudente sur l’issue du scrutin, même si son syndicat avait talonné la FDSEA en 2001. L’arrivée d’une liste Coordination rurale attise les craintes. « Il y a 6 ans, nous avions capté toute l’opposition départementale. Cette année, la Coordination pourrait prendre une partie de ces voix-là », confie-t-elle. La Confédération paysanne, syndicat « reconnu » qui a même un bureau dans les locaux de la Chambre d’agriculture, n’a que peu d’élus (5) siégeant en assemblée plénière malgré son score de 46,3 % en 2001. La faute au mode de scrutin qui fait la part belle à la liste qui fait plus de 50 % et aux « coutumes locales ». « La chambre d’agriculture doit être au service de tous. A l’heure actuelle, ce n’est pas le cas », estime-t-elle. « Nous n’avons aucune place au bureau. Or c’est là que sont prises toutes les décisions. C’est pour cela que nous avons refusé toutes les places en commissions », explique-t-elle. « En Loire-Atlantique, à la chambre d’agriculture détenue depuis 2001 par la Confédération paysanne, cela ne se passe pas comme cela », se défend Christiane Angot qui ne peut compter que sur deux salariés à plein-temps pour la structure syndicale.

Une opposition « claire » à la Fédé

Quel est l’atout de la Conf pour gagner ? « Un programme électoral clair, qui ne trompe pas les agriculteurs », selon Christiane Angot. « Ce qui nous oppose à la Fédé n’a jamais été aussi fondamental», ajoute-t-elle. Fidèle à la ligne nationale, la structure locale veut « mieux répartir les productions et les aides publiques et maintenir le maximum de paysans. « Obtenir le statut d’actif agricole pour le conjoint » est également une revendication forte du syndicat, qui souhaite également « relocaliser l’économie agricole, en développant la vente directe ». Malgré l’incertitude du résultat, Christiane Angot croit aux chances de victoire de sa liste. « Et si les voix de la Coordination rurale provenaient en majeure partie des déçus de la FNSEA ?», se plaît-elle à imaginer. Le vote par correspondance pourrait également faire évoluer la donne en faveur des minoritaires. « Les gens seront plus libres pour voter », espère-t-elle. Le syndicat doit organiser 13 « fermes ouvertes », pour convaincre les paysans indécis de voter pour la Confédération paysanne.

Carte d’identité agricole du département SAU : 446 000 hectares 13 000 exploitations dont 6 600 exploitations professionnelles Répartition des productions : lait : 74 %, bovin viande : 10 %, légumes : 5 %, porcs : 3 %, autres : 8 % Chambre d’agriculture : Résultats 2001 : FNSEA : 53,6 %, Confédération paysanne : 46,4% Conseil plénier (collège exploitant) : 16 élus FDSEA et 5 élus Confédération paysanne Nombre de salariés : 95