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Pôle Emploi « Mon agence a été moins touchée par la crise, grâce à l'agriculture »

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À Saint Yrieix-la-Perche, dans la Haute-Vienne (Limousin), Marie-Angélique Bagur dirige l'agence Pôle emploi, dont 50% de l'activité relève des métiers agricoles. Un établissement qui, grâce à cela, a été moins affecté par la crise, relève la directrice. Les inquiétudes dans la région sont en effet autres : qui va remplacer les 3 exploitants sur 5 qui vont partir à la retraite dans les dix prochaines années ? Si l'agriculture est sans conteste un gisement d'emplois pour l'avenir, confirme Marie-Angélique Bagur, le secteur peine à recruter. Mais des partenariats se créent progressivement pour redorer le blason de métiers souvent méconnus et former les demandeurs qui veulent s'y engager.

Comment se caractérise la région du Limousin en matière d'emplois agricoles?
Marie-Angélique Bagur : Les exploitants de la région font essentiellement de l'élevage bovin et ovin. On le sait, les vaches limousines sont reconnues pour leur qualité de viande et il existe même un label au niveau national. La deuxième grande activité agricole de la région est l'arboriculture. Tout une partie du Limousin se distingue en effet par un label AOP, pour les pommes. L'autre particularité du territoire en matière d'agriculture, enfin, est que dans les cinq à dix ans à venir, 3 exploitants sur 5 vont partir à la retraite. Et c'est un phénomène qui va toucher aussi bien l'élevage que l'arboriculture.

Les offres d'emploi qui émanent du secteur concernent donc aussi des reprises d'exploitation?
Oui, tout-à-fait. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, nous avons tous les types d'emploi. D'abord des contrats à durée indéterminée : dans le cadre d'une reprise d'entreprise, cela commence par un emploi salarié, et cette période de transition va permettre d'organiser progressivement l'association avec l'agriculteur qui, de son côté, va céder petit à petit ses terres, puis complètement lâcher son activité. Nous avons aussi des contrats à durée déterminée, plutôt longs, pour des remplacements de salariés ou même d'agriculteurs, au sein de GAEC ou d'entreprises agricoles. Enfin, il y a le volet des emplois saisonniers qui concerne principalement l'activité de pomiculture. Au total, sur l'agence Pôle emploi de Saint Yrieix-la-Perche, le secteur agricole représente plus de 50% des offres d'emplois (précisément entre 54 et 58% selon les années).

Et en nombre, parmi les offres, quel est le type de contrat le plus souvent proposé?
Sur la région, ce sont avant tout des emplois saisonniers. Mais, nous avons aussi des offres qualifiées ou durables, pour l'élevage notamment. Il s'agit en effet de trouver des techniciens, des gens de plus en plus qualifiés donc, mais aussi de plus en plus polyvalents. Les outils nécessitent par exemple une maîtrise technique très pointue. Ça n'est pas du bricolage. Il y a aussi tous les métiers qui tournent autour de l'agriculture, comme le machinisme agricole qui est très pourvoyeur d'emplois. Quelqu'un qui se forme au machinisme agricole a de l'emploi sitôt qu'il sort de l'école. D'ailleurs, ceux-là ne passent pas toujours par nos agences, tout simplement parce qu'ils n'ont souvent pas le temps de s'y s'inscrire. Le machinisme agricole, comme tous les emplois qualifiés de l'agriculture, est très pourvoyeur d'emplois.

Parvenez-vous à contenter ces offres?
L'agriculture a malheureusement l'image de tous les métiers manuels. Il faut travailler dehors, dans les intempéries, c'est un métier jugé très dur. Avec une mauvaise image donc. Lorsque que l'on dit aux demandeurs d'emploi qu'il y a du travail dans l'agriculture, « et pourquoi pas vous ?», les réactions les plus courantes sont : « C'est compliqué, les conditions de travail sont difficiles ». C'est la pénibilité qui ressort en premier. Les métiers de l'agriculture sont malheureusement dévalorisés, quand bien même il y a de nombreuses offres, très qualifiées, qui peuvent donner une certaine qualité de vie, différentes de bon nombre d'autres emplois. Beaucoup de gens pensent par ailleurs que l'on ne peut être agriculteur que de père en fils, ou qu'il faut nécessairement avoir des terres... Tout cela fait que nous avons beaucoup de travail à faire pour convaincre. Et nous avons du mal : l'an dernier, par exemple, sur les 1300 candidatures de cueilleurs que l'on avait eues, pour la saison d'été, nous avons contacté tous ceux qui nous avaient dits être intéressés par une formation. Il y en avait une soixantaine, nous les avons tous conviés à une information collective pour pouvoir leur proposer une formation agricole. Résultat : 5 sont venus. Au bout du compte, les gens ont du mal à passer le cap.

