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 Stratégie Michel Prugue : « L’entreprise coopérative s’inscrit dans la modernité »

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Intégration des Grands Moulins de Paris dans un pôle coopératif meunier, qui contrôle 60 % de la farine française, rachat de Béghin-Say par l’Union SDA et les planteurs : le secteur coopératif accélère ses investissements dans la transformation. Entre 1997 et 2002, les coopératives ont cédé un volume de chiffre d’affaires de 1 milliard d’euros, mais en ont gagné dans le même temps 6 milliards à coup d’acquisitions et de croissance interne, constate Michel Prugue, secrétaire général de la Confédération française de la coopération agricole (CFCA), par ailleurs président du groupe Maïsadour. Dans ce processus, la question fondamentale, souligne-t-il, porte sur la capacité des producteurs à accepter la confrontation avec les marchés et leurs règles.

Quel bilan tirez-vous de l’activité des coopératives en 2002 ? Les diversifications à l’aval se sont-elles poursuivies ?

Le chiffre d’affaires consolidé des entreprises du secteur coopératif est estimé à 66 milliards d’euros en 2002, ce qui laisse présager une hausse supérieure à 2 %. Ce chiffre inclut l’activité des filiales. A elles seules, les 3 500 coopératives avaient totalisé en 2001 47 milliards d’euros. 45 % du chiffre d’affaires sont réalisés aujourd’hui dans la transformation. Historiquement, vous le savez, les coopératives avaient pour objectif de concentrer l’offre des agriculteurs. Actuellement encore, neuf agriculteurs français sur dix adhèrent, sous une forme ou sous une autre, à une telle structure. En Aquitaine, région que je connais bien, 70 % de la production céréalière sont contrôlés par la coopération et ses filiales. Autre exemple, en région Midi-Pyrénées, plus de 60 % de la collecte laitière sont assurés par des entreprises coopératives. Ces positions demeurent très fortes.

Tant que l’offre agricole se révélait inférieure à la demande, le positionnement à l’amont des coopératives se suffisait à lui-même et ne posait pas problème. Mais lorsque la donne a changé, il y a un certain nombre d’années déjà, les coopératives ont commencé à s’engager le plus loin possible dans la transformation de leurs produits, pour conquérir de la valeur ajoutée au bénéfice de leurs producteurs.

Entre 1997 et 2002, on a observé une croissance interne des coopératives, des opérations de croissance externe et d’acquisitions, principalement dans la transformation, et des cessions, qui conduisent au total à un solde positif de 5 milliards d’euros. Le secteur de la malterie nous offre l’exemple du système le plus abouti : le regroupement de plusieurs coopératives qui recherchaient des débouchés pour leur matière première a permis de créer le groupe Malteurop, qui compte parmi les leaders mondiaux sur son marché et accompagne dans leur expansion les industriels de la brasserie. De même, dans la meunerie, 14 coopératives, après un premier échec, ont su s’allier pour reprendre les Grands Moulins de Paris et contrôlent désormais 60 % de la farine française.

Au-delà de certains privilèges fiscaux que leur contestent les entreprises privées, les coopératives se voient reprocher, en particulier dans le secteur de la volaille en crise, de casser les prix sur le marché. Que répondez-vous à vos détracteurs ?

Je viens de vous parler du malt ou de la meunerie. Je pourrais évoquer la prise de contrôle du sucrier Béghin-Say par l’Union SDA et les planteurs, ou les acquisitions du normand Agrial dans les légumes de quatrième gamme en Grande-Bretagne et en Espagne. A travers toutes ces opérations, les groupes coopératifs ont démontré leur capacité à manager des entreprises d’aval et à s’adapter aux marchés. Si les coopératives sont soucieuses avant tout de fixer des activités économiques dans leurs territoires, de mauvais esprits pourront évidemment s’interroger sur le bien-fondé des investissements réalisés à l’étranger. Quel que soit leur statut, les entreprises se doivent de raisonner à la taille de leurs marchés et d’accompagner leurs clients distributeurs où qu’ils aillent afin de leur proposer la palette la plus large de produits et de services, confortant en cela leurs activités de base au service de leurs adhérents.

Pour en venir à la volaille, je voudrais rappeler, d’abord, qu’il s’agit d’une situation particulière. Plusieurs coopératives avaient souhaité créer un pôle d’activité puissant dans le secteur. Leur projet s’est concrétisé – quelque peu précipitamment – sur les décombres du groupe Bourgoin. Or personne n’ignorait, depuis la signature des accords de Marrakech, que la filière, confrontée à une forte diminution de ses exportations, devrait réduire sa production et le nombre de ses outils industriels. Cependant, la crise de l’ESB et la peste aviaire en Italie aidant, le marché s’est révélé porteur, mais pour un temps seulement.

