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Industrie charcutière « Nous naviguons dans un champ de mines »

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 En marge des Assises de la charcuterie, organisées par la Fict le 17 juin 2008, le président Robert Volut manifeste ses inquiétudes concernant la Loi de modernisation de l’économie tout juste adoptée par l’Assemblée nationale, dans un entretien qu’il a accordé à Agra alimentation. Même si le prix du porc a baissé laissant les producteurs en grande difficulté, les industriels de la charcuterie et des produits traiteurs n’en ont pas vu pour autant leur rentabilité s’améliorer, affichant des marges parmi les plus faibles de l’agroalimentaire. Si la consommation de charcuterie a légèrement augmenté en 2007 après deux années de baisse et de stagnation, l’année 2008 débute avec une baisse de 2 % en volume. De leur côté, les exportations ont reculé, tandis que les importations ont poursuivi leur progression. Pour Robert Volut, il s’agit d’un défi à relever pour les industriels français qui continuent de « souffrir des pesanteurs réglementaires par rapport à d’autres pays européens ». Chère au président, une charte d’engagements nutritionnels devrait être présentée au ministère de la Santé à la rentrée 2008.

Agra alimentation : Comment se portent les industriels de la charcuterie ? Réussissent-ils à préserver leurs marges?

Robert Volut : Nous naviguons dans un champ de mines. Notre environnement à l’aval est très compliqué. Nous sommes toujours soumis à l’énorme pression de la distribution. Et le projet de Loi de Modernisation de l’Economie risque de nous retirer un de nos derniers leviers de discussions : la création de notre tarif et de nos conditions générales de vente. Compte tenu de la disparition de la non-discrimination, chaque client pourra demander à avoir un tarif et des conditions générales de vente qui lui sont propres. Cela devient très compliqué pour des entreprises, qui ne sont pas dans une situation stratégique de leader sur leur marché, de maintenir leur rentabilité. Il est évident que l’enseigne va dicter complètement sa loi et imposer les tarifs. L’industrie charcutière pourrait être en passe d’être ravalée au rang de sous-traitant et non plus d’entrepreneur actif. Nous nous rapprochons d’une situation à l’anglaise où l’industrie est à la botte des distributeurs britanniques. Le gouvernement n’est pas en train de servir le secteur agroalimentaire français, qui est, je le rappelle, la première industrie française. Je pense qu’il y a des risques sur l’emploi au sein de notre industrie dans un certain nombre de cas.

Comment réagissez-vous à la recommandation du Haut conseil de la coopération ? Pensez-vous que restructurer l’industrie charcutière est inévitable notamment pour peser face à la distribution ?

Le Haut Conseil de la coopération donne son opinion. Je me demande à quel titre puisque la coopération est extrêmement peu présente dans le métier. Donner des conseils sur un secteur dont ils font très peu partie est surprenant.

Nous étions 500 entreprises il y a vingt-trois ans, nous ne sommes plus que trois cent (les 29 plus importantes entreprises, fabriquant annuellement plus de 10 000 tonnes de produits, réalisent 59% de la production totale en volume et plus de 60% en valeur ndlr). Les entreprises mènent des stratégies qui leur sont propres. Certaines se concentrent sur la prise de part de marché, d’autres sur leur rentabilité, d’autres encore sont dans une logique industrielle. Les entreprises se donnent les moyens de faire évoluer leur structure. Il y a eu une douzaine de regroupements l’année dernière dans notre secteur. Le leader rachète le n°3, l’entreprise d’un secteur A s’implante sur le secteur B en passant par une acquisition. Nous ne pensons pas qu’un « plan Calcul », c’est en tout cas l’avis des industriels, soit de nature à faire évoluer les choses. Il existe des stratégies entrepreneuriales. Chaque dirigeant mène des politiques qui sont bonnes pour leur société.

Que faudrait-il pour améliorer la rentabilité du secteur ? Un lien plus fort entre l’amont et l’aval serait-il une solution ?

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Des liens existent entre les différentes fédérations. Certains groupes ont choisi l’intégration verticale. A ma connaissance, la rentabilité des entreprises intégrées verticalement n’est pas spécialement meilleure que pour celles qui ne le sont pas. L’intégration verticale n’est pas la solution à tout. Je ne suis pas sûr qu’elle soit même une solution. La compétence et la connaissance restent les clés de la réussite des entreprises : connaissance des consommateurs français et étrangers, connaissance des technologies (celles du froid, des systèmes d’information…). Il faut également maîtriser les compétences sur les matières (viandes, légumes, sauces, saumures). Accroître nos connaissances va augmenter notre productivité. Il faut s’intéresser davantage à l’homme qu’aux volumes. Certains confondent volume et efficacité financière. La connaissance est la clé de notre compétitivité.

L’export est évidemment un relais de croissance. Pourtant les ventes à l’étranger ont baissé cette année, alors que les importations ont continué de progresser. Comment analysez-vous la situation ?

L’exportation est un de nos défis principaux. La situation n’est pas évidente. Nous avons mené deux missions collectives en Angleterre et en Allemagne. Une en Belgique est prévue avant la fin de l’année. Il faut absolument que les entreprises se défendent mieux sur les marchés étrangers. Mais les difficultés des entreprises sur le marché français ne favorisent pas les exportations car il faut des moyens financiers solides. Ce sont des stratégies qu’il faut mener à moyen, sinon à long terme, pour avoir des chances de réussir. Il est d’autant plus difficile de penser à l’exportation, quand le marché national est complexe et d’une rentabilité médiocre. Surtout que nous continuons de souffrir des pesanteurs réglementaires par rapport à d’autres pays européens, ce qui grève les coûts de tous les maillons de la filière. Nous savons aussi que la concurrence européenne existe et des coûts trop élevés exposent nos entreprises à cette concurrence.

La qualité de la viande française est dans le bon standard européen. La majorité des importations sont des jambons secs en provenance d’Italie et d’Espagne principalement. La France est très faiblement productrice de jambons secs. Or la demande est croissante. Il existe un déficit de l’offre française par rapport à la demande consommateur. Les Français ont envie de produits divers et variés. Même si le jambon de Bayonne avait plus de succès qu’il n’en a actuellement, ce que je souhaite, le consommateur moderne demande de la diversité.

Où en êtes-vous dans la mise en place de la charte collective d’engagements nutritionnels?

Cela avance. Après avoir pris une décision de principe, il faut remplir les chapitres de la charte. Il faut se mettre d’accord avec le ministère de la Santé. Nous sommes actuellement en train de la mettre en place et nous ferons une proposition à la rentrée auprès du ministère. Si cet engagement collectif avait beaucoup de mal à éclore, on peut penser qu’un certain nombre d’entreprises souhaiterait présenter leur charte d’engagement. Chaque industriel aura la possibilité de compléter la charte collective par des engagements individuels allant plus loin. Enfin, la Fict soutiendra la création et le développement de la Fondation Alimentation & Santé qui devrait voir le jour début 2009.