Abonné

Bilan de santé de la Pac Passe d’arme au Salon de l’agriculture

- - 7 min

La réorientation des aides européennes en faveur des zones sensibles et des productions en difficulté a brusquement bouleversé la météo clémente du 46 Salon de l’agriculture : mauvais temps en plaine avec risques d’orage et beau fixe en montagne. Jean-Michel Lemétayer, le président de la FNSEA, a fait le service après-vente d’une réorientation des soutiens qu’il n’a pas décidée. N’échappant pas aux remontrances de certains et à l’exaspération des autres. Il espère une accalmie pour la « grande maison » qui tient son congrès dans un mois à Poitiers. Quant à Michel Barnier, le ministre de l’Agriculture confronté à quelques foudres… céréalières, il maintient le cap et traverse la tempête déjà lancé dans la course aux européennes.

On ne parlait que de ça. Avant et après les annonces de Michel Barnier au CSO le 23 février, la réforme de la Pac à la française a occupé toutes les conversations. « Je vais me mettre en RTT de la Pac », lançait avec ironie Jean-Michel Lemétayer, le président de la FNSEA particulièrement sollicité, voire même attaqué sur le positionnement de « la grande maison » dans cette négociation. Il est près de 20 heures le 24 février, sur le stand de FranceAgrimer, le cocktail d’inauguration bat son plein. Et encore une fois, Jean-Michel Lemétayer fait de l’explication de texte. Il répète que « les lignes devaient bouger ». Philippe Pinta, le président d’Orama fait une apparition. Le matin du 24 février, à l’inauguration officielle du stand de l’Odysée végétale celui-ci s’était mis en retrait. C’était pour montrer son mécontentement. « Cela ne me concerne pas », expliquait-il dans les allées du salon. Le responsable estime que le ministre a adopté des « positions très brutales », puisqu’elles se traduiront par une baisse des aides, modulation comprise, de 22 % pour les céréaliers.

Groggy

Les professionnels de la filière céréalière sortent à la fois choqués et furieux des arbitrages du ministre. Comme s’ils n’avaient jamais cru qu’un ministre de droite pouvait faire ce qu’un ministre de gauche, à savoir Jean Glavany, avait rêvé de réaliser il y a 10 ans. Dans ce contexte, cette inauguration basée traditionnellement sur un échange policé en tribune entre les responsables céréaliers et le ministre, est passée cette année à un exercice plus abrupt. « Dénonçant des mesures hasardeuses et une rupture frontale en 2010 », Eric Lainé, le président de la CGB, devient le porte-parole de la grogne des céréaliers. « Nous n’avons pas été écoutés », estime-t-il tout en précisant « que cela peut encore changer ». Au passage, il met en doute l’intérêt de la clause de rendez-vous réclamée par le président de la FNSEA en 2010. Michel Barnier a remercié Eric Lainé pour sa « franchise » en rappelant qu’il avait mené une « longue concertation ». Et le ministre n’était pas au bout de ses peines.

« Trace ton chemin »

Dans l’après-midi du 24 février, son arrivée sur le stand des Jeunes agriculteurs s’est accompagnée de sifflets et d’invectives de la part d’un groupe de jeunes céréaliers d’Ile-de-France particulièrement remontés. « Trace ton chemin. Ne comptez pas sur nos voix(pour les élections européennes : ndlr) », ont-ils lancé. Le ministre, qui ne s’est pas esquivé, est allé à leur rencontre après avoir inauguré le nouveau parcours à l’installation ou PPP. Il leur a proposé une réunion de travail. « Ce que j’ai fait c’est pour sauver la Pac après 2013 », a-t-il répondu en lançant : « Après, vous votez pour qui vous voulez ! ».

Avant l’arrivée du ministre, la cible de ces esprits échauffés était Jean-Michel Lemétayer. Une discussion vive s’est engagée. « Vous ne pensez que par votre ferme », a lancé le président de la FNSEA pris à partie par ces jeunes céréaliers. « Moi je m’occupe de tous les territoires ; la solidarité entre les filières vous n’en voulez pas », a-t-il répliqué. « Moi je peux dire combien je touche d’aides. Je suis pour la transparence car il faut légitimer les soutiens pour les sauver », a-t-il répliqué à un agriculteur qui l’accusait de ne pas les avoir défendus tout en se montrant réticent à dire combien il touchait d’aides européennes.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.

Risque de scission ?

« Chez nous les gens se barrent du syndicalisme », a rétorqué un jeune céréalier au leader de la FNSEA. « Faites la scission si vous voulez ! la FNSEA sera encore là après », a lancé Jean-Michel Lemétayer. L’histoire récente nous rappelle que les dissensions syndicales provoquées par la réforme de la Pac de 1992 avait déjà participé à l’émergence de la Coordination rurale en 1992.

Seize années plus tard, le syndicalisme céréalier a poussé très loin la contestation sur le terrain. Calmer les militants n’en sera que plus difficile comme en témoigne l’attitude des jeunes céréaliers d’Ile-de-France. « La pilule n’est pas passée : ils en sont encore à faire leurs calculs », confiait un syndicaliste de la « grande maison ». Et le flou entretenu volontairement par le ministre sur la répartition du reliquat des aides couplées n’arrange pas forcément les affaires de la FNSEA. Le ministre n’a pas voulu trancher. Il avait pourtant tous les élements pour le faire. C’est à la profession de prendre ses responsabilités.

« Avec la Pac, on n’en a pas pas fini »

« La réforme de la Pac, on n’a pas fini d’en parler », estime pragmatique Jean-Michel Lemétayer qui évoquait très spontanément en marge du salon, la difficulté de garder un semblant de cohésion à la FNSEA. Ne voulant pas se laisser enfermer dans un débat stérile et compliqué, genre « qui perd gagne » Jean-Michel Lemétayer a décidé de prendre de l’altitude. « Je vais écouter les membres du bureau mercredi prochain et ceux du conseil d’administration le 19 mars », explique Jean-Michel Lemétayer. Il n’a pas prévu en interne de rendez-vous particulier. Mais rien n’est fermé. Évidemment au prochain congrès de la FNSEA à Poitiers fin mars, le huis clos risque d’être houleux. D’autant que les groupes de travail destinés à réfléchir à la destinée de quelques centaines millions d’euros se seront réunis. Personne ne sait exactement qui est susceptible ou autorisé à y participer. Jean-Michel Lemétayer trouverait « normal » que les responsables des filières concernées y siègent. Les céréaliers ont fait savoir à chaud qu’ils boycotteraient ces groupes de travail mis en place par le ministre. Ce qui n’est peut-être pas forcément une mauvaise idée dans la mesures où les anciennes querelles pourraient ressurgir. Il s’agira encore de redistribution de quelques millions d’euros à destination de territoires en difficultés comme les zones intermédiaires. Comme un air de déjà-vu qui risque une nouvelle fois de mettre les céréaliers dans l’embarra. Il faudra qu’il décide entre eux de déshabiller Paul pour habiller Jacques.