A quoi pense-t-on quand on pousse son caddie ? L’ayant rempli de produits venus du monde entier, oublie-t-on que nos emplettes sont nos emplois et l’avenir de nos paysages ? En posant ces questions, Philippe Godin, chargé par le groupe Prospective de la commission des Affaires économiques du Sénat d’une réflexion de fond sur l’avenir du système agroalimentaire, montre la complexité des interactions qui seront en jeu désormais dans nos économies. Devenu consultant indépendant après un riche parcours professionnel dans des entreprises agroalimentaires, l’auteur de ce rapport d’information à paraître ces jours-ci a procédé depuis un an à de nombreuses auditions des différents acteurs pour aboutir à une étude très étayée et délibérément tournée vers l’action.
Si le complexe agroalimentaire national occupe 4 millions de personnes, note d’entrée Philippe Godin, la majorité d’entre elles ne relève plus directement du monde agricole et agroalimentaire, 52 % appartenant en effet aux secteurs de la distribution, de la restauration hors domicile et d’autres services. On est en effet en train de passer du stade agro-industriel, où la valeur ajoutée est essentiellement produite par le secteur industriel, au stade agro-tertiaire, dès lors qu’une part majoritaire de la consommation de produits agricoles et agroalimentaires s’effectuera à l’extérieur du domicile. Les valeurs ajoutées respectives des filières agricole et agroalimentaire s’étaient équilibrées dès 1993 en France, date à laquelle seulement 20 % de la consommation avait lieu hors foyer (mais déjà 50 % aux Etats-Unis).
L’impact démographique
En tête des nombreuses contraintes naturelles qui pèsent sur l’agriculture, l’auteur place les évolutions démographiques constatées depuis un demi-siècle. Le taux d’accroissement de la population mondiale a commencé à diminuer en 1960 et un pic démographique, estimé à 9 milliards d’humains, sera atteint, prévoit-on, au milieu de ce siècle. Dans ce contexte, il est significatif que l’évolution du secteur agricole au sein de la période 1960-2050, ait été initiée par le traité de Rome, en 1957, et les premières lois d’orientation agricole, au début des années 60. Puisqu’on se trouve aujourd’hui au milieu de cette période, il est possible d’avoir une vision prospective pour les 45 années à venir. Ainsi à cette échéance, les diverses régions du monde seront soumises à des pressions démographiques très différentes, la population de l’Afrique subsaharienne quintuplant et celle de l’Asie doublant, tandis que la pression a déjà commencé à diminuer en Europe. Entre autres conséquences, l’espace reliant la Palestine au Sénégal ne sera plus jamais autosuffisant d’un point de vue alimentaire. En France si on a cru à un moment que la simple prolongation des courbes d’évolution de la population agricole nationale pouvait faire anticiper sa disparition complète dès 2017, cette projection théorique est, en réalité, à nuancer : la France aura encore des agriculteurs à cette date ; simplement ces agriculteurs ne seront plus issus de familles paysannes, d’où probablement des difficultés en matière de succession et de formation, ce pour quoi les coopératives auront à se recentrer sur la fonction production et à jouer un rôle nouveau de holding financière.
Un particularisme méconnu par l’OMC
Le cadre naturel de l’agriculture dépendra bien sûr de l’évolution du climat, mais aussi de la disponibilité en eau et de la production d’énergie. Les contraintes institutionnelles qui la régissent à l’échelle internationale et communautaire seront tout aussi importantes. Or, le rapport note que les personnalités intervenant à l’occasion des négociations agricoles au sein de l’OMC ne possèdent pas de connaissances précises sur l’agriculture. Il montre d’ailleurs combien serait néfaste une libéralisation intégrale des échanges dans ce secteur. Il met en exergue les différences considérables de productivité entre les diverses agricultures du monde, variant de 1 à 1.000 (contre 1 à 10 il y a un siècle), ainsi que le faible pouvoir d’achat d’une importante fraction de la population mondiale, dont la moitié vit avec moins de deux dollars par jour. C’est dire combien il est nécessaire de développer l’innovation et l’activité à l’international, à travers des exportations ou des investissements à l’étranger. Et surtout, l’agriculture étant d’une nature particulière, qu’elle ne doit pas faire l’objet des mêmes discussions que les produits industriels à l’OMC. Philippe Godin estime, à propos de l’évolution du cycle de Doha, que la libéralisation absolue des marchés agricoles ne serait pas productrice de valeur. Source de plus d’inégalités et de volatilité sur les marchés, elle remettrait en cause la souveraineté de nombre de pays producteurs sans être avantageuse d’un point de vue global. Faisant référence au Mouvement pour l’organisation mondiale de l’agriculture (MOMA), il le présente comme une initiative porteuse d’un modèle nouveau de gouvernance mondiale en matière agricole à l’échelle internationale, ce mouvement souhaitant la mise en place d’une agence de notation mais n’ayant pas pour vocation de se substituer aux institutions de l’OMC.