Cette situation est-elle propre au seul secteur de l'agriculture ?
C'est malheureusement aussi vrai pour tous les métiers manuels. Je pense que l'on trouverait la même chose si l'on faisait des actions en mécanique auto, ou pour les boulangers, les charcutiers, les bouchers... Tous les métiers manuels sont extrêmement dévalorisés et l'agriculture n'y échappe pas.

Quant à ceux qui décident de se former, trouvent-ils rapidement un emploi ?
Par exemple, sur les 11 personnes formées actuellement pour un diplôme agricole sur le secteur, 8 n'ont pas encore fini leur formation, mais ont déjà un emploi assuré. C'est-à-dire que oui : quelqu'un qui se forme en agriculture, aujourd'hui, trouve de l'emploi. C'est de notre côté un travail de fourmi que l'on doit mener chaque jour, en matière de communication sur les métiers agricoles. Chaque année, on organise notamment un forum dans le Limousin sur la découverte de ces métiers, avec par exemple des visites d'exploitation. C'est un travail mené dans le cadre de partenariats avec les chambres d'agriculture, la FDSEA, Arefa (l’Association régionale pour l'emploi et la formation agricole) et un centre de formation agricole du secteur. Notre rôle est d'attirer des personnes vers ces métiers. Et pas forcément des jeunes qui sont en échec scolaire, ou encore qui disent : « je ne sais pas ce que je veux faire... ». Aujourd'hui, un métier agricole demande aussi de l'investissement sur la formation, ça peut être très technique, et très complexe. Et ça demande aussi parfois de faire des études. Un bac en agriculture devient de moins en moins suffisant. L'on ne devient pas agriculteur par hasard. Il faut aussi faire un choix de vie en conséquence. On ne peut pas être agriculteur ou salarié agricole avec l'idée de ne faire qu'un travail alimentaire où l'on va faire ses 35 heures. Ça aussi, c'est une réalité. Même si en tant que salarié, les droits du travail, bien sûr, s'applique. Mais c'est plus impliquant qu'un travail uniquement « mécanique ».

L'agro-écologie, plébiscitée par le ministre de l'Agriculture, devrait nécessiter plus de main d'oeuvre. Constatez-vous dès aujourd'hui une recrudescence du nombre des offres d'emplois pour ce type d'agriculture ?
Les agriculteurs sont très prudents. Aujourd'hui, la réalité est que l'on a quelques arboriculteurs qui commencent à consacrer une partie de leur verger a du bio, mais pas la totalité. Parce qu'ils ont quand même une grande difficulté, plus ou moins problématique : c'est la question des débouchés commerciaux. Aujourd'hui, les agriculteurs ont en effet une vision très parcellaire des débouchés bio. Les coopératives aussi. Quand je leur pose la question, ils me disent : « Aujourd'hui le bio on en parle beaucoup, mais les débouchés, on ne les connaît pas vraiment ». C'est une vision, pour le moment, encore très très parisienne. D'ailleurs, on a quelques marchés, avec quelques arboriculteurs, qui proposent du bio, de l'exploitant directement au consommateur. Après, sur une macroéconomie arboricole par exemple, où l'on a 160 000 tonnes de pommes à évacuer dans une année, et bien, ça n'est pas du tout la même chose en termes de marché. C'est encore trop tôt.

Considérez-vous cependant l'agriculture comme un gisement d'avenir en matière d'emploi?
Oui, très certainement. Et pour preuve : l'agence que je gère – dont la plupart de l'activité relève de l'agriculture – a été moins touchée par la crise, grâce à l'agriculture. Alors que certaines autres agences ont été extrêmement affectées, parce qu'elles avait des activités industrielles fortes. Alors, oui, nous avons nous aussi subi des augmentations du chômage, bien évidemment, mais ça n'a pas tant touché le domaine agricole. Oui, aussi, c'est un secteur tributaire de la météo – et l'année dernière pour les pommes, les conséquences de gelées, notamment, ont été terribles. Mais si l'on regarde 2009, 2010, 2011 et l'année 2013 qui se préfigure, c'est un secteur qui marche. Nous, notre préoccupation, ça n'est pas tant les saisonniers qui représentent trois à cinq semaines de cueillette par an, mais bien, qui va remplacer les personnes qui vont partir à la retraite dans les années à venir ? Ça, c'est notre vraie difficulté, pour ne pas mettre nos campagnes en friches tout simplement.

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