Greenpeace a publié le 16 mai une actualisation de sa carte dédiée aux « fermes-usines », à l’occasion d’un « moment-clé » identifié entre la loi d’orientation et la directive européenne IED. L’ONG constate, comme Eaux et rivières de Bretagne et certains chercheurs comme Jean-Louis Peyraud, que ces installations sont toujours mal connues et suivies par l’administration.
« Entre l’enjeu démographique auquel l’élevage est confronté, la loi d’orientation en France, et la directive européenne sur les émissions industrielles (IED, NDLR), le moment est clé socialement comme politiquement », défend Suzanne Dalle, chargée de campagne Agriculture chez Greenpeace. Avec sa carte des « fermes-usines », actualisée pour la deuxième fois et publiée le 16 mai, l’organisation espère avant tout rappeler l’étendue du problème concernant les exploitations soumises à autorisation ICPE. Alors que ces quelque 3 000 installations ne représentent que 3 % des fermes de France, elles élèveraient 60 % des animaux du pays, 75 % des volailles et 23 % des porcs. Certaines atteignent des tailles considérables : jusqu’à un million de volailles, 20 000 porcs, ou 3 000 bovins à l’engraissement. Les chiffres illustrent aussi la spécialisation des régions : 70 % de ces fermes se trouvent en Bretagne et en Pays-de-Loire.
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Greenpeace a pu également confirmer les constats déjà faits par la Cour des comptes dans son rapport publié en mai 2022. « Le ministère de la Transition écologique a mis du temps à nous transmettre les chiffres, et les données comportaient des sites fermés depuis plusieurs années, des erreurs sur la localisation ou les numéros de Siret… Avec ce que l’on nous a envoyé, il est impossible de vérifier de manière fiable la pression de contrôle », regrette Susanne Dalle. Or, « même dans les " baies algues vertes", il y a de moins en moins de moyens humains pour contrôler les installations, et les sanctions ne sont pas toujours appliquées », illustre Estelle Le Guern, en charge des dossiers agricoles chez Eaux et rivière de Bretagne.
Demande de moratoire et de quotas régionaux
Son association, rappelle-t-elle, s’intéresse de longue date aux grandes fermes bretonnes, en examinant les dossiers d’installations soumises à autorisation au sein des comités départementaux des risques environnementaux et sanitaires (Corderst), et lors des enquêtes publiques. En moyenne, le seul département des Côtes-d’Armor aurait ainsi traité une dizaine de demandes de projets d’agrandissement de fermes soumises à autorisation entre 2019 et 2021. « En nous appuyant sur des collectifs locaux et sur les avis des missions environnementales dans les dossiers qui posent problème, nous arrivons souvent à montrer aux juges que les études d’impact sur les milieux ne sont pas complètes », rappelle Estelle Le Guern.
Alors que la réduction du cheptel français est nécessaire pour l’atteinte de nombreux objectifs en termes de climat ou de qualité de l’eau, Greenpeace estime que les efforts de baisse pourraient être ciblés sur ces fermes hors-normes. L’association demande donc un moratoire national sur les créations et extensions d’ICPE soumises à autorisations, ainsi qu’un système de quotas territoriaux d’effectifs d’animaux pour « dé-spécialiser » les régions. « La loi d’orientation, dont le spectre semble encore très large, serait une occasion de mettre en œuvre ce moratoire et ces quotas », défend Suzanne Dalle.
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La recherche peine à analyser les grandes fermes
Comme le pointent souvent les acteurs de l’élevage, le chercheur Jean-Louis Peyraud (Inrae) rappelle que d’autres pays en Europe et dans le monde accueillent des élevages encore plus grands. Aux États-Unis, certaines fermes laitières dépassent les 40 000 vaches, des fermes danoises élèvent plus de 60 000 porcs. Et en Ukraine, avant la guerre, on voyait des élevages atteignant 12 millions de poulets. Mais même en France, nuance le chercheur, « derrière les problèmes environnementaux qui se posent lorsque ces grandes fermes n’ont plus de lien avec le sol, il est difficile d’assurer un suivi du bien-être animal sur des effectifs aussi importants ».
Principale solution selon le scientifique : « Une agriculture plus circulaire, avec des vrais échanges entre exploitations sur un territoire, qui permettrait de revenir à une taille plus raisonnable d’exploitation et de limiter les pertes d’azote ». L’un des enjeux de la recherche à l’heure actuelle, rappelle-t-il, est de construire des méthodes d’évaluation qui permettront d’attester des bienfaits de ce modèle agroécologique, notamment sur la biodiversité. « D’après les analyses de cycle de vie, une méga-ferme américaine s’en sort aujourd’hui mieux en termes de gaz à effet de serre rapporté au kilo de bœuf ou de lait qu’une ferme européenne », regrette le chercheur.
Sur 3 000 élevages soumis à autorisation ICPE, 70 % dans l’Ouest
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Des élevages « très suivis » et « soumis à de nombreuses obligations »
Interrogé par Agra Presse, le président de la Chambre d’agriculture de Bretagne, André Sergent, rappelle que les élevages soumis à autorisation ICPE « sont très suivis et ont l’obligation de répondre à de nombreuses exigences environnementales ». « C’est tout sauf une industrialisation où on ferait n’importe quoi, c’est même l’inverse », estime ce producteur de porcs et de lait installé dans le Finistère. « Les élevages IED ont des tailles plus importantes qu’il y a 50 ans, c’est vrai. En brut, un élevage de 500 ou 1 000 truies est fortement émetteur, mais la réglementation IED l’oblige à trouver des solutions (parmi les « meilleures techniques disponibles », NDLR) pour limiter son impact. » En volailles, par exemple, « il existe des poulaillers à impact zéro, où toutes les fientes sont séchées et exportées », note M. Sergent. Concernant la spécialisation des régions, « l’élevage se maintient le plus dans les zones où il est concentré », remarque l’élu consulaire. Au contraire, « il périclite surtout dans les régions où il y en a peu ». Et de rappeler que les contraintes de main-d’œuvre jouent aussi un rôle dans l’agrandissement des élevages : « Dans mon exploitation, on est huit, ce qui permet de nous libérer du temps libre ».