La filière coopérative a dû digérer tous ces phénomènes, dans un contexte de concurrence exacerbée livrée dans ce secteur. Au final, ce projet n’a pas pu avoir tous les effets structurants escomptés. Enfin, ont contribué aussi à cette situation de crise les importations de matières premières brésiliennes et thaïlandaises par les transformateurs du Nord de l’Europe, alléchés par des prix bas. Au moment où l’Europe interdit l’utilisation de certaines molécules dans les soins vétérinaires à apporter à nos animaux, nous sommes fondés à nous interroger sur les produits utilisés au Brésil ou en Thaïlande, sans souci de leurs effets sur les consommateurs. C’est pourquoi nous n’avons de cesse de militer en faveur d’un étiquetage sur l’origine de la matière pre-mière dans les produits finis. Nous voyons bien que dans les accords internationaux, une volonté politique finit toujours par aboutir.

Cette situation dans la volaille ne date pas d’hier. Certaines coopératives, qui depuis, ont jeté l’éponge, avaient investi dans le secteur avec des ambitions démesurées…

Il est trop facile de rendre les coopératives responsables de la surproduction ou des baisses des prix. La fuite en avant qui consiste à brader la production est malheureusement une attitude qui s’observe quel que soit le statut de l’entreprise. Dans la guerre au couteau que se livrent les opérateurs, le vrai problème est de savoir si l’on est capable de créer des outils de régulation de la production.

Le système coopératif prend tout son sens dans une perspective d’aménagement des territoires. Dans le Sud-Ouest, la coopération a été amenée à investir dans certains métiers, dans le souci de pérenniser les outils de transformation. Je pense aux partenariats noués dans le maïs doux avec Bonduelle et Géant Vert. Je songe à l’aviculture où nous avons su nous montrer solidaires et apporter la consolidation financière nécessaire à des entreprises en difficulté. Je peux citer aussi l’exemple du foie gras, un secteur très difficile, dont les entreprises n’auraient sans doute pas pu poursuivre leur développement sans l’appui des groupes coopératifs. Ce qui, soit dit en passant, ne doit pas nous empêcher de réfléchir intelligemment aux solutions à apporter en vue de tirer cette filière de l’ornière où elle se trouve. L’intérêt de la coopérative réside dans son ancrage dans le territoire, dans la solidarité et dans le maintien de centres décisionnels proches du terrain. Naturellement d’autres entreprises peuvent se prévaloir des mêmes caractéristiques, mais bien souvent, les financiers qui les contrôlent, n’ont pas les mêmes objectifs de réinvestissement de la richesse créée dans le développement de nouvelles activités au service du local, mais de répondre à la demande de profits de leurs actionnaires.

Précisément, certaines coopératives, à l’instar de Sodiaal, et désormais de France Champignon, font appel à des partenaires financiers pour sortir de leurs difficultés. Que vous inspire leur démarche ?

Je vous ferai une réponse à deux niveaux. D’abord, il convient que les agriculteurs soient conscients de leur capacité à financer leur développement. S’ils font le choix de l’assumer, il leur faut être prêts à puiser dans leurs réserves et à capitaliser dans la coopérative. Dans le cas contraire, s’ils ne le souhaitent pas pour des raisons qui leur sont propres, les gestionnaires de l’entreprise doivent trouver une solution. A titre personnel, je considère qu’il convient d’être très prudent dans le partenariat avec les investisseurs financiers, et d’en mesurer toutes les conséquences car, à terme, les producteurs seront confrontés à la nécessité de racheter l’entreprise remise en ordre de marche, ou devront se résoudre à la voir entrer en Bourse et voir ainsi partir les profits vers d’autres horizons.

Au-delà de cet aspect des choses, la question fondamentale est celle de la capacité des producteurs à accepter la confrontation avec les marchés et leurs règles. En d’autres termes, sont-ils disposés à se placer dans des situations réelles de marché, et à percevoir des compléments de prix au travers des dividendes, lorsque l’entreprise dégage des résultats et crée de la richesse et non pas avant. La vraie difficulté, c’est que le prix mondial et les pratiques de dumping ne reflètent pas la réalité des prix du marché. On mesure là l’importance de la Pac pour favoriser une économie durable et non un libéralisme destructeur de richesses de proximité.

La CFCA a beaucoup travaillé sur la gouvernance d’entreprise. Quel souci vous a guidé dans ce débat interne ? Dès lors que les groupes coopératifs changent de dimension, comment maintiennent-ils le lien avec leurs sociétaires ?

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Les grands principes – dissociation des pouvoirs entre président et directeur, conseils d’administration souverains… – doivent être remis sur le métier à intervalles réguliers. Nous souhaiterions notamment que la responsabilité du président soit plus affirmée dans les textes. Par ailleurs, nous avons des progrès à faire dans les outils de contrôle. Actuellement, nous développons le bilan sociétal, un outil de mesure de la performance qui ne se limite pas aux seuls résultats économiques.

En fait, le mode de fonctionnement des coopératives, longtemps tenu pour passéiste, est en réalité gage de transparence, d’équité, de solidarité et de mesure de l’efficacité. Il préconise que les décisions conditionnant l’avenir, doivent être partagées. Afin d’attirer les cadres dirigeants de haut niveau dont nous avons besoin, notre mode de fonctionnement doit être explicite. Surtout, nous permettons de développer des stratégies à moyen et long termes en affectant des ressources nécessaires à la réalisation de projets. Cette notion de lisibilité dans le temps partiellement disparue dans certains types d’entreprises doit rester notre force. Contrairement aux idées reçues, l’entreprise coopérative s’inscrit dans la modernité. Il lui faut le faire savoir.

