Les responsables de la coopération laitière se retrouvent cette semaine à Paris pour l’assemblée générale de la FNCL à un moment critique pour la poursuite de l’accord national sur le prix du lait. Le président Gérard Budin (également président de Sodiaal) explique ici les raisons qui ont mis à mal cet accord dont il espère des aménagements pour la fin du mois. Il souligne, comme l’avait fait il y a un an son prédécesseur Jean Le Vourch, l’urgence qu’il y a à accélérer les restructurations dans le secteur. La naissance, en Europe du nord de la première entreprise laitière mondiale (Campina/Arla Foods) ne peut nous laisser sans réaction, selon lui : les coopératives françaises doivent réduire les coûts par une vraie stratégie industrielle, regrouper leur offre et se doter d’une recherche puissante. Si ce n’est pas la coopération qui le fait, on ne préservera pas la production dans bien des territoires.
Pourquoi l’accord national conclu il y a à peine huit mois est-il déjà remis en chantier ?
L’accord obtenu en septembre s’était fait péniblement, et après plusieurs mois de difficultés. Il s’inspirait en fait de celui de 1997, et n’en était qu’un replâtrage. De ce fait, l’accord n’a pas pris la dimension des changements de la nouvelle PAC comme si les filets de sécurité de l’OCM continuaient à fonctionner pour garantir à tous les litres de lait des niveaux de valorisation acceptables. Or, la réalité c’est que nous sommes face à un changement complet de logique qui caractérise désormais la PAC sous le choc de la libéralisation et de l’obligation que nous impose la Commission de Bruxelles d’être en phase avec les prix mondiaux : c’est ainsi qu’elle justifie la baisse des prix de soutien dont la première vague est déjà intervenue en 2004 (-25 % sur le beurre et -15 % sur la poudre). Et le mouvement sera même amplifié, a prévenu M. Versteijlen au dernier congrès de la FNPL !
La conséquence qu’on n’a pas prise en compte en septembre, c’est que tout le lait n’a plus une valorisation suffisante. D’où une deuxième vague de dénonciations de contrats, d’abandons de collecte, de fermetures d’usines, de délocalisations, prolongeant celle qui avait ouvert l’année 2004, lorsque l’ancien accord était en vigueur. Une part importante du lait se trouvant délié d’usine, libre de transformation, est allée chercher des débouchés sur des segments qui ne permettaient pas d’augmentation de prix : cela faisait tourner davantage les lignes là où il y a des surcapacités, en particulier en lait de consommation et en emmental. Des GIE et des coopératives de collecte ont investi ou ont passé des alliances avec des transformateurs qui, un peu tous en même temps, ont voulu accompagner le marché.
N’est-ce pas là l’« effet domino » que d’aucuns prévoyaient il y a déjà plus d’un an ?
Cet « effet domino », tout à fait prévisible en effet avec la nouvelle PAC – qui bouleverse à vrai dire tous les grands équilibres de la filière – n’a pas été pris en compte dans l’accord de septembre. On attendait d’ailleurs la crise sur les produits industriels, mais la sécheresse a entraîné une bonne maîtrise de la collecte et les produits industriels ne sont pas tombés au plancher. C’est sur les PGC qu’elle est venue et plus vite qu’on ne pensait, en commençant par le lait de consommation.
En janvier, en comité de suivi de l’accord, nous avons dit qu’on ne pourrait pas le respecter si les deux segments contaminés ne se redressaient pas, et qu’on courait à la clause de sauvegarde. On a eu beau parier sur la revalorisation de ces deux marchés, celle-ci n’a pas été au rendez-vous, dans un contexte d’atonie de la demande (les achats de lait de consommation ont encore diminué de 4 % en 2004 et ceux de produits frais ne sont pas au beau fixe)
LA FLEXIBILITE ADDITIONNELLE NE SUFFIT PAS
Et en avril nous y sommes, avec même un début de dégradation des produits industriels, surtout dans la partie matière grasse et avec une forte chute des « PGC commodités ».
L’accord de septembre n’aurait même pas pu se conclure sans la formule de « flexibilité additionnelle » qui a été adoptée pour prendre en compte l’évolution des produits industriels Disposition autorisant les entreprises engagées à plus de 35 % dans la fabrication de produits industriels à appliquer une baisse complémentaire fixée à 2,70 euros en 2004 et à 2,40 euros en 2005 : aujourd’hui elle apparaît insuffisante, elle ne correspond bien qu’à un certain type d’entreprise, la grille étant basée sur un seuil de 35 % de produits industriels dans le mix produit, ce qui élimine celles qui sont en dessous.
Pour rendre un accord possible, il faut de vrais aménagements : en d’autres temps, on a parlé de caisse de régulation, de péréquation, naguère même de double prix et de doubles quotas. C’est bien le signe que l’on pressentait, sans cela, de graves perturbations. Il n’est que de voir l’exemple des grands pays laitiers : les Etats-Unis, pays qu’on dit très libéral, ont une organisation très rigide avec des classes de prix. En Allemagne, les entreprises paient en fonction de leur mix et l’on a donc des variations très importantes.