Un système mis sous tension
Sur le plan communautaire, alors que la PAC constitue la seule politique intégrée à l’échelle européenne, il est étonnant de voir que certains pays membres choisissent de se passer de ministre de l’agriculture. L’Europe, qui s’est construite sur un socle agricole, est à un tournant au moment où intervient pour la première fois (1er décembre 2006) le versement des droits à paiement unique (DPU). La population agricole constituait 30 % de la population active française en 1950 et n’en représente aujourd’hui plus que 3 %, or précisément, selon l’auteur, « l’agriculture devient d’autant plus importante qu’il y a de moins en moins d’agriculteurs, et…personne ne le sait ! ». Car, ailleurs, la « révolution verte » risque de ne pas être suffisante à elle seule pour s’ajuster à l’évolution des besoins d’ici à 2050 alors même qu’elle menace de dommages sans retour l’écosystème étant donné le caractère « fini » de la planète, comme des systèmes de production agricole eux-mêmes. Le rapport souligne l’état d’incertitude du monde agricole, et également de la société tout entière, quant à l’évolution souhaitable de la physionomie de l’agriculture. Par exemple l’avenir devra-t-il être centré sur l’acte de production, sur l’activité de transformation, sur les services ou bien sur des éléments identitaires ? On observe pour l’heure un double mouvement consistant, pour certaines coopératives, à se tourner vers l’aval et pour certains industriels de l’agroalimentaire à se tourner vers l’amont. Par exemple la stratégie suivie par le groupe Danone consiste à se rapprocher de ses fournisseurs (exemple de ses yaourts bio avec Stonyfield ou de ses micro-usines au Bengladesh) tout en continuant de communiquer activement vers le grand public.
L’industrie prise en sandwich
Le secteur industriel en France est d’une extrême hétérogénéité en matière agroalimentaire, qu’illustre la variation des chiffres fournis par l’ANIA quant à son périmètre (de 3800 entreprises à plus de 11 000 !). En fait, un très petit nombre de très grandes entreprises représente l’essentiel (76%) de sa valeur ajoutée, tandis qu’un très grand nombre de petites (TPE) et moyennes (PME) entreprises (95% du total) fournit le reste. Globalement, le secteur est en danger de paupérisation de par la forte concurrence animant le secteur de la grande distribution, à cause de son extrême concentration, de la grande diversité de ses acteurs et de leur fragilité face à leurs concurrents étrangers, au premier chef desquels le groupe américain Wal-Mart.
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Du côté du consommateur, sous sa double fonction de « mangeur » et de citoyen, l’alimentation – « acte vital » – n’est pas garantie pour 850 millions de personnes dans le monde. On assiste au développement d’une « agriculture urbaine » et parmi les grandes tendances de l’évolution de l’alimentation on doit noter l’importance croissante de la restauration hors domicile et de la consommation de produits gras et sucrés, du fait du coût relativement faible de leurs principaux composants. Les conséquences néfastes d’une telle évolution en termes de santé publique font craindre que les dépenses épargnées au niveau alimentaire soient plus que compensées par un accroissement des dépenses en matière de santé.
De ces constats découle la nécessité d’une mobilisation rapide et efficace en faveur de la recherche : à ce titre le programme de travail de l’INRA pour les années à venir est justement basé sur le triptyque agriculture-alimentation-environnement. On ne mesure pas assez, en effet, l’importance de la contribution du secteur primaire à la réduction des gaz à effet de serre, et il est regrettable que ni l’agriculture, ni le secteur des transports d’ailleurs, n’aient accès au marché international du carbone qui permet à des pays ayant épargné des unités d’émission de CO2 de vendre cet excès à ceux qui ont dépassé leurs objectifs d’émission.
Sortir de l’indécision
L’indécision règne en fin de compte dans le monde agricole quant aux types de productions à valoriser à l’avenir : sa fonction nourricière n’est plus capable de le faire vivre au moment où les consommateurs consacrent – relativement - de moins en moins de leurs revenus à se nourrir. Jugé coupable des dérèglements climatiques, de la stagnation des pays en développement ou de la malbouffe, il est pourtant apte à lutter contre le changement climatique et à inventer les produits répondant aux demandes alimentaires de demain.
Ce que prévoit l’auteur, c’est un continuum entre le secteur de la production, dont de plus en plus d’exploitations prennent la forme et atteignent la taille de véritables entreprises, et celui de la transformation, constitué pour l’essentiel de TPE et PME.
En conclusion, le concept de « développement durable » devrait être mieux compris dans ses trois composantes, économique, sociale et environnementale. La PAC, comparable à une « oasis » qui a jusqu’ici permis de nourrir la France et l’Europe, devra sans doute abaisser ses protections, mais sans toutefois les éliminer totalement. Par ailleurs, seules des constructions régionales d’un type similaire permettraient aux différents espaces accusant un retard de développement (Afrique, ...) de le combler sans pour autant perturber nos échanges commerciaux. Il sera enfin nécessaire de pratiquer à l’avenir des agricultures « éco-intensives ».