Justement, la CFCA a élaboré un projet, baptisé « Mediacoop », de communication institutionnelle. Où en êtes-vous de son lancement ? Les coopératives ont-elles répondu nombreuses à votre appel de financement ?

Lorsque Philippe Mangin et moi-même avons réalisé notre tour de France, les coopératives se sont montrées très sensibles à nos arguments en faveur de « Mediacoop ». 400 d’entre elles, et des plus significatives, ont partagé notre analyse, et d’ores et déjà accepté de participer à l’opération. A ce jour, seules 10 % nous opposaient un refus, et nous pensons que d’autres sont encore dans une position attentiste.

Pour le financement, nous tablons sur un budget annuel de 1,5 million d’euros. Le système s’apparente à un prêt à taux zéro que les coopératives nous consentent pour une durée de six ans. L’argent étant placé, seuls les intérêts seront investis dans la communication. Les coopératives ont donc la garantie de récupérer leur capital, passé le délai des six années. Quant aux messages que nous allons diffuser, il est encore trop tôt pour en parler, mais nous souhaitons véhiculer l’image de modernité de l’entreprise coopérative auprès des décideurs et des jeunes.

Dans le même esprit d’efficacité, vous envisagez la création d’une « Maison commune » de la coopération. Avez-vous réussi à aplanir toutes les difficultés, qui avaient pesé dans le passé sur des projets similaires ?

« Mediacoop » constitue un chantier prioritaire de la « Maison commune » et nous avons bon espoir de concrétiser notre projet de refondation d’ici l’automne. N’oubliez pas que la coopération compte en son sein une quarantaine de structures de fédérations régionales et nationales, en plus de la Confédération, le tout représentant plus de 300 salariés ! Il est donc tout à fait naturel que se fasse entendre un certain éparpillement dans les discours et qu’émergent de certains dossiers des lignes de défense sectorielles ou territoriales. Dans ce concert, nous allons tenter de dégager une expression politique commune et de mettre nos compétences en réseau.

Nous poursuivons trois objectifs politiques qui ont été votés par le conseil d’administration de la CFCA du 20 mai dernier. Il s’agit de renforcer l’expression politique de la coopération afin de la porter à un niveau qui soit en cohérence avec son poids économique pour mieux promouvoir son projet, ses valeurs et ses spécificités ; accroître l’efficacité, la complémentarité et la capacité à travailler ensemble de toutes les organisations professionnelles coopératives pour mieux répondre aux attentes légitimes des entreprises ; établir l’« organisation coopérative » comme un interlocuteur incontournable de l’agroalimentaire pour affirmer le rôle des coopératives dans l’organisation des filières et nouer un partenariat équilibré avec l’Ania.

Les projets passés étaient-ils arrivés trop tôt pour pouvoir être menés à bien ? Ou l’environnement a-t-il changé, nécessitant de resserrer les rangs ?

La réflexion a mûri, et il faut bien reconnaître que certaines coopératives exigent des services tellement pointus que si leurs organisations professionnelles se montrent incapables de les leur apporter, elles s’adresseront ailleurs. Ce serait dommage car nous possédons de grandes capacités d’expertise, qu’il est important de partager.

D’importants rapprochements de coopératives ont été conclus en Scandinavie ou aux Pays-Bas. Leurs homologues françaises ne tardent-elles pas à s’allier ? Le règlement européen sur la société coopérative européenne favorisera-t-il, selon vous, les opérations transfrontalières ?

Rappelez-vous tout de même que les Pays-Bas sont à peine plus étendus que l’Aquitaine ! Cela dit, il faut étudier la situation des coopératives dans chaque pays, et comparer les cultures. En Scandinavie, les structures de production agricole sont très différentes des nôtres. Les agriculteurs y sont bien plus spécialisés que dans l’Hexagone.

Pour ce qui est du règlement européen, nous l’avons souhaité, et il va nous falloir désormais examiner comment il peut être utilisé pour créer des partenariats transnationaux. C’est un véritable défi au sein de la coopération pour savoir comment on va concilier l’efficacité économique et le maintien de centres de proximité sur le territoire.

A propos de la réforme de la Pac, les entreprises se disent inquiètes de voir les agriculteurs abandonner leurs productions. Partagez-vous cette préoccupation ?

La réforme de la Pac signe l’abandon du mot « commune ». Je le regrette. Derrière les déclarations de Franz Fischler, qui nous promet une Europe agricole meilleure, se profile en réalité un plan de restructuration des agriculteurs dont l’ampleur dépendra des modalités d’application choisies par la France. Quoiqu’il en soit la coopération va devoir assumer un rôle important d’organisation de la mise en marché et des filières. Maintenir le plus grand nombre d’agriculteurs ne se fera pas par l’addition de projets individuels sans liens entre eux. La force des projets individuels est d’être au service d’un projet collectif initié au sein de nos coopératives, garant de la pérennité de notre modèle agricole et agroalimentaire.