Maintenant qu’il y a eu quelques « vagues » autour de baisses supplémentaires annoncées à compter de mars Cf Agra alimentation n° 1 880 du 14 avril 2005 page, les trois familles de l’interprofession ont souhaité calmer le jeu et personne n’a dénoncé l’accord (voir encadré). Il a été en revanche convenu de rediscuter de ses modalités car il n’est pas possible d’avoir en permanence des entreprises dans le rouge.
Pour le court terme, il faut :
– traiter les segments de marchés en crise. Il faut imaginer, même si cela reste à affiner, un système de « tunnel » à l’intérieur duquel on continuera de globaliser l’évolution de la valorisation des PGC. Dès qu’un grand segment se trouvera en sortir, l’interprofession s’engagera à le traiter en tant que tel par un ajustement dit de crise ;
– mettre en place un système permettant une plus grande réactivité pour la prise en compte de l’évolution des valorisations des PGC
Pour le moyen terme (échéance de quelques mois), il faut :
– traiter le problème des « laits libres de transformation », ce qui implique également de rouvrir le dossier des produits industriels. La flexibilité additionnelle mise en place en septembre ne répond pas correctement au problème. Elle ne permet pas aux entreprises de réinvestir. Il faut peut-être envisager de ne plus avoir un seuil éliminatoire. Nous devons gérer le marché laitier en trouvant des outils permettant de se substituer aux filets de sécurité de l’OCM qui disparaissent les uns après les autres ;
– enfin, réfléchir à un traitement différent de la matière grasse et de la matière protéique.
De l’avis de la majorité d’entre nous, une absence d’accord introduirait une concurrence de matières premières à bas prix, au risque de tirer toute la filière vers le bas et de massacrer la valeur ajoutée.
Pourquoi vous imposer un tel corset ?
Ce que l’on cherche c’est plus de souplesse mais avec des fondamentaux qui resteront les mêmes. Ce système « marche » quand tout le monde gagne de l’argent, certains beaucoup, d’autres peu, ce qui « moyennise » en quelque sorte le résultat et permet de résister à la pression de la grande distribution. Il ne « marche » plus dès lors que certains perdent structurellement comme en lait de consommation. Ce qu’il faut rechercher c’est un accord viable sans quoi les coopératives paieront le lait librement selon le mix produit de chacune. Un nouveau prix du lait s’en dégagera pour les producteurs mais ce qu’elles gagneront permettra des ristournes tandis que les entreprises privées n’y seront pas tenues et serviront leurs actionnaires.
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Pour l’heure tout est ouvert, on s’est donné quinze jours pour que la raison reprenne le dessus sur la polémique ouverte autour des 3 euros de baisse de Sodiaal et de Lactalis (qui pour l’instant sont suspendus). Ce qu’il ne faut pas, c’est faire exploser nos comptes d’exploitation.
Si des secteurs entiers sont perturbés, comme celui du lait de consommation, n’est-ce pas surtout parce que la restructuration ne s’est pas faite à temps, en particulier dans le secteur coopératif ?
Je le reconnais, mais nous avons quand même fait se rapprocher Eurial et Sodiaal en lait de consommation ; plus récemment vous avez pu voir le rapprochement entre Candia et 3A, ainsi que la création très importante de Beuralia, une opération vitale, probablement tardive…
Mais il y a encore beaucoup à faire, surtout si on regarde ce qu’ont fait les grands du privé comme Lactalis et même certaines coopératives du nord de l’Europe (Arla/Campina) et surtout aujourd’hui les grands mondiaux comme National Foods ou Fonterra.
La prise de conscience se fait à présent, et beaucoup de réflexions et de discussions ont lieu dans les coopératives. Mais il en va ici comme dans tout rapprochement, vous ne pouvez avoir à ce stade de grands titres dans les journaux. Et puis les choses vont plus lentement dans la coopération pour différentes raisons. Ce que nous souhaitons vraiment c’est que cette prise de conscience, notamment à la suite du rapport Sofra de l’année dernière, se concrétise par de vraies avancées. En effet, il y aurait grand avantage à en tirer pour optimiser nos efforts sur le plan de la recherche, de la force commerciale vis-à-vis de nos clients, de la productivité industrielle et de la logistique. Mais les coopératives doivent pouvoir inventer des formules qui ne soient pas forcément des fusions totales. On connaît le modèle de Laïta, société créée par Coopagri, Even et Terrena pour porter une marque commune mais aussi des recherches en commun ; ceci permet au beurre Paysan Breton de résister aussi bien, voire mieux que Président. C’est un peu le modèle de Sodima aux origines des réussites de Candia et de Yoplait. Vous me direz qu’à un certain moment le schéma s’est avéré insuffisant et que l’on a dû, pour peser face à Danone, faire Sodiaal.
D’ailleurs dans notre accord avec Eurial, c’est aussi ce qui nous a amenés à procéder à une reprise complète de la branche lait de consommation et de la marque Nactalys par Cedilac-Candia.
