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Négociations commerciales : la non-négociabilité de la matière première agricole a été « digérée »

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Le médiateur des relations commerciales agricoles, Thierry Dahan, a assuré 70 médiations entre industriels et distributeurs au cours des négociations commerciales annuelles 2023. Un nombre équivalent à l’année passée. Ce bilan est « un peu décevant » pour le médiateur, mais il constate tout de même que la sanctuarisation de la matière première agricole, instaurée par Egalim 2, est entrée dans les usages.

Les négociations commerciales se sont déroulées cette année encore dans un contexte très tendu, compte tenu des hausses de tarifs importantes demandées par les industriels pour répercuter l’inflation de leurs coûts. Les premières estimations de la FCD (distributeurs) font état de 10 % de hausse de tarif à l’issue des négociations. Pouvez-vous confirmer ce chiffre ?

Nous avons traité 70 dossiers en médiation, dont certains étaient en marque de distributeur, et nous n’avons qu’une vision partielle des hausses demandées et passées, mais le chiffre que vous mentionnez n’apparaît pas invraisemblable.

Les dossiers qui sont arrivés en médiation, et qui posaient donc problème, étaient à des niveaux comparables ou supérieurs à l’estimation de la FCD. On est donc plus haut qu’en 2022. Comme chaque année, nous allons bientôt lancer le questionnaire de l’observatoire des négociations dont les réponses vont nous permettre d’avoir des données beaucoup plus fines.

Je rappelle que notre but n’est pas de calculer la hausse des prix, puisque nous ne connaissons pas les prix de détail, mais de préciser ce qui a été demandé par les fournisseurs aux enseignes et ce qui a été obtenu.

Vous attendiez-vous à recevoir autant de dossiers en médiation cette année ? Qu’est-ce qui coince ?

Nous sommes maintenant à 80 dossiers déposés depuis le 1er janvier, dont 70 avant le 2 mars (la date limite pour poursuivre la négociation sous l’égide du médiateur, ndlr). Nous en avons traité complètement une soixantaine. C’est à peu près le même nombre que l’année dernière, ce qui est un peu décevant. Nous avions pensé que le nombre élevé de médiations s’expliquait en 2022 par l’application d’une loi nouvelle en période d’inflation et que ce contexte s’atténuerait cette année. Cela n’a été que partiellement le cas. La non-négociabilité de la matière première agricole (MPA) a été « digérée » et, dans beaucoup de dossiers, ce sujet a été traité assez vite, mais il faut reconnaître que la demande de hausse de MPA était souvent plus faible cette année.

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Il faut aussi rappeler qu’une partie de la hausse des produits agricoles est passée en cours d’année 2022 dans les négociations post-charte Ukraine, à une époque où l’énergie n’était pas encore dans les discussions. La difficulté cette année portait sur les autres coûts : les matières premières industrielles (emballages, énergie, logistique) et les frais de personnel puisque les salaires ont augmenté. Ce qu’on a gagné sur la partie MPA, on l’a perdu avec des négociations plus dures sur les autres hausses qui n’étaient pas automatiques.

Cette année, nous avons eu autant de saisines de la part de fournisseurs que d’enseignes, alors que d’habitude c’est 80 % de fournisseurs et 20 % de distributeurs. Nous avons aussi eu plus d’échecs de médiation que l’année dernière. Normalement, lorsque les acteurs viennent en médiation, c’est parce qu’ils veulent trouver un accord et nous avons un taux de réussite supérieur à 90 %, mais cela n’a pas été le cas en 2023. Beaucoup de dossiers sont restés « plantés ».

Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire parle déjà d’une réouverture des négociations en juin. C’était déjà dans toutes les têtes ?

Le dispositif des clauses de révision devrait au besoin permettre de réajuster les prix une ou deux fois par an, pour ne pas traîner toute l’année des prix déconnectés des coûts des intrants agricoles. Ce dispositif de révision automatique n’a pas fonctionné en 2022 et il a fallu renégocier. Il pourrait ne pas bien fonctionner en 2023, parce qu’il semble qu’il y ait encore trop de contrats avec une seule clause de révision et pas toujours opérationnelle. Ce volet de la loi Egalim a été moins bien digéré que la non-négociabilité de la MPA, d’où le risque d’avoir à renégocier. Le gouvernement ne peut pas obliger les entreprises à renégocier, mais il peut fortement les inciter à le faire comme il l’a fait l’année dernière.

La priorité c’est qu’Egalim marche à la baisse. Les clauses de révision devraient permettre d’engranger des baisses au plus tard cet été. Il y a déjà des baisses sur certains marchés depuis l’automne dernier. Compte tenu des cycles d’approvisionnement, elles vont se traduire dans les prix dès le printemps. Si les clauses de révision automatique ne sont pas efficaces et que le retournement des prix ne se répercute pas dans les linéaires, cela risque de poser problème.

La non-négociabilité de la matière première agricole a été « digérée »

« La priorité c’est qu’Egalim marche à la baisse »