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Table ronde producteurs-industriels-distributeurs Pas d’accord

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La table ronde de la filière laitière du 8 avril n’aura finalement pas abouti à des mesures décisives. À l’issue de 90 minutes de discussion entre les producteurs, les distributeurs et les transformateurs, représentés uniquement par le président de la Fédération de l’industrie laitière (Fnil), Olivier Picot, les échanges ont donné lieu – faute d’une position commune – à la désignation par le ministre de l’Agriculture d’un médiateur. Sa mission : trouver une accord avant la fin du mois d’avril. La Fédération du commerce et de la distribution (FCD) a offert de réévaluer le lait de consommation de 2 centimes d’euros, tandis que les producteurs ont réitéré leur demande à trois centimes d’euros sur l’ensemble des produits laitiers. Leclerc et Super U avaient, eux, déjà accepté d’élargir la répercussion des coûts des matières premières aux produits transformés, même si la première enseigne souhaite, en plus, un effort des transformateurs. Face aux dissonances, la FNSEA a maintenu le 12 avril son mouvement national de protestation contre la grande distribution. Et dans tous les cas, quelle que soit l’issue de la négociation en avril, cet accord ne restera qu’une mesure d’urgence. Le véritable défi pour l’élevage français est de parvenir, en juin, à une réforme de la LME, qui puisse permettre des négociations plus sereines entre distributeurs, transformateurs, et producteurs.

«On ne peut pas dire que ça se soit superbement bien passé ». Auditionné le 9 avril par la commission des Affaires économiques du Sénat, Stéphane Le Foll, interpellé sur la table ronde de la filière laitière tenue la veille, rue de Varenne, a convenu à demi-mot de l’échec du rendez-vous. Le ministre d’Agriculture a même déploré « ses bagarres où chacun se renvoie la balle » : les filières en France sont « inorganisées », a-t-il commenté tout en regrettant que des maillons de ses filières « ne veulent pas se parler ». Distributeurs, transformateurs et producteurs s’accordent cependant sur au moins un point après plusieurs mois de statu quo : la réévaluation du prix à la consommation, à répercuter sur le prix du lait payé au producteur. Mais c’est sur le volet des modalités que la mécanique se grippe et ne semble plus guère vouloir avancer.

La FCD fait une offre à 2 cts sur le lait de consommation

La Fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui regroupe les enseignes Auchan, Carrefour, Casino, Cora et Monoprix, a proposé le 8 avril d’augmenter « de manière exceptionnelle, pendant les trois prochains mois », le prix d’achat de deux centimes d’euros par litre de lait de consommation. « Il s’agit de venir en aide aux producteurs de lait », a commenté Jacques Creyssel, délégué général de la FCD, à l’issue de la table ronde. Une bienveillance toute relative selon Henri Brichard, vice-président de la FNSEA : « Nous attendions un signe fort. Or, cela ne représente que 150 euros par éleveur sur les trois mois proposés ». Mais pour la FCD, « le lait transformé, c’est au transformateur de le valoriser », a répondu Vincent Mignot, directeur général d’Auchan France, à la sortie de la table ronde. Et d’ailleurs, « chez Auchan, la revalorisation du lait de consommation correspond à une perte de 2 millions d’euros », si l’on ne tient compte en effet de la répercussion sur les prix à la consommation. Une position inacceptable pour la FNPL (Fédération nationale des producteurs de lait).

Système U et Leclerc englobent tous les produits laitiers

Serge Papin, le président de Système U, a de son côté maintenu sa proposition, à condition d’une adhésion de l’ensemble des distributeurs : elle s’établit à 3 centimes, sur 6 mois, et sur l’ensemble des produits laitiers. Selon Thierry Roquefeuil, président de la FNPL, c’est la condition indispensable : « Il faut que la distribution accepte que l’ensemble des produits laitiers soient impactés dès le mois d’avril ». C’est le cas aussi de Leclerc qui a cependant, depuis le 8 avril, reprécisé sa position. Alignée au départ sur la mise de Système U, l’enseigne leader a finalement proposé l’instauration d’un fonds de 180 millions d’euros, financé à 49 % par les enseignes de la grande distribution et à 51 % par les industriels. De cette somme résulterait une hausse de 2 à 3 centimes du prix du litre de lait, pendant trois mois, a indiqué le 10 avril le patron de l’enseigne, Michel-Edouard Leclerc, dans une note publiée sur son blog. Pourquoi 51 % pour les industriels ? « Car c’est la part de production destinée à l’export et à l’industrie (poudre de lait, beurre industriel, lactosérum, caséine) », a-t-il précisé. Une part qui échappe « totalement aux enseignes commerciales françaises ». Les 49 % restants, soit 89 millions d’euros, seraient pris en charge par les distributeurs qui écoulent environ 49 % des volumes de lait collectés en France destinés aux produits laitiers.

