L’Europe élargie avec une Pac réformée place le secteur français des fruits et légumes face à de nouvelles difficultés : de nouveaux pays membres, des anciens qui convertissent leurs terres arables en cultures de plein champ, avec des aides publiques inexistantes auparavant. Ces nouvelles distorsions nécessiteront de nouveaux arbitrages, comme le partage de la réserve des droits à produire et la mise en place de dispositifs d’accompagnement à cette nouvelle concurrence venue de l’Est.
« La Pologne entre dans l’Europe avec des aides régionalisées», s’est exclamé encore à la mi-décembre Philippe Dequidt, président de l’Union nationale des producteurs de pommes de terre, pour résumer la nouvelle situation : à la fois la présence de nouveaux membres, avec d’importants potentiels de productions, et des aides qui jusque là n’existaient pas pour le secteur des fruits et légumes. Pologne et Hongrie notamment, ont la capacité de développer leur bassins de production.
Des arrivées de plus grande ampleur
L’année 2004 a déjà donné un avertissement avec les fraises et les tomates de Pologne qui ont inondé les marchés allemands et du Bénélux, puis par contrecoup le marché français. Les années qui viennent verront des arrivées de plus grande ampleur. Quant à eux, des pays membres historiques comme l’Allemagne sont en train de tirer parti des aides découplées instituées par la Pac version juin 2003. « Les crises du chou-fleur et les accès de dépression sur le marché de la mâche sont dus au fait que l’Allemagne a reconverti une bonne partie de ses terres arables en cultures de plein champ et en serres. Une reconversion aussi rapide (en deux ans) n’est pas le fait de maraîchers traditionnels, quasiment inexistants dans le pays, mais de céréaliers », explique Angélique Delahaye, présidente de la Fédération nationale des producteurs de légumes (FNPL).
Pour évaluer l’importance de la distorsion, la FNPL a calculé qu’une exploitation française recevant une aide d’urgence de 1 000 euros par an serait déjà concurrencée par son homologue d’outre-Rhin dès que la surface de celui-ci dépasse 3,3 hectares. La régionalisation des aides outre-Rhin et en Pologne et Hongrie offre une aide d’environ 300 euros par hectare aux cultures fruitières et légumières.
L’élargissement de l’Union à l’Espagne et au Portugal avait donné lieu à des mesures d’accompagnement pour les pays membres, le temps de se retourner face à la nouvelle concurrence : il s’agissait des Pim (programmes intégrés méditerranéens), se souvient Mme Delahaye. « Aujourd’hui, les productions situées au nord de la Loire ont besoin de dispositifs analogues». Les Pim avaient permis de rénover le parc de serres, les vergers et les cultures de plein champ.
Aides découplées : prévoir une issue de secours
Pendant que l’Allemagne, la Pologne et la Hongrie investissent, le secteur français des fruits et légumes cherche des assouplissements dans la gestion des aides découplées. Les producteurs de pommes de terre sont en pointe dans ce combat. Situés professionnellement entre les céréaliers et les producteurs de légumes, ils sont bien placés pour négocier. Ils sont assimilés à des agriculteurs de grandes cultures, mais ils n’ont pas d’aides découplées.
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Ils veulent clarifier leur statut : ne pas se retrouver devant une porte fermée s’ils veulent développer des cultures céréalières sur leurs exploitations. En cas de fermeture d’une usine de transformation de pommes de terres ou de dégradation phytosanitaire dans une région, les producteurs souhaitent pouvoir puiser dans la réserve du droit à paiement unique (DPU). Cette réserve est prévue prioritairement pour les jeunes agriculteurs qui veulent s’installer, mais face à la nécessité, ils se tournent vers la réserve pour ne pas se trouver dans une voie sans issue.
Cette demande des producteurs de pommes de terre n’est pas encore retenue, mais « le dossier avance », indique-t-on à l’UNPT. Le cas de fermeture brutale d’un débouché n’est pas rare. Les professionnels ont en mémoire la cessation récente du négociant Daffin et de l’activité « pommes de terre » d’une coopérative dans la Marne en 2003. Dans des régions comme la Champagne-Ardenne et surtout la Picardie, les cultures non aidées, comme la pomme de terre ou le petit pois, représentent une part importante de l’activité agricole.
Nécessité d’un outil de gestion de crises
Outre cet aménagement du DPU, le secteur se verra contraint de poursuivre la recherche d’un dispositif de gestion de crises au niveau communautaire, dispositif dont le principe figure dans le compromis de Luxembourg du 26 juin 2003. L’idée est de colmater rapidement les crises de marché, car elles se propagent rapidement, et la panique des metteurs en marché ne fait que les aggraver. « Là où il aurait suffi d’un dé à coudre pour éteindre la crise, il faut déployer un camion de pompiers », indique-t-on chez les professionnels.
« Les crises que nous avons connues en 2004 ne sont qu’un début. Nous sommes en train d’assister à un jeu de dominos. 2005 et 2006 verront se dérouler la vraie partie du jeu», selon la présidente des producteurs de légumes. La profession légumière réfléchit à un plan d’adaptation. Elle le présentera dès janvier au ministre de l’Agriculture.