Au moment où doit s’ouvrir la phase 2 du Programme national nutrition santé (PNNS) dans un contexte d’incompréhension croissante entre les milieux agroalimentaires et ceux qui définissent ce programme pour le ministère de la Santé, les réflexions d’un scientifique émérite comme Gérard Pascal invitent à un peu plus de sagesse.
J’ai la très désagréable impression de vivre au plan professionnel, depuis quelques années, entre deux rangées de tranchées, dans un no man’s land où la moindre étincelle provoque un feu roulant d’attaques du camp adverse. Scientifique impliqué dans la recherche et l’expertise en matière de nutrition et de sécurité sanitaire des aliments depuis quarante ans, je vois aujourd’hui se cristalliser des oppositions que j’ai vu naître au fil des ans.
Au début était une agriculture triomphante, voire arrogante, sûre de sa route productiviste et considérant la transformation comme un secteur qui devait s’adapter à la matière première qu’on lui fournissait pour en faire des aliments que les consommateurs achèteraient quoi qu’il arrive. C’était la chaîne alimentaire conçue « de la fourche à la fourchette ». Les dangers et les excès de cette approche, dont il ne faut pas oublier qu’elle a permis de nourrir une population qui en avait bien besoin au sortir de la dernière guerre, sont rapidement apparus. Un visionnaire comme Jacques Poly, alors p.-d.g. de l’Inra, avait bien perçu dans les années 70, que les attentes des consommateurs et de nouvelles orientations des politiques publiques allaient bouleverser le paysage.
Conjonction d’intérêts
Dans la même période, aux USA, le rapport du sénateur Mac Govern dressait le constat d’une conjonction d’intérêts entre l’industrie alimentaire américaine et le pouvoir politique, à développer une politique nutritionnelle s’appuyant sur la recherche et l’information. Son succès permettrait à la fois d’apporter des éléments de promotion à des produits alimentaires américains à connotation santé et de mieux maîtriser les dépenses de santé si les hypothèses sur le caractère préventif des pathologies d’une alimentation adaptée à nos nouvelles conditions de vie se confirmaient. En matière de recherche, la réussite est au rendez-vous ; les équipes américaines comptent parmi les meilleures au monde. En matière de comportement alimentaire et de statut nutritionnel de la population américaine, l’échec est patent, les ravages en matière de santé publique plus qu’inquiétants ! En dépit d’une coopération industrie-pouvoirs publics, quelque chose n’a pas fonctionné ; la science n’a pas suffi ; la solution est sans aucun doute difficile à trouver.
Dans les années 90, nous avons développé, à l’échelle de notre pays, une politique scientifique qui s’est matérialisée par la création de Centres de recherches en nutrition humaine et la promotion de plusieurs grands programmes de recherche. Les pouvoirs publics ont décidé en 2001, de la mise en place d’un Programme national nutrition-santé (PNNS) dont les objectifs nutritionnels spécifiques ne sont contestés par personne. Alors tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Sûrement pas !
Cacophonie
Aujourd’hui, industries alimentaires et pouvoirs publics se font face. Les accusations pleuvent de part et d’autre. Mais comment imaginer que l’affrontement actuel pourra déboucher sur le succès d’une politique nutritionnelle si le secteur professionnel qui produit près de 90 % des aliments que nous consommons et celui qui les distribue ne sont pas étroitement associés à un programme qui peut apparaître souvent comme montrant du doigt de bons et de mauvais aliments, les premiers étant « naturels », les autres résultant de la transformation industrielle au sein d’une société de consommation où agriculteurs et professionnels de l’alimentation sont l’objet d’une réprobation publique organisée.
Ne pourrait-on pas éviter des collisions comme celle, récente, entre la campagne du PNNS de chasse au sucre et celle du Cedus rappelant que le monde serait bien triste sans quelques douceurs sucrées ? Quel a été l’impact final de cette collision sur le consommateur ? N’a-t-on pas là gaspillé des moyens qui se sont neutralisés et qui auraient été bien utiles par ailleurs ?
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D’un côté, malgré les discours, il semblerait que l’on veuille nous persuader qu’il n’existe qu’une solution pour bien se nourrir, que la science ne nous laisse pas de choix et que notre alimentation de demain nous sera recommandée « sur ordonnance ».
De l’autre coté, des opérations de promotion commerciale de certains industriels comme Unilever France, associés à des compagnies d’assurance (MAAF-adhérents santé en l’occurrence), qui s’appuient pourtant sur un excellent travail de recherche, sont tout à fait inopportunes. Si certains aliments dits « fonctionnels » deviennent des médicaments par présentation, on réduira à néant tous les efforts des nutritionnistes pour la défense du concept d’aliment fonctionnel, aliment partie intégrante de l’alimentation courante, c’est-à-dire adaptée à nos nouvelles conditions de vie.
Recommander ne suffit pas
L’alimentation ne réserverait-elle plus de place pour l’exercice de notre liberté et de notre responsabilité ? Serions-nous condamnés à la déraison dans nos comportements ? Qui peut être certain de détenir la vérité dans ce domaine ? Existe-t-il des solutions universelles aux déséquilibres alimentaires ? Nous attendons les résultats d’une évaluation de la première phase du PNNS, puisque des objectifs quantitatifs prioritaires lui ont été fixés. Il ne semble cependant pas, par exemple, que la consommation de fruits et légumes ait augmenté en moyenne par rapport aux consommations de 1999-2000, bien au contraire. Les recommandations ne suffisent pas ; les obstacles doivent être identifiés, des solutions proposées. Les obstacles à l’augmentation de la consommation de fruits et légumes sont multiples : prix, qualité, praticité …Les solutions supposent une collaboration de tous les acteurs de la chaîne alimentaire et de toutes les disciplines scientifiques. Il apparaît clairement que les populations qui ont le plus besoin de modifier leur comportement alimentaire sont celles qui sont économiquement et culturellement les plus défavorisées. Combien, parmi ces populations, lisent les brochures du PNNS ?
Les économistes nous disent clairement aujourd’hui que les politiques d’information ou de taxation non ciblées ne pourraient au mieux qu’influencer les choix alimentaires des consommateurs les plus aisés et les plus éduqués, qui ne représentent qu’une minorité, celle qui ne saurait être la cible d’une politique nutritionnelle.
Il n’existe pas de bons et de mauvais aliments, il n’existe que de mauvais comportements alimentaires. Seuls les efforts coordonnés des différents acteurs, s’appuyant sur des analyses scientifiques rigoureuses, respectant les faits, sans a priori idéologique, sans procès d’intention, sans se tromper de cible, permettront d’améliorer la situation ou au moins d’éviter qu’elle ne se détériore encore. Profitons de l’exemple de nos voisins de l’Europe du nord qui savent instaurer un débat constructif entre partenaires ! Si l’on en croit les résultats en matière de surpoids des enfants, ça marche ! Alors que les pourcentages de ce surpoids dépassent souvent les 30% dans l’Europe du sud, ils sont inférieurs à 20% chez ceux qui, en Europe du nord, savent s’allier malgré des intérêts divergents pour trouver une solution. La guerre de tranchées n’est pas une fatalité !