Dissension chez les transformateurs

Côté transformation, la position est aussi loin d’être unanime. Le président de la Fédération de l’industrie laitière (Fnil), Olivier Picot, aurait reconnu durant la table ronde la nécessité d’en faire profiter les producteurs en toute transparence. Mais une attention qui doit aussi profiter à la transformation, selon lui. De grands transformateurs se seraient de leur côté prononcés en faveur d’un scénario inédit. Il prévoirait la mise en place, par eux-mêmes, d’une hausse technique (donc hors négociation) de deux centimes d’euros à valoir par les distributeurs et à répercuter aux producteurs. Une mesure qui nécessiterait l’accord de l’ensemble des distributeurs.

La désignation du médiateur Francis Amand

Face à cet éventail de positions, le ministère de l’Agriculture a finalement chargé le 8 avril, à l’issue de la table ronde, Francis Amand, médiateur des relations commerciales, de superviser les négociations. « Les choses ont bougé, il faut maintenant que ça rentre dans le concret rapidement», a appelé Stéphane Le Foll. Le gouvernement a ainsi fixé quatre objectifs au médiateur, parmi lesquels la prise en compte de l’« ensemble des productions laitières : lait de consommation et lait transformé » est une priorité, a précisé Guillaume Garrot, ministre délégué à l’Agroalimentaire.  Le médiateur devra également s’assurer que « la totalité de la hausse soit au bénéfice des producteurs, que l’accord soit parfaitement transparent, et qu’il ne viole pas le droit de la concurrence ». Francis Amand, qui avait déjà supervisé les négociations compliquées entre Lactalis et ses producteurs en 2012, a d’ores et déjà fixé un calendrier strict : les distributeurs ont dû formaliser leurs engagements oraux par des propositions écrites dès le 11 avril.

Un accord à trouver avant la fin avril

Depuis, l’ancien chef du service de la régulation et de la sécurité à la DGCCRF a pris ses quartiers du côté des collecteurs : il s’agit auprès d’eux de déterminer l’impact que les hausses concédées par la distribution auront sur les bénéfices de chacun d’entre eux. La proposition de Super U étant supérieure à celle de la FCD, la trésorerie d’un collecteur livrant la majeure partie de sa production à cette enseigne sera plus touchée par la hausse qu’un transformateur livrant en majorité à Auchan par exemple. Une fois le calcul effectué, Francis Amand pourra déterminer la hausse du prix du lait que devra garantir chaque collecteur pour que l’intégralité de la réévaluation décidée par les distributeurs soit répercutée aux éleveurs. « Si tout se passe bien, nous aurons terminé toutes ces étapes la semaine du 22 avril », a indiqué à Agra Presse Francis Amand.

Des rencontres producteurs/distributeurs dans les prochains jours

Mais, dans ce processus, aucune nouvelle négociation n’est prévue. Si les enseignes membres de la FCD (Auchan, Carrefour, Casino, Cora et Monoprix) n’étendent pas la réévaluation du lait au produit transformé dans leur proposition formelle, les producteurs auront la responsabilité de reprendre les tractations, quitte à ralentir l’application d’une hausse des prix. « On est au bout d’un système », a commenté le 11 avril le président des JA, François Thabuis, dans une tribune libre dans Le Cercle les Échos. Il estime désormais indispensable d’engager « une véritable révolution » dans la construction des prix au sein de la chaîne alimentaire. « Nous attendons dans les jours qui viennent des rencontres bilatérales avec chaque enseigne au cours desquelles nous exigerons des engagements. Si les principales enseignes ne répondent pas à nos sollicitations d’ici fin avril, nous passerons à l’action sur le terrain », a-t-il prévenu. Faute de consensus, les JA envisagent de se passer de la grande distribution, par la création de nouveaux modèles de distribution alimentaire en faveur des consommateurs et des agriculteurs.

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