VOLONTARISME
Mais on est en France pour ne pas dire dans « le village gaulois », c’est pourquoi si on pouvait donner de l’efficacité commerciale, de la capacité de recherche sans faire des fusions totales, on irait plus vite au but. Et il est certain qu’il faut aller très vite désormais. Cette question rejoint celle de la gouvernance des coopératives, que nous avons d’ailleurs mise à l’ordre du jour de notre assemblée générale. La mission d’une coopérative, après tout, c’est de se porter au marché dans les conditions les plus efficientes pour permettre de payer un prix au producteur. Une fois déterminé le schéma le plus adapté pour ce faire, il faut y aller. Mais pour cela, les administrateurs doivent être au fait des stratégies et de la réalité des marchés et être assez volontaires pour l’imposer dans leurs entreprises. C’est là un enjeu majeur auquel nous devons nous sensibiliser. D’où la présence à notre assemblée générale du 21 avril d’un directeur général d’une grande coopérative comme Nordmilch qui a fait beaucoup de restructurations et de rapprochements, de Daniel Lebègue, président de l’Institut français des administrateurs, qui est bien placé pour nous dire quel rôle doit tenir un administrateur, et de René Caron, ancien producteur de lait de ma région et qui, en tant que président du Crédit Agricole, est un homme qui compte au sein des plus grandes banques mondiales…
Si nous leur donnons la parole, c’est pour qu’ils nous disent ce qu’il faut savoir dépasser, ce qu’il faut faire, dans quelle attitude il faut se mettre, quelles formations sont nécessaires.
La coopération n’a-t-elle pas plutôt besoin de directeurs généraux qui osent et qui imposent ?
Vous savez, certaines évolutions se trouvent aussi bloquées parce que des directeurs veulent conserver une place de numéro 1 même dans une petite structure, selon l’adage « plutôt premier dans son village que second ou troisième à Rome ». Ce dont je suis convaincu, c’est que les coopératives ont un grand rôle à jouer dans l’actuelle phase de dérégulation. Ce qui était assuré hier par les organisations communes de marché peut l’être demain par l’organisation coopérative. C’est un instrument extraordinaire sur lequel on doit compter.
EVITER LE MASSACRE
Si, en revanche, les coopératives n’arrivent pas à être efficientes on a beaucoup à perdre. Il ne faut pas bien sûr en exiger les mêmes ratios de rendement sur capitaux investis que dans le secteur capitaliste, sans quoi beaucoup d’activités ne se feront plus en France, un certain nombre de territoires seront abandonnés sur le plan laitier, et ce sera un massacre pour l’emploi. Dans ce scénario, on obtiendrait l’intensification de la production laitière dans des régions déjà denses, avec de plus en plus d’usines dans un même endroit et le désert ailleurs. Ce n’est pas ce que nous annonçait Bruxelles ni ce que veulent les citoyens…
Vous estimez devoir répondre à des ratios différents du monde capitaliste, est-ce bien l’avis du Crédit agricole ?
Nous pourrons en parler avec René Caron. Il nous semble incontournable que les coopératives génèrent du cash flow pour faire face à leur développement, mais là où la croissance interne ne suffit pas parce qu’on est sur des marchés matures, une entreprise privée doit mettre beaucoup d’argent pour racheter son concurrent. Les coopératives, elles, peuvent atteindre une taille optimale sans supporter des coûts phénoménaux d’acquisition, une fusion ou une union se font par échange de papiers.
Le président de la FNCL peut-il forcer un peu la main et le président de Sodiaal donner le bon exemple ?
Il m’est permis au nom de la Fédération de montrer l’urgence qu’il y a à procéder aux restructurations, et de sensibiliser à la réflexion stratégique, de mettre du liant entre les uns et les autres, mais pas de dire « vous devez faire ceci ou cela ». Il me faut répéter aussi que si nous ne faisons rien, nous disparaîtrons et ce au détriment de territoires entiers et des garanties qu’attendent les producteurs. Le syndicalisme laitier, qui était peu enclin jusqu’à présent, à entendre ce discours, admet maintenant de réfléchir avec nous. Quant à Sodiaal, elle a montré le mouvement, on l’a vu, avec Beuralia ou dans le dossier 3 A à la fois pour le lait de consommation et les AOC d’Auvergne avec LFO. Et nous travaillons résolument sur d’autres axes de partenariat, ceci parce qu’il n’est pas évident de parler d’absorption quand on est une très grande coopérative… Et je sais que la réflexion avance sur les produits industriels dans d’autres coopératives, notamment dans l’Ouest.
Êtes-vous satisfait de la mise en œuvre des propositions du rapport Trédé ?
Sur le volet amont, beaucoup de choses sont faites ou vont l’être avec la loi d’orientation agricole. Sur le plan de la transformation, en revanche, les moyens sont très limités, ceux qu’annonce le PNDIAA ne ciblent que les très petites entreprises. Il y aurait quelques incitations, cela aurait un effet catalyseur pour le renforcement des fonds propres, mais la situation budgétaire ne nous laisse guère d